Andréas
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Cassandre
Cassandre

     
   

Quelle est cette force?

   

Très chère Cassandre,

Je suis extrêmement heureux de pouvoir correspondre avec toi aujourd'hui car tu me fascines. Tu fais partie de ces personnages qui, aujourd'hui, pour moi, incarnent des idéaux dont je ne peux qu'espérer m'approcher. Mon propos va peut être te sembler démesuré, aussi vais-je tenter de le clarifier (par avance, mille excuses pour sa longueur).

Je vis une époque que je qualifierais de troublée. Troublée car, à mon sens, notre société est en train de vivre un changement immense et incroyable, aux conséquences potentiellement désastreuses, mais dont elle peine à prendre conscience et sur quoi elle peine plus encore à agir pour en modifier l'issue. Pour faire simple, disons que nous avons perdu, dans le domaine de la science et de la technique, le sens de la modération, si cher aux philosophes de ton époque, et que, si les progrès que nous avons accomplis ont considérablement amélioré la vie des hommes, nous avons avancé sans nous soucier du reste et commençons seulement à saisir l'ampleur du contrecoup qui nous attend. Toujours est-il que, si nous ne faisons rien et continuons sur la voie tracée, notre société en subira le choc de plein fouet.

Et pourtant, tellement de gens résistent au changement nécessaire! Les preuves existent, pour qui veut bien se donner la peine de les regarder, mais tant de gens préfèrent encore miser sur le miracle final plutôt que d'accepter les sacrifices à concéder pour éviter le pire!

Tu incarnes donc pour moi l'idéal de la persévérance. Tu es celle qui continue, jour après jour, à prévenir, à mettre en garde, à avertir, alors même que tu ne récoltes aucun fruit pour ton labeur et que tous se détournent de toi. Tu es, en quelque sorte, mon modèle.

Tu m'intrigues énormément. Les prophètes malheureux ne sont pas rares dans l'histoire. De nombreuses personnes ont déjà tenté en vain de changer les choses sans jamais y parvenir. Mais tu restes la seule à l'avoir fait tout en sachant que tu n'y parviendrais pas. Tous continuaient car l'espoir restait en eux. Ne dit-on pas que l'espoir fait vivre? Moi-même, j'observe avec joie que je parviens parfois à convaincre de l'urgence de notre situation et c'est cette petite victoire qui me donne le courage et la force de m'y remettre le lendemain. Tandis que toi, tu continuais, jour après jour, alors même que tu savais que jamais tes prédictions ne seraient prises au sérieux, puisque c'était ta malédiction. Quoi que tu fasses, rien n'aurait pu convaincre Pâris de rejeter la belle Hélène, rien n'aurait pu convaincre ton père de ne pas les accueillir, rien n'aurait pu convaincre les Troyens de ne pas faire rentrer le cheval d'Ulysse. Et tu l'as tout de même fait, sachant que tu étais condamnée à ne pas être entendue et que nul espoir ne t'était permis. Tu aurais pu te taire et profiter simplement des jours que tu savais qu'il te restait, mais tu as préféré miser ta vie sur un pari que tu savais perdu d'avance!

Ma question est donc simple: quelle est cette force qui te poussait à agir, si ce n'était pas l'espoir?

Je souhaite qu'après toutes ces souffrances que tu as endurées, tu puisses enfin trouver la paix, si ce n'est le bonheur.

Merci pour ta réponse,

Andréas


Paix dans ta maison, Andréas!

Les philosophes de mon temps, comme tu dis, quêtent leur nourriture sur l’Agora et sont très peu écoutés. Je crois que la modération n’est pas un goût très recherché parmi les humains en général et ce, peu importe l’époque.

Troie était la plus moderne et la plus fastueuse des cités d’Asie. Les sages criaient déjà à une progression trop rapide et les hommes, comme des fourmis laborieuses, avançaient déjà tête baissée. Les sages prédisent toujours un choc frontal, un coup de fouet à venir. Cependant, si ta lettre prouve quelque chose, toi qui m’écris du futur, c’est que leurs sombres prédictions ne se sont pas encore produites, ou qu’elles n’ont pas été aussi désastreuses que prévu. Peut-être nos contemporains sont-ils un peu sourds à notre voix et nous, sommes-nous un peu aveugles à la résilience humaine?

Troie a été détruite, ainsi que je l’avais vu, mais ses fils et filles n’ont pas tous disparus. Énée a suivi sa voie, mes sœurs se sont dispersées et l’héritage troyen persiste.

En effet, les hommes devraient apprendre à faire des sacrifices. Et nous aussi, Andréas, nous aussi.

Crois-tu vraiment que je n’ai pas espéré? Que je n’ai pas prié toutes les nuits les dieux de nous sauver malgré nous? Oui, c’est vrai, je voyais déjà les flammes dévaster nos rues mais, crois-moi, j’ai espéré jusqu’à la dernière seconde. J’ai fui mon violeur et l’ai attendu, là exactement où il devait me trouver, aux pieds de la déesse casquée, en espérant qu’il serait détourné de son projet. J’ai prié l’immortelle tout en sachant qu’elle ne m’aiderait pas. Tous les humains savent qu’ils vont mourir et pourtant, ils vivent. Crois-moi, ami, l’espoir vit en moi comme dans tous les cœurs.

Et puis, des fruits, j’en ai récoltés. J’ai eu la joie de tenir les mains de ma mère et de mes sœurs jusqu’au dernier instant. J’ai eu la satisfaction de savoir que je leurs épargnais au moins l’épreuve d’être seules. J’étais là, avec elles, et notre terreur en fut un peu plus supportable.

Merci pour tes vœux. Puisses-tu, toi aussi, trouver la paix et le bonheur!

Cassandre, née Alexandra