La Pythie

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Cassandre

     
   

Message pour Cassandre

    Cassandre, enfin! Je vous trouve.

Voici quelque temps, Apollon a fait savoir à toutes ses prêtresses qu'il fallait retrouver une Cassandre. Mes sœurs et moi avons eu beau chercher, aucune Cassandre ne correspondait à la description que nous en avait faite Apollon. Nous avions perdu espoir de vous retrouver lorsque, par la bénédiction des dieux, je tombe sur une missive en provenance de Dialogus où votre nom apparaissait.

Je m'empresse de jeter un oeil sur vos missives et que vois-je? Que vois-je? Oh! Cassandre! Dites-moi que les mots se sont emmêlés dans mon cœur qui battait à tout rompre et que j'ai tout lu de travers. Cela ne se peut. Dites-moi que je me trompe.

Quoi? Vous prétendez avoir reçu votre don de divination d'Apollon en échange de son amour? Et non contente de le prétendre, vous osez vous glorifier de vous, de vous être refusée à lui, insinuant par là qu'Apollon s'unit charnellement à ses prêtresses? Mais, c'est une infamie! Une ignominie! C'est une honte! C'est… Mais quelle sorte de femme êtes-vous donc? Avez-vous perdu l'esprit?

Et comme si ce n'était pas assez, j'apprends que des époques innombrables croient en telles balivernes, mais c'est incroyable. Je suis estomaquée, outrée. La respiration me manque. J'en perds mes mots. Mais quelle sorte de vision cauchemardesque de l'avenir Apollon m'envoie-t-il là? J'ai peut-être trop mâché de laurier. C'est ça! Je fais une indigestion. Je m'égare. … Non, mais! Cela ne se peut, à la fin. Quoi? Apollon! S'unir charnellement avec ses prêtresses? Impossible! Tout bonnement impossible. Personne ne croira en de telles sottises, je refuse de le croire. … Je me meurs peut-être? Non! Je délire tout simplement. Voilà. C'est ça, je délire.

Mais Cassandre! Nom de Zeus! Apollon tient bien trop à la pureté de ses prêtresses pour faire commerce de son corps avec elles. Avec d'autres prêtresses peut-être, mais pas avec ses prêtresses. Et savez-vous, vous qui semblez l'avoir oublié? Savez-vous pourquoi Apollon tient tant à la pureté de ses prêtresses? Parce que ses prêtresses sont, d'abord et avant tout, les prêtresses de sa mère Léto. Et lui, il est leur protecteur. Il est le berger, la lumière solaire des femmes de Thémis. Il éclaire ses prêtresses de la même manière qu'il éclaire sa mère qui ne peut recevoir de lumière que par lui. Héra a peut-être réussi à empêcher Léto de jouir du soleil, mais elle n'a pu empêcher la lumière de son fils de l'éclairer. Le seul endroit où la vengeance d'Héra n'a pas eu de prise, c'est sur les fruits de l'amour de Zeus et de Léto. Qui plus est, l'oracle de Delphes est un oracle essentiellement féminin appartenant, génération après génération, à des femmes. Cette fois-ci ne fait pas exception et vous le savez, vous qui êtes prêtresse; une prêtresse de Gaïa qui plus est. Là, vous êtes démasquée!

Avant d'être l'oracle d'Apollon, cet oracle est l'oracle d'une femme, mais d'une femme persécutée par la hargne sauvage d'une autre femme qui la sait aimée. L'oracle d'une femme qui doit vivre cachée, mais qui n'en demeure pas moins une déesse aimée de Zeus et de ses enfants, d'une déesse, dis-je, de la lignée de Thémis à qui échut l'oracle de Delphes. Apollon est le gardien de l'oracle comme le Python l'était avant lui. Et, tout comme il a protégé sa mère, il protège ses prêtresses. Cessez vos billevesées, Cassandre! Personne ne vous croira.

Quelle vision horrible de l'avenir! La malédiction d'Héra aura-t-elle donc de si graves conséquences? C'est affreux, je ne peux le croire. La lumière salvatrice d'Apollon éclairera-t-elle sa mère au point d'oblitérer cette dernière de la mémoire des hommes comme héritière de l'oracle? Cela ne se peut. Que deviendront les prêtresses de la lignée de Thémis si les prêtresses de la lignée de Gaïa ne cessent d'engendrer des monstres? Que deviendra le monde?

Je vous somme, Cassandre, de vous rétracter, de reprendre vos esprits, de vous rafraîchir les idées… Bref, je vous somme de dire la vérité. Vous ne pouvez pas faire une telle injure à l'aléthéia. Cela ne se peut. Personne ne vous croira.

Je vous en prie, parlez!

Pythonisse d'Apollon pythien, vainqueur de dragons.


Ma soeur,

Je ne désire pas être crue, ni entendue, il y a longtemps que j'ai abandonné cette prétention.

Tu délires en effet, car je n'ai jamais dit qu'Apollon m'avait offert le don en échange de son amour. Je suis née en possession du don, don que j'ai appris à contrôler lorsque je suis devenue prêtresse d'Apollon.

Toute ma vie, et ce fut là ma condamnation, je n'ai dit que la vérité. Crois-le, ma soeur, ou ne le crois pas.

Cassandre, née Alexandra