k26446+er.uqam.ca

écrit à

   


Cassandre

     
   

Reste sereine

    Chère Kassandra,

Bonjour et mes meilleurs vœux. De deux choses l'une, ô prêtresse. Soit tu avais déjà le don de prémonition, soit tu le dois à Apollon. Dans les deux cas, tu devais savoir que de toutes les façons, puisque tel était le destin, il te prendrait, que tu n'y pourrais rien, et lui non plus. Et ta fin tragique avec Agamemnon était aussi prévisible. Ce que tu ignores cependant c'est ton vrai destin, Alexandra, alors que moi je le connais. Reste sereine...

mage Sothis Sirius SPDT


De deux choses l'une, soit tu crois que les femmes doivent impérativement se soumettre à la volonté masculine, soit tu transposes dans ta bouche le bête discours des masses populeuses. Apollon ne m'a pas prise, ni ne m'a accordé le don, tandis qu'Agamemnon n'a jamais goûté la saveur de mon abandon total.

Crois-tu en connaître davantage sur mon cœur que moi, ô mage?

Cassandre, née Alexandra


Je savais qu'un jour tu me répondrais et l'oracle ne m'a pas déçu une fois de plus...

Cassandra, je n'oserais pas avoir l'outrecuidance de savoir ce qui se passe en ton Cœur. Ô princesse, je n'ai point voulu t'offenser en te faisant part de ce qui m'apparaissait comme l'évidence machiste du mythe. Mais reconnais que comme tu avais le don de clairvoyance tu savais donc tout ce qui adviendrait. Les masses populaires colportent parfois des sagesses que les élites et les dieux ignorent. Curieusement tu as interprété ma missive comme une dérive masculine alors qu'elle se voulait féminine et surtout alléguait de l'absurdité de cette fresque dépeinte par un homme pour un univers de dominés par le joug mâle. Peut être m'y suis-je mal pris et t'ai froissée, auquel cas j'implore ton pardon, car mon intention était de m'enquérir de tes vues et si possible t'éclairer de la suffisance mâle qui gangrène cette sotte histoire qui colporta sur toi le fardeau des préjugés.

Quant au destin, ce que j'entrevois pour toi, Alexandra, est que tu es parvenue à Krinen, (la croisée des chemins) et te demandes quelle direction emprunter. Suis ta seconde inclinaison c'est la voie, Alexandra. N'oublie pas cependant qu'il n'y a point de chemin déjà prévu et qu'il se fait en marchant. Peut-être alors, malgré l'océan qui nous sépare, nous croiserons-nous? Alors je jetterai pour toi mes pierres d'ambres de divination pour que l'oracle te prédise le bonheur que tu mérites tant..

Sirius Sothis SPDT


Sirius,

Ne me crois pas offensée. Dans la prison d'où je t’écris, l’offense n’existe plus. Oui, le monde croupit sous le joug masculin, mais si tu regardes un peu mieux le mythe qui m’entoure, tu verras que nul compliment n’est fait au sexe fort et que ceux qui n’ont pas cru bon m’écouter subissent davantage que moi les affres des conséquences.

La suffisance mâle ne gangrène pas cette histoire, mon ami, au contraire, elle la génère. Comprends-tu? Le sexe fort subit tout au long de cette histoire et il s’empêtre à régler la situation par plus de suffisance encore, mais il ne réussit qu’à s’étouffer avec.

Le bonheur est une farce, Sirius. Le seul bonheur que je mérite réellement est l’achèvement. C’est ce que je souhaite et tu devrais ne me souhaiter que cela.

Cassandre, née Alexandra


Je ne l'avais pas vu sous cet angle, ce joug est vraiment comme tu l'analyses. J'admets que tu as raison Cassandra.

J'ai par contre un doute affreux. Mais l'achèvement de quoi? Pardonne-moi, mais je suis un idéaliste impénitent et optimiste, et je crois au bonheur, fut-il éphémère. La douleur et les frustrations ont-elles aigri cette flamme en toi au point que tu veuilles que je te souhaite cette fin? Je dois probablement ne pas saisir le sens profond de cet achèvement, mais la seule idée qu'il puisse signifier l'exécution complète d'une chose, puis, après, le néant... que se passe-t-il, qu'advient-il alors de toi? Instruis-moi de ta sagesse, car la reproduction de l'identique souhaitée est pour moi la source même de la satisfaction à atteindre. Mais terminer ce qui est commencé, puis recommencer ou disparaître... sans jouer les Sisyphes, si ce n'est pas une corvée, les choses valent le coup d'être répétées, non? N'est-ce pas plus beau que de croire au bonheur même inaccessible... la douceur du visage de l'enfance, la beauté de la nature, la volupté de l'amour sont-ils des farces?

Je te demande de m'instruire donc sur cet achèvement et dans ce cas mes oracles intercéderont peut-être, car tu sembles encore empêtrée dans Krinein. Sache à l'avance qu'ils ne le feraient pas si c'est pour te faire du mal. Merci de ta sagesse.


Tu as bien lu, mon frère, c’est bien l’achèvement de ma vie sur terre que je souhaite. Libre à toi de voir en mon désir du négativisme et du défaitisme. Peut-être as-tu raison, mais sache pourtant que je me sens extrêmement sereine. Je tends vers la finalité, car tout ce que j’avais à vivre fut vécu, tout ce que j’avais à dire fut dit et maintenant le désir de rejoindre mes parents et amis morts me prend tout entière. Ceux que j’aime, que j’aimais, sont là-bas, dans ce lieu d’où les âmes ne sortent jamais. Un recommencement? Non, un achèvement.

Toutes les beautés de la vie que tu énonces sont effectivement des démonstrations de bonheur, mais rares et éphémères, elles sont trop souvent supplantées par l’horreur générée par la folie des hommes. Maintenant, je ne peux plus me remémorer un seul souvenir heureux sans qu’il ne soit aussitôt accompagné d’un écœurement total.

Peut-être as-tu la chance de connaître une destinée paisible, mais laisse-moi te dire que tel n’est pas le cas de tous.

La douceur du visage de l’enfance? Je l’ai admirée, mais les hommes ont remplacé les doux traits par les larmes et la frayeur, transformant la tranquille naïveté en une cruelle vulnérabilité.

La beauté de la nature? Je l’ai vue, mais les hommes ont imposé à mon regard des plaines maculées de cadavres et de sang.

La volupté de l’amour? Je l’ai connue, mais les hommes ont transformé les caresses amoureuses en une possession brutale et violente.

J’ai trop vécu de malheurs, ami et je suis fatiguée. Bientôt, les vieilles laveront mon corps inerte et aucun souvenir horrible ne viendra plus hanter mes heures. Ma vie s’achève et c’est très bien ainsi.

Cassandre, née Alexandra


Je suis atterré par la lecture de ta missive, je l'ai lue et relue et j'avais donc bien compris et vu ce que tu m'annonces, et je te savais lasse.

Mais laisse l'horreur de la mort suivre son cours tranquille et ne perturbe pas son flot. Amie, il n'y a point hélas de royaume paisible où reposent des âmes défuntes, fussent-elles chères, mais au mieux une myriade de particules élémentaires insouciantes les unes des autres.

Crois-moi, KSDR, c'est ici-bas que nous avons besoin de toi. Je m'emploierai, contre ton gré, à t'épargner les tourments du trépas et à au moins te donner les rayons de bonheur que tu mérites. Nulle autre que toi d'ailleurs ne le mérite. Sursoit, je t'en conjure à genoux, à cette décision funeste qui te ronge; empoigne dans les forces qui te restent une joie de vivre en foulant aux pieds ceux qui t'ont molestée et salie; détourne ton regard et ta pensée de leur aura fétide et redécouvre la force de rares gens exceptionnels comme toi qui nous réconcilient avec le genre humain. Ma propre vie est un inlassable combat et n'a rien d'un cours tranquille et, pour rien au monde, je ne laisserais de victoire à des forces occultes anéantir autant l'œuvre que l'être. Sonde chacune de tes rides pour leur faire révéler la beauté qu'elles recèlent. Ta sagesse de toute façon est immortelle... comme ton parfum suave. Tu renais.

SSS


Ami, ne peux-tu pas concevoir que la mort n’est pas une horreur? Tout être vivant ne doit-il pas naître et mourir? En quoi la mort est-elle cette chose détestable que tu sembles craindre?

Il existe un royaume où les morts se rejoignent, je l’ai entrevu. Lorsque Ajax le Locrien s’est acharné sur mon corps pour son plaisir, j’ai laissé mon esprit s’évader afin de ne pas subir consciemment mon viol et j’ai vu, là, au-dessus de ma cité, les âmes de mes proches défunts en route vers le pays des morts. Je les ai vus, apaisés, se regrouper pour entreprendre leur dernier voyage. Crois-moi, Sirius, ceci est la vérité.

Tu veux me garder en vie contre mon gré? Mais pourras-tu le faire contre la volonté des dieux? Je n’ai jamais eu l’intention de mettre un terme à ma vie, tu sais. Je laisserai la mort venir d’elle-même et contre cela, contre cette inéluctable réalité, tu ne peux rien, mon ami. La mort est toute puissante.

Laisse-moi donc vivre les derniers moments de mon existence en paix, sans chercher à m’imposer tes vérités. N’ai-je pas assez fait, assez donné? Quelle mission veux-tu me voir accomplir encore?

Cassandre, née Alexandra


KSDR,

Lis entre les lignes. Ce que j'entrevois est qu'il te reste à entreprendre sur terre encore beaucoup de choses, en fait l'essentiel de l'empreinte qui sera laissée plus tard. Il y a par contre deux choses qui existent et qui sont irréfutables: la différence entre le vrai et le mythe.

Sache que je ne crains pas la mort et l'ai maintes fois côtoyée et déjouée et connais même mon heure, comme la tienne. Mais comme moi, un jour il te faudra rejoindre le royaume du vrai et, bien avant cela, je te démontrerai si tu en as le goût et la sagesse que, malgré ton masque, il y a encore en toi une force que ta lassitude ne fait qu'éprouver. Ignore la mort car elle est loin, regarde vers le couchant poindre l'aube nouvelle... Dans une semaine, va cueillir la divine fleur et contemple derrière les pétales ce que je t'annonce...

SSS


Je suis prête et je t'attends.

Cassandre