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Rachele

écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Grand personnage de mon siècle


    Je vous renvoie ma lettre envoyée incomplète par erreur.

Chère Princesse de Clèves,

Excusez-moi si je me permets cette familiarité: comment allez-vous? Je suis vraiment heureuse d'avoir l'occasion de vous écrire et de vous dire ou demander ce que je désire.

J’ai lu votre histoire avec beaucoup d'intérêt, je l'ai vraiment aimée. À mon avis vous êtes vraiment une belle personne; je vous admire pour votre tempérance, votre esprit de sacrifice, votre idéal et pour la grande maturité avec laquelle vous avez géré votre sentiment amoureux, mais surtout je vous admire pour le grand courage que vous avez démontré en révélant votre amour pour monsieur de Nemours à votre mari. Cependant, je ne partage pas du tout votre décision.

Pourquoi donc avoir choisi la vie monacale? Pourquoi, à la mort de votre mari, avez-vous refusé de vivre votre grande passion pour monsieur de Nemours? Est-ce que vous l'aimez encore?

À mon avis vous n'avez pas voulu férir votre mari, vous n'avez pas voulu le déshonorer. Toutefois je crois que l'amour est le sentiment le plus important: vous avez certainement souffert de renoncer à votre amour. Je me suis beaucoup interrogée sur la raison réelle de votre choix.

Je vous remercie d'avoir pris du temps pour lire ma lettre.

Dans l'attente de votre aimable réponse, je vous prie d'agréer, chère Princesse de Clèves, mes salutations.

Avec tout mon amitié,

Rachele

Bien chère Rachele,

Vous voudrez bien excuser la lenteur de ma réponse: la vie à la campagne étant ce qu'elle est, le courrier met parfois plusieurs semaines à arriver.

Je saisis donc l'occasion de votre lettre pour me remémorer un passé aussi agréable que douloureux, et plonger dans des souvenirs à la douce amertume.

Vous avez bien compris les motifs de mon refus à Monsieur de N. Certes, l'amour est un sentiment essentiel, le plus doux, le plus tendre et le plus noble qu'une âme bien née puisse éprouver. Il est donc de la dernière importance de ne le pas souiller. Or, en cédant au penchant que m'inspirait le duc, qu'aurais-je fait sinon salir deux amours? J'aurais évidemment sali la passion que m'a vouée jusqu'à la mort mon époux adoré. C'est moi qui l'ai tué bien involontairement, et Monsieur de N. fut mon complice involontaire mais bien réel. Épouser Monsieur de N. eût donc été comme une alliance entre deux meurtriers ayant tramé le crime qui devait les unir. Non, mon front et la mémoire de mon époux ne seront point tachés d'opprobre! Quant à l'amour que j'ai éprouvé pour Monsieur de N., l'épouser eût là encore été la certitude d'un échec. Tôt ou tard, sa passion pour moi se fût affaiblie, affadie, tandis que la mienne eût continué à brûler d'un feu désolé et solitaire. J'eusse alors connu les affres du regret de mes amours perdues et de la jalousie: son cœur adorait un nouvel objet des mêmes flammes qu'il m'avait réservées! Non, là encore, je me refusais à tant de douleurs. Avoir tout sacrifié pour en arriver là!

Vous me demandez si j'aime encore Monsieur de N. À vous dire le vrai, je ne puis démêler mes sentiments là-dessus. Il me semble que tout est si loin maintenant... Ma vie d'avant se nimbe d'un brouillard blanchâtre, comme les brumes matinales sur les cimes de mes montagnes, et je crois parfois que tout n'a été qu'un rêve...

Bien à vous, ma chère Rachele.

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