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Scalyn
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


L'amour


    Chère Princesse,

Pouvoir communiquer avec vous est un véritable honneur, et c’est avec une émotion toute particulière que j’écris cette missive. En effet, j’étais une bien jeune demoiselle quand ma tendre soeur m’a encouragée à lire le récit de votre vie. Je dois vous avouer que ma nature romantique n’a pas pu résister à une histoire si tragiquement belle, et c’est en larmes que j’en ai lu les dernières lignes.

Quelques années plus tard, l’envie me vient de vous poser certaines questions à propos d’un sujet qui me tient à coeur -l’amour-, et j’espère que vous parviendrez à y répondre sans que le chagrin ne vous submerge.

J’aimerais connaître votre version personnelle de cette passion qui vous lia avec le duc de Nemours, et avoir ainsi un autre récit que celui qui a traversé les siècles. Et selon vous belle princesse, quel sentiment a dominé cette passion? Retenez-vous la beauté de votre histoire commune, ou bien les conséquences malheureuses de cet amour impossible? Comment définiriez-vous ce sentiment qu’est l’Amour, après avoir vécu cela?

Voici, princesse, mes interrogations. J’espère qu’à la vue de tant de questions le courage ne vous abandonnera pas pour y répondre.

Avec mes plus sincères respects,

Scalyn.


Ma bien chère Scalyn,

Lire votre lettre a été pour moi un grand plaisir: parmi le flot de correspondances que je reçois chaque jour, rares sont les épistoliers capables d'un réel intérêt pour ce que je suis et ce que j'ai vécu. Je vais donc tâcher de répondre à vos questions aussi honnêtement que possible.

Vous me demandez quel sentiment a dominé ma relation avec M. de N. et ce que j'en retiens? Je pense pouvoir dire sans rougir que j'ai connu dans ma vie toutes les facettes de l'amour, toutes sauf une. J'ai éprouvé avec mon défunt époux les joies de l'amour le plus tendre et le plus confiant. Monsieur de Clèves était un ami fidèle et loyal; j'ai goûté auprès de lui la sérénité d'être aimée, comprise et pardonnée. Mais j'ai causé sa mort, bien involontairement: cette grande âme m'aimait d'une passion qui m'était étrangère.

M. de N. m'a fait traverser, depuis notre première rencontre, toutes les régions de la carte de Tendre dont parlait madame de Scudéry. J'ai connu les doux émois des premières espérances, les joies timides des premiers signes de tendresse partagée, mais aussi les griffes de la jalousie et les amertumes des déceptions. Chaque jour m'était brûlure et onction, anéantissement et renaissance, souffrance extrême et profond bonheur. Ce qu'une seconde m'apportait, la suivante me le reprenait. Ce qu'une heure m'offrait, une autre me le volait. J'ai connu, tant que j'ai vécu près de lui, presque tout ce que le coeur d'une femme peut éprouver, et je l'ai analysé avec délices et intérêt.

Maintenant, ma vie sans M. de N. est encore remplie d'amour: je repense au passé, à ce qui a pu être ou n'être pas, je revis mes anciennes amours et je me rapproche en pensée de ma mère, de mon cher époux et du Seigneur éternel. Ces affections-là valent toutes les autres.

Un seul aspect de l'amour me demeure étranger. Il s'agit de l'amour charnel. Certes, j'ai consommé mon union avec monsieur de Clèves, mais jamais je n'ai connu dans ses bras les transports qu'on dit que ces choses-là amènent. Je l'aimais d'une amitié profonde, mais toute chaste. Certes, j'ai brûlé pour M. de N., mais jamais je n'ai voulu étancher cette soif inextinguible que j'avais de sa personne, même quand la décence me l'aurait enfin permis. En effet, que m'aurait apporté la possession physique? Le plaisir, à ce qu'on dit, est volatile et passe en un clin d'oeil. M. de N. aurait fini par se lasser de moi, et j'aurais eu la douleur de le voir s'éloigner, puis quêter ailleurs ce que j'aurais continué à lui offrir désespérément. C'est pourquoi je préfère vivre dans la douceur de ce que je n'ai pas eu plutôt que dans la douleur de ce qui est passé.

Vous me demandiez, bien chère, ce que je retenais de l'amour. Là où je suis, bien loin des agitations du monde, je peux dire assurément que l'amour est le sentiment le plus puissant, celui qui apporte le plus de transports heureux et malheureux, et aussi que les espoirs qu'on fonde en lui sont bien plus doux et bien plus fidèles que leur réalisation.

Bien à vous, ma chère Scalyn,

Mademoiselle de Chartres, épouse de Clèves.

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