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 Mademoiselle Estachy
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


La belle vie


   

Chère Madame,

Je vous prie de bien vouloir me dire quel effet cela fait d'être une princesse qui vit dans un immense château avec plein de beaux et gentils sujets qui ne font que vous courtiser.

Je vous prie de bien vouloir agréer l'expression de mes sincères salutations respectueuses,

Mademoiselle Estachy


Ma bien chère mademoiselle,

Je découvre avec une tristesse profonde que votre lettre, que mes gens m'ont amenée ce matin, a été envoyée il y a plusieurs mois déjà. Le remords me ronge à l'idée que vous puissiez vous être sentie négligée, abandonnée; peut-être avez-vous pensé que vous ne méritiez pas que je fisse plus ample cas de vous? C'est bien entendu une erreur. Les errements de notre poste et les vicissitudes du temps ont considérablement retardé votre missive; mais voyez-vous, là, je suis toute à vous et vous réponds. La correspondance est mon seul divertissement dans ce bout du monde où je vis retirée, et je savoure le moment de vous écrire...

Vous me demandez quel effet cela fait d'être une princesse. Je suis bien en peine de vous répondre. Du jour où j'ai épousé mon époux tant regretté, je suis devenue princesse, mais ce n'est qu'un terme. Mon cœur n'a pas changé, je suis restée la même au fond de moi. Vous savez, la véritable noblesse est celle du cœur, et tant de princesses sont perfides comme des lavandières! Un cœur pur, un noble amour et un front serein sont la véritable royauté en ce monde et au-delà.

Vous semblez aussi vouloir savoir quel mode de vie je menais, si j'aimais cette fête permanente. Bien sûr, comment vous répondre autrement? C'est un plaisir que d'être fêtée, admirée, aimée, objet de toutes les convoitises et de tous les hommages! Les hommes me regardaient, les femmes m'estimaient plutôt que de m'envier, car elles me savaient pure et loyale. Je n'ai eu que de vraies amies à la Cour, et je suis une des rares à m'en pouvoir targuer. Mais tout ce faste n'est qu'apparent. Seul m'importait, dans le secret de mon cœur, l'amour et l'estime de mon époux. Et c'est comme si l'univers s'était effondré sur soi-même le jour où je n'ai plus pu lui celer ma trahison -oh, une trahison bien légère, bien chimérique, mais si forte qu'elle a fissuré et détruit l'amour qui nous unissait. Mon époux est mort de douleur à cause de moi, vous le savez, chère mademoiselle...

Maintenant, je n'ai plus guère que mes chiens avec qui converser; ma maison est austère et reculée, et c'est très bien ainsi. Il me faut expier mon crime, mon irréparable faute. Mais ces sombres pensées vous ennuient et vous pèsent.

Je vous laisse, belle mademoiselle, et vous souhaite de bien bonnes années.

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