Alexandre
écrit à

   


Cassandre

     
   

Malédiction

    Chère Cassandre,

Je me permets d’interagir avec vous notamment sur un sujet auquel j’aimerais trouver une réponse. J’ai lu quelque part, tout à fait par hasard, un récit oublié de votre histoire. Pardonnez-moi de vous faire revivre cela mais, lors de votre propre assassinat, vous auriez prononcé une malédiction qui aurait été reportée jusque dans mon époque.

«Je suis Cassandre, prêtresse de Troie. Vous m’avez enlevée de la sainte ville d’Athènes, vous devez tous être maudits. Maudits jusqu’à la fin des temps vous devez brûler et ne plus jamais trouver le repos. Soyez tous maudits, jusqu’au plus petit de vos enfants. Dans les flammes de l’enfer vous brûlerez pour l’éternité. Je suis Cassandre, vous êtes tous maudits.»

Malédiction qui poursuivra d’une agitation éternelle ceux qui s’étaient rendus coupables à l’époque. Pour se protéger contre vous, votre âme fut capturée dans une amphore lors de l’incinération de votre dépouille. Celle-ci tomba dans l’oubli pendant de longues années, jusqu’à ce qu’un jour, lors de restaurations, des hommes découvrent un vase de terre scellé dans l’église de Mykonos.

La curiosité fut plus forte que toutes les inscriptions d’avertissement et on brisa le cachet royal. Vous voici désormais enfin échappée de l’amphore. La force de votre malédiction y règne. Une force qui bouleverse la dimension entre l’espace et le temps. Trois mille ans seraient passés depuis cela mais cette légende fait encore partie de l’actualité.

Cordialement,

Alexandre


Qui t'a dit que je voulais changer le cours de mon histoire?

Abandonner les miens, ma famille, mes amis, toutes ces pauvres Troyennes et Troyens; ce n'était pas envisageable. J'ai tenté de nous prémunir de cette guerre, mais je ne pouvais pas m'enfuir ensuite. Troie m'a portée, m'a protégée toute ma vie; allais-je la renier, la fuir, alors que ses ennemis s'en prenaient à elle de manière aussi brutale?

La nuit de la prise de Troie, Énée a permis l'évasion de nombreuses personnes et de nos plus précieux trésors. Il voulait m'emmener loin de la cité en flammes, mais ma mère, mon père, mes sœurs et mes frères, mes nièces et mes neveux, mes cousines et mes cousins, tous mes amis étaient là, attaqués de toutes parts; je ne pouvais pas les abandonner! La mort vient toujours et je ne tenais pas à porter un tel fardeau jusqu'à son arrivée, celui de savoir que pour sauver ma petite vie, je n'aurais pas tenu la main de ma mère jusqu'à la toute fin.

Aujourd'hui, je suis prisonnière et esclave. Je ne suis rien aux yeux des hommes, mais mon cœur, lui, est léger et content. J'étais là et j'ai affronté le danger aux côtés de ceux que j'aimais. Pour moi, c'est l'essentiel.

Cassandre, née Alexandra


Très cher Alexandre,

Ce que tu me racontes est terrifiant. Je ne peux ni confirmer, ni contredire ton récit. Je n'en suis pas encore là. Je ne suis pas morte, mais prisonnière de la reine Clytemnestre. Ma mort n'a pas eu lieu, mais cela ne saurait tarder. La reine hésite encore à lever la main sur moi et à faire couler mon sang. Peut-être a-t-elle entendu parler de cette malédiction que tu évoques.

Je voudrais croire que je suis devenue suffisamment détachée de ce monde pour ne plus ressentir le désir de maudire mes persécuteurs, mais ce tu m'as révélé me ressemble et c'est cela qui me terrifie. Savoir qu'au moment de ma mort, je serai peut-être tout autant décidée à maudire ceux qui m'auront fait du mal que je l'étais lors de mon viol par Ajax le locrien à Troie! J'aurais cru que le sort des autres ne m'aurait plus importé et que cette mort que j'attends serait une délivrance, mais la vérité est que, bien que je souhaite ardemment connaître la fin, je ne pourrai jamais oublier, ni pardonner tout le mal que les Hellènes nous ont fait, à moi, à ma famille et à ma cité. Si mon âme doit connaître l'emprisonnement avant d'exercer sa vengeance, eh bien, qu'il en soit ainsi que tu l'as dit et que la volonté des dieux s'accomplisse!

Puisque tu connais l'existence de cette prophétie, Alexandre, tu dois aussi savoir ce que les hommes racontent de nous à ton époque. La mémoire de Troie a-t-elle bien été préservée?

Que les dieux te protègent!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Ce que je peux vous dire aujourd'hui, c'est que l'Histoire a surtout retenu votre nom. Dans un premier temps, les écrits disent de vous que vous êtes la plus belle fille de Priam et que les Troyens sont subjugués par votre beauté. Il est fait état également d'un rapprochement entre vos dons aiguisés de prophétesse mais condamnée à n'être jamais crue par la faute d'Apollon, et la chute de Troie. Pendant mille ans et plus, les hommes ont pleuré et pleurent encore aujourd'hui l'échec de la ville de Troie, mais vous-même le savez bien: on ne peut revenir sur nos actions passées.

Quant à Ajax, fils d'Oïlée, l'histoire nous dit qu'il faisait partie des prétendants de la sœur de la Reine Clytemnestre, Hélène. Et puisque j'aborde le sujet, sachez qu'après votre viol, vos prières ont été entendues, bien que tardivement, par Athéna. Il a tragiquement fait naufrage dans une immense tempête en mer et son âme n'a jamais pu trouver le repos. Il aurait, avant de mourir, blasphémé tous les dieux au lieu de se repentir. Peut-être qu'Hadès lui-même ne voudrait pas de son âme!

Je vous embrasse bien cordialement, princesse Cassandre.


Paix dans ta demeure, Alexandre!

Ce qui est triste avec la beauté c'est qu'elle est plus éclatante chez les femmes de bonne naissance. Avais-je de plus beaux cheveux que les filles de la basse ville ou n'étaient-ils que mieux lavés et tressés? La peau de mon cou était-elle plus attirante que celle des femmes vivant aux bords du Scamandre ou n'était-elle qu'ornée de bijoux plus dispendieux? Toutes ces apparences ne veulent rien dire. Si j'étais une marchandise appétissante pour les alliés de mon père, ce n'était pas tant à cause de ma grande beauté que parce que Troie était à l'époque riche, puissante et stratégiquement positionnée. L'homme qui serait devenu le gendre de mon père en m'épousant -ou n'importe quelle autre de mes sœurs- aurait bénéficié de nombreux privilèges, tel qu'une dispense de tribut. N'est-ce pas aussi ce que recherchent les Hellènes en attaquant ma cité?

Ma beauté ne subjuguait que les intéressés; je t'assure qu'il n'y a là aucune fierté à tirer de ce genre de compliment.

De toutes mes sœurs par le sang -car les liens du mariage firent de la belle Hélène ma sœur également- la plus jolie est certainement Polyxène. D'ailleurs, elle a payé chèrement l'élégance de ses traits.

Je suis satisfaite d'apprendre la punition d'Ajax. J'ai su que les Hellènes ont été punis par les dieux suite à la prise de Troie. Agamemnon a été assassiné, son frère Ménélas est introuvable et Ulysse d'Ithaque aurait également disparu en mer. Les nouvelles sont rares, mais elles sont suffisantes pour confirmer la colère des immortels envers ces vainqueurs qui ont manqué d'honneur.

Puisses-tu porter et propager la vérité!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Les correspondances que nous échangeons tous deux me ravissent et vos lettres sont pour moi synonyme de connaissances et de sagesse. Aussi, si les miennes ne vous lassent pas, permettez-moi de continuer à vous écrire.

Si cela vous intéresse de connaître le destin d'Ulysse, je peux vous le révéler, comme tous les autres d'ailleurs. Les écrits anciens ont traversé les siècles et nous ont apporté connaissances et exactitude. Du moins, j'aimerais croire, princesse, que la véracité et l'exactitude de mes propos soit toujours authentique et conforme à ce qui s'est réellement passé.

Les Hellènes tentèrent moult assauts et hégémonies mais ne parvinrent qu'au déclin sous le joug des dieux.

Ulysse a, comme vous le dites, erré en mer sous le courroux du dieu Poséidon, mais sachez que ce n'en est pas fini de lui; sa mise à mort sera longue et douloureuse.

Quant à Agamemnon, il tua onze Troyens et fut grièvement blessé; fou de rage, il jura sur Chrysès et Achille. Les dieux lui causèrent donc le plus immense des désastres, pour lui et pour le peuple grec, et il mourut peu de temps après.

Ménélas, dont vous ne connaissez pas encore le destin, a bel et bien disparu et réapparaîtra pour se réconcilier avec Hélène. Il reçut la visite de Télémaque, fils d'Ulysse, et revint à Sparte lorsque, tenez-vous bien, la reine Clytemnestre et Egisthe, fils de Thyeste, furent assassinés par Oreste.

Pour ce qui est de Polyxène, voyez-vous, princesse, il existe deux versions dont, de nos jours, personne n'est capable d'affirmer la véracité des propos. Après la mort de son bien-aimé elle se serait, soit suicidée en se perçant la poitrine sur son tombeau, soit elle aurait été immolée, suivie par Euripide, sur le tombeau d'Achille.

Tout du moins, l'Histoire a vraisemblablement omis de mentionner la réelle beauté de Polyxène, vous plaçant ainsi au premier plan.

Il est vrai que les dieux, immortels, sont en colère; et dans l'ère du temps, cela ne va, semble-t-il, pas s'arranger.

Prenez soin de vous, princesse Cassandre.

Alexandre


Ami,

Tes lettres ne me lassent pas, au contraire! C'est un bonheur pour moi de discuter de ma famille, de ma cité, de tout ce que j'aimais et connaissais, avec un homme tel que toi, un homme de cœur. J'ai connu beaucoup trop de guerriers ces dernières années.

Concernant Agamemnon, détrompe-toi, il n'a pas péri sous les remparts de Troie. Il s'est fait vainqueur de mon peuple et m'a emmenée à Mycènes. Puis, immédiatement après notre arrivée, Clytemnestre m'a enfermée dans cette chambre que je n'ai pas quittée depuis et Agamemnon a été assassiné. Ici, chez lui, parmi les siens. Il aura survécu suffisamment longtemps pour constater que sa femme l'avait trahi avec son cousin Égisthe, le fils de Thyeste, celui qui a été conçu dans l'inceste pour devenir objet de vengeance. C'est la conséquence de la malédiction des descendants de Pélops et de son père, le célèbre Tantale.

Par contre, je ne suis pas surprise d'apprendre que le prince Oreste vengera son père. Il a disparu peu de temps après la mort d'Agamemnon et je sais qu'Égisthe, qui veut tuer le fils également, le recherche dans tous les royaumes. La jeune Électre aussi recherche son petit frère Oreste, mais dans le but de le protéger. Elle ne sait pas que l'enfant est en sécurité, mais je ne crois pas qu'elle serait heureuse d'apprendre qu'il commettra un matricide. Elle en serait réellement attristée.

Je tremble encore en pensant à la fin qu'a connue ma pauvre Polyxène. Ma sœur était belle, je te l'ai dit, mais son cœur rejetait l'idée du mariage. Alors, pour s'éviter les désagréments d'une union forcée, elle se fit prêtresse de Minerve Athéna, dont le temple troyen était le point culminant de la cité. Elle croyait ainsi s'être mise à l'abri en prononçant des vœux de chasteté, mais la guerre brise les serments aussi sûrement qu'elle brise les hommes.

Nous étions dans la dernière année de ce siège qui dura dix ans. Achille fauchait nos guerriers comme s'il s'agissait de poupées de chiffon. Un jour, bien après la mort d'Hector, alors qu'il avait pourchassé notre armée et l'avait forcée à se réfugier à l'intérieur des murs de la cité, il aperçut Polyxène qui se tenait sur le rempart et tomba amoureux d'elle. Il était obsédé par elle, si bien qu'il négocia une trêve avec mon père afin de passer quelques heures en sa compagnie. Polyxène s'opposa à ce viol organisé, mais les hommes jugeaient qu'Achille ne désirait qu'une conversation, rien de plus. Nous savions toutes qu'Achille ne prononcerait pas deux mots durant cet entretien et que ce qui l'intéressait, c'était les cuisses de Polyxène et non son discours. Ma tante Théano, qui occupait la fonction de haute prêtresse, se prêta à cette mascarade et ma sœur fut livrée comme une esclave à Achille. Mais celui-ci n'eut pas le temps d'assouvir son désir, car mon frère Pâris Alexandre, caché non loin de là, décocha une flèche empoisonnée qui toucha Achille au talon. Le poison était fulgurant et sa mort fut rapide. Il cria le nom de sa mère et mourut accroché au cou de Polyxène. Il n'avait pas dit deux mots.

Plus tard, après la prise de Troie, les Hellènes affirmèrent que l'esprit d'Achille leur était apparu et qu'il réclamait Polyxène. Elle fut égorgée sur son tombeau, devant nos yeux, à nous les femmes, butin vivant de cette guerre sanglante.

Que la Grande Mère te garde!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Je vous remercie de ces nombreuses informations. Elles me sont très précieuses et m'éclairent un peu plus dans ma soif de connaissance. Dans chaque lettre, où j'apprends un peu plus à vous connaître, je vous comprends un peu mieux, notamment en ce qui concerne la haine que vous éprouvez envers les Hellènes et vos persécuteurs, mais aussi l'amour que vous ressentez pour votre peuple et pour les vôtres.

Il est vrai que des millénaires nous séparent; cela est bien dommage, car j'aurais voulu un jour vous rencontrer, afin d'échanger oralement les propos que nous tenons sous la plume. Nos discussions sont tellement intéressantes que je regrette de ne pouvoir vous aider, pouvoir vous sortir de votre prison dorée. Je ne peux que vous reporter, trois mille ans après, ce que les anciens écrits disent de vous, de votre peuple et de votre histoire, sans rien pouvoir y changer.

Dans notre première correspondance, vous disiez qu'il était possible que la reine Clytemnestre ait entendu parler de la «malédiction» vous concernant. J'espère que cette dernière, si elle est responsable de votre mise à mort, en subira les même conséquences. Ce n'est qu'une louve déguisée en brebis! Parce qu'au jour d'aujourd'hui, quelque chose me dit que cette même malédiction, fruit de votre vengeance née de votre haine, ne se dissipera pas et n'épargnera pas ceux qui vous ont fait du mal, si tant est qu'elle existe, ce que je crois avec ferveur.

Votre humble sujet, qui vous écris avec dévotion

Alexandre


Paix, Alexandre!

Tu sais, Clytemnestre n'est qu'une femme qui recherche le pouvoir, rien de plus. Sa soif est la même que celle de beaucoup d'hommes. Est-elle plus louve que mon propre père, le roi Priam, lui-même passablement épris du pouvoir, du moins assez pour supplier Héraclès de l'épargner et de devenir roi? Et la brebis est-elle plus méritante que la louve? Ce désir de puissance est naturel, il ne me gêne pas du tout. Seulement, je plains Clytemnestre qui devra chèrement payer chacun de ses moments de gloire, car s'il est normal de rechercher la puissance, il n'est pas dit que le résultat apportera un quelconque bonheur. Les désirs existent, nul ne peut les nier, mais il faut savoir reconnaître que certains d'entre eux nous mèneront dans de sombres lieux, et qu'il faut faire ses choix.

Les Atrides sont une famille qui aime se compliquer la vie; sa situation présente ne m'étonne guère et je prédis qu'elle donnera lieu à des histoires fort distrayantes pour les générations futures.

Mon amour pour mon peuple m'a menée jusqu'ici, m'a conduite sur un chemin que je n'ai pas toujours aimé, mais je n'aurais pas souhaité qu'il en fût autrement.

Et toi, es-tu, somme toute, relativement satisfait de ta vie, de ta route?

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Quelles que soient vos paroles, elles sont toujours empreintes de droiture et forcent le respect. J'arrive à entrevoir ce que j'appelle «vos jardins philosophiques»; plus communément, votre façon de penser. Il est vrai qu'il est dans le propre de l'homme de vouloir plus, toujours plus et encore plus. Une soif de pouvoir insatiable en quelque sorte, qui jamais ne semble s'estomper.

Satisfait de ma vie? Disons qu'à mon jeune âge, je n'ai que peu de choses à regretter. J'ai appris à voir dans le malheur, aussi intense soit-il, toujours une once de bonheur. Mais ai-je seulement le droit de parler de malheur? Moi qui n'ai jamais connu aucune guerre? Ni aucune famine? Ni aucune souffrance? Moi qui au contraire suis né dans un couffin doré, et ne connais pas encore le malheur! Alors je dirais que je n'ai absolument pas le droit de me plaindre.

De temps en temps, je m'interroge sur moi, sur la nature humaine ou quelque autre sujet inintéressant. La vie en 2008 n'est pas si facile et agréable, mais il faut faire avec. Si vous vous posez des questions sur quoi que ce soit en rapport avec mon peuple, mon époque, ou autre, n'hésitez pas, princesse: cela sera un vrai plaisir pour moi de vous répondre.

Votre fidèle Alexandre


Cher Alexandre,

Moi aussi je suis née dans un couffin doré et je te dirai que je connaissais le malheur bien avant d'avoir connu la guerre. Sais-tu quels étaient mes malheurs à cette époque? De ne pas connaître la même liberté que les enfants de la basse ville ou de ne pouvoir m'entraîner avec des armes à l'instar de mes frères; ou simplement de devoir me comporter dignement comme une princesse se doit de le faire. De bien petits malheurs, tu en conviendras, et pourtant je souffrais avec autant d'intensité que je souffrais de la guerre quelques années plus tard et que je souffre aujourd'hui uniquement du souvenir de ces malheurs. Comprends-tu ce que je veux dire? Tes malheurs sont importants et tu as le droit de te plaindre. Car une plainte n'est que l'expression de ton mécontentement, de ta déception, de ta souffrance… Deux femmes: l'une a le ventre aussi stérile qu'un désert et gémit de ne pas avoir d'enfant, l'autre est enceinte suite à un viol. Laquelle est plus à plaindre? Laquelle souffre davantage?

Raconte-moi une de tes journées, si le cœur t'en dit. Je voudrais savoir comment vivra un homme dans trois mille ans.

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Je suis ravi que vous me posiez la question. La journée commence et se termine par l'étude. Chaque jour de la semaine, je me rends à l'école pour étudier, mais je doute que nos classes actuelles soient plus studieuses que celles dont vous avez sûrement dû faire partie à l'époque. À mon époque, ce sont les apprenants qui ont le plus de pouvoir sur les enseignants. Il n'y a que deux jours par semaine où nous ne nous rendons pas à l'école, nous permettant ainsi de «récupérer».

L'école comprend généralement huit heures de travail par jour et plusieurs mois dans l'année. À la fin d'un cycle scolaire, nous passons des diplômes, des épreuves qui, une fois décrochées et réussies, attestent de notre aptitude à exercer différentes professions. Moi, j'étudie un métier dans le relationnel et la commercialisation afin de voyager et découvrir plusieurs cultures. Découvrir, tout simplement.

Ce que je vous dis là se répète inlassablement pour de très nombreux étudiants; les quelques coupures, les quelques vacances dont nous disposons, nous les passons généralement loin de chez nous, quelque part où l'on peut s'amuser et festoyer, loin de la famille, entourés d'amis. Cela est très courant et de nos jours, nos parents nous permettent une telle liberté.

Je me demande si mes jours ressemblent aux vôtres. J'en doute, mais j'espère que cela vous aura plu de partager au moins un des miens.

Alexandre


Cher Alexandre,

Je suis surprise de constater qu'il n'y a pas tant de différences entre nos deux cultures. Bien entendu, Troie n'est plus mais, au temps de sa prospérité, mes frères les princes et autres jeunes hommes nobles issus d'importantes familles connaissaient une vie à peu près similaire à la tienne. Ils suivaient également un entraînement physique rigoureux et une instruction religieuse.

Pour les filles, la vie était un peu différente, mais grâce à l'esprit ouvert de ma mère, qui ne s'en était jamais laissé imposer par qui que ce soit, mes sœurs et moi-même bénéficiâmes de privilèges inaccessibles pour les autres. C'est ainsi que j'ai eu accès à une éducation complète, grâce à ma formation de prêtresse de la grande Mère, puis d'Apollon. C'est dans ce dernier temple que j'ai appris à écrire. Mais à cette époque, nous n'écrivions que pour faciliter l'inventaire.

Il est fréquent que les jeunes hommes et parfois même les jeunes femmes aillent passer quelque temps dans un royaume allié. Là, ils profitent des agréments d'un autre lieu, lient des amitiés diverses et s'instruisent des spécialités locales. D'ailleurs, c'est en Colchide, bien loin de chez moi, que j'ai suivi ma formation de prêtresse de la grande Mère. Et n'oublie pas que c'est aussi lors d'un voyage à Sparte que mon frère Pâris Alexandre s'est épris de la belle Hélène. Le voyage est chose relativement courante à mon époque aussi, mais nous ne pouvons nous permettre de ne rester que deux jours dans un endroit, surtout lorsque le voyage peut prendre une année entière! Vous devez avoir des moyens de transport très rapides, ou alors c'est que vous ne voyagez pas très loin.

Que le brillant Apollon illumine ta quête de savoir!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Peut-être suis-je trop peu entré dans les détails. Si je devais vraiment résumer cette vie qui est la mienne je vous dirais que dans mon époque les apprenants sont mélangés, filles et garçons, de diverses religions différentes, et ce au sein d'une même classe. Les filles comme les garçons suivent le même cursus scolaire, sans aucune disparité apparente.

Cela dépend des écoles mais l'instruction religieuse, de mon temps, est presque révolue, en raison d'un grand nombre de religions différentes qui ne cessent d'affluer; les cours en relation avec la religion ne sont donc plus dispensés, du moins dans mon école. Nous bénéficions d'une éducation artistique, musicale et sportive.

Pour ce qui est de nos voyages, en effet, vous seriez certainement très sceptique au sujet de ce que je vais vous dire mais ce n'est que pure vérité. Aujourd'hui, nous avons un moyen de transport qui s'appelle la voiture; c'est une sorte de grand coffre métallique et vitré sur quatre roues situées aux extrémités au sol, comme un char fermé, que nous pouvons diriger aisément à l'aide d'une sorte de gouvernail que l'on appelle volant. Nous pouvons aller très vite avec cela grâce à des moteurs très puissants et cela nous permet de nous déplacer rapidement sur des routes régies par des codes. Cela peut vous sembler incroyable mais c'est le moyen de transport le plus répandu de nos jours et tout le monde, ou presque, a une «voiture». Nous pouvons nous déplacer sur les mers à l'aide d'immenses navires métalliques et même dans les airs, avec des «avions».

Les avions sont de grands oiseaux de fer dont le principe de fonctionnement serait trop difficile à expliquer, mais ils nous servent à parcourir de très longues distances en des temps record. Pour aller dans l'excès, nous avons également inventé la fusée qui, elle, nous a même permis d'aller sur la lune. Mais pour être honnête, ce genre d'exploits est si courant de nos jours, qu'il n'intéresse plus personne!

P.S.: je ne crois pas que vous le sachiez mais, à titre d'information, la terre sur laquelle vous vivez est ronde et cela a été découvert par Christophe Colomb, un navigateur né des siècles après vous.

Votre dévoué,

Alexandre.


Paix et amour, Alexandre!

Ton peuple semble très ouvert sur le monde, sur les autres. Cette ouverture doit être facilitée par la vitesse de vos voyages, mais cela n'explique pas tout. Il faut aussi cette capacité à ne pas se croire le centre de l'univers. Ainsi l'autre ne paraît pas aussi barbare. C'est le problème majeur des Hellènes. Ils ont une très haute opinion d'eux-mêmes et jugent constamment les étrangers en fonction du fait que la civilisation hellénique est un parangon de vertu.

Troie voyait fréquemment débarquer des étrangers venus d'aussi loin que la Crête ou les bords de l'Égyptos. Nous étions situés à l'embouchure du Pontos et quiconque voulait accéder aux cités l'entourant devait payer tribut. Alors, des religions, des rites, des coutumes, des langues, des habillements, j'en ai vu passer de toutes les sortes! La diversité de ce monde m'a toujours attirée.

Ce voyage sur la lune que tu évoques me surprend énormément et j'ai peine à imaginer cette réalité, tu me le pardonneras. Pour ce qui est de la rondeur de Gaïa, je n'en ai jamais douté.

Puisses-tu toujours garder une place pour mon souvenir dans ton coeur!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Vous avez une fois de plus raison. Mais malheureusement, chaque pays, chaque peuple, chaque empire se veut croire maître et dominant, meilleur parmi les meilleurs. Cela crée, de nos jours encore, de nombreux conflits, de nombreuses guerres, des orphelins par milliers.

À quoi nous sert d'aller sur la lune, si sur terre nous nous entretuons? À quoi nous sert de nous déplacer si vite et loin si c'est pour aller insulter les «mécréants», ceux qui n'ont pas les mêmes «valeurs» que notre propre peuple? La diversité culturelle n'est-elle pas chose extraordinaire et magnifique? Qui a raison? Qui a tort?

Princesse, si vous pouviez m'aider à y voir plus clair, je vous en serais immensément reconnaissant. Nous avons évolué en matière de modes de vie, mais la mentalité humaine ne changera jamais, et toujours nous aurons faim de chair et soif de sang, nous régalant ainsi de la mort des autres. Pensées primitives? Oui, mais encore aujourd'hui, cela existe... Pourquoi?

De mon temps l'on rapporte que votre peuple était incontestablement le pionnier et le maître de la philosophie; puisse seulement cette légende s'avérer!

Alexandre, votre humble sujet


Ami,

Comme ce monde a vu naître les divinités, ce monde a aussi vu naître la race humaine et des milliers d'autres formes de vie plus ou moins complexes.

L'homme comprend peu ce monde et les êtres qui l'habitent. Parfois l'homme a tort, parfois il a raison. Parfois il sait qu'il a tort et d'autres fois il l'ignore. Bien malin qui pourrait délier tous ces noeuds, bien fin qui pourrait s'y retrouver.

Tu n'as que très peu de pouvoir sur les autres et leurs actions, doux Alexandre, encore moins sur les secrets de leur coeur. Chercher qui a tort est non seulement une tâche beaucoup trop faramineuse, elle est inutile. Tu n'as de pouvoir que sur toi-même. Et ce monde, c'est aussi toi. Tu en fais partie comme j'en fais partie et tous deux nous le sculptons.

Mon peuple était aussi prétentieux qu'un peuple peut l'être, jusqu'à en friser le ridicule, mais c'était tout de même une bien belle civilisation. Il est dommage que nos accomplissements aient trouvé leur égal dans notre démesure. La chute, c'est ce qui attend chaque peuple qui se croit maître de quoi que ce soit sans vouloir assumer autre chose que son prestige. Un bon maître sait qu'il ne maîtrise rien et qu'il doit perpétuellement travailler à l'orchestration de ses dépendances. Mais les hommes sont trop souvent de mauvais maîtres et voient dans ce titre beaucoup de gloire et très peu de sueur. Un vrai bon maître est en quelque sorte un esclave, et très peu d'hommes aspirant à régner désirent être esclaves. Donc…

Les divinités sont les maîtres du monde car elles travaillent sans cesse à son bon fonctionnement. Les humains leur doivent respect, vénération et obéissance, car ils profitent des bienfaits de cette terre. Les humains donnent saveur à ce monde, mais ils ne font pas briller le soleil, ils ne font pas souffler le vent; la terre ne dépend pas de leur existence. Trop d'êtres humains ont tendance à l'oublier, mais ça aussi c'est le monde.

Je ne voudrais rien y changer, Alexandre, surtout pas celle que je suis, encore moins celui que tu es.

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

J'entends bien vos paroles: seuls, nous ne valons pas grand-chose, mais unis nous pesons. Simplement, ceux qui sont aujourd'hui à la tête des contrées mondiales n'ont absolument rien de divin et c'est la raison pour laquelle ces dirigeants ne sont pas vénérés.

Je pleure la haine des hommes chaque seconde, tout en sachant qu'il n'y a ni question ni réponse à apporter quant à la nature même de ma race. Chaque jour qui passe, on en apprend un peu plus sur les méfaits des hommes: pollution massive dans l'air, maladies, réchauffement climatique, guerres, détournements de fonds aux valeurs mirobolantes, meurtres, fonte des glaces, crises financières, économie aux prix démesurés, j'en passe et des meilleures.

Beaucoup de thèses naissent et s'accordent à dire que nos jours sont comptés. Prophéties, malédictions, apocalypse...

Tout cela pour vous dire que quoi que je puisse en penser, sachant pertinemment que je ne pourrai rien y changer, ma vraie question aurait été: pourquoi l'Homme?

Pourquoi?

Alexandre


Paix dans ton cœur, Alexandre!

«Pourquoi l'homme?» est une belle et grande question. Surtout lorsqu'elle parachève une tirade sur les horribles méfaits de notre race, de tes contemporains et de ceux qui les ont précédés.

Moi, sans même répondre à ta question, je te pose une autre question, qui elle non plus n'attend pas de réponse. Pourquoi pas l'homme?

Je ne t'ai pas entendu parler des atroces crimes commis par les lions, ni remettre en question l'existence des loups ou des chèvres. Comprends-moi bien, je ne défends aucun des méfaits humains, seulement je ne vois pas pourquoi ils n'existeraient pas. Aucune race sur terre n'est absoute d'adversité et de difficultés. Croire que notre race, parce que nous marchons sur deux pattes et que nous possédons une âme immortelle et un raisonnement complexe, mérite davantage qu'une autre race d'être épurée de ses complications, est selon moi un peu prétentieux. L'homme lutte pour s'imposer, pour sa survie, comme n'importe quelle autre race. Rien ne plus, rien de moins.

Si tu arrives à observer le comportement de certaines bêtes sans les juger, c'est parce que tu regardes de l'extérieur. Avec l'homme, nous sommes trop près de nos souffrances. Ce serait comme juger les lions en questionnant les gazelles. Qu'apprendrions-nous alors de leurs règles, de leurs valeurs? Il faut observer sans juger et pour cela il ne faut pas avoir les deux pieds dedans. Puis-je t'expliquer pourquoi Ajax m'a violée? Non. Je peux uniquement te dire à quel point je le hais. En quoi cela te renseigne-t-il sur les raisons de son geste? En rien, cela te renseigne uniquement sur l'état de mon cœur.

Ne crois pas, cher Alexandre, que les hommes causeront la fin du monde. Nous ne sommes pas assez importants pour cela. Pour toi seul je le murmure, j'ai vu la fin du monde et les hommes n'auront rien à y voir.

Songe un peu moins aux atrocités, cher ami, car la vie n'est pas faite que de cela. Il serait dommage que tu manques tout le reste. Tu passerais à côté de la beauté sans même la voir, car tu serais trop occupé à répertorier le laid. C'est absurde et ce n'est pas une vie pour toi, je t'assure.

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Lorsque je lis les lettres que vous m'adressez, je me sens apaisé et serein; personne à ma connaissance n'a ce don qui vous habite, je loue le rationnel de vos phrases en buvant vos paroles, cela est si agréable à lire et relire! Merci de tout cœur pour ces enseignements, princesse.

J'ai douté des années durant quant à la nature même de l'homme. Je pense que vous aviez raison lorsque vous disiez que nous ne faisons pas seulement du mal, mais je pensais que l'amour que nous pouvions éprouver les uns envers les autres ne rachèterait pas tout le mal que l'on a pu faire. De mon temps comme du vôtre. En chaque être vivant cohabite le bien et le mal, est-ce si rassurant de savoir cela?

Je vous avoue que la fille avec qui je partage ma vie -et depuis que nous la partageons ensemble- me donne énormément de baume au cœur et que la vie paraît plus simple et plus agréable depuis que nous sommes ensemble. Je souhaite que ce sentiment s'empare de tous. Chacun d'entre nous, ou presque, mérite de connaître une fois dans sa vie ce qu'est l'amour.

Si je devais en revenir sur Ajax et le questionnement qui s'y rapporte, je vous dirais que peu importe sa raison, il n'existerait aucune justification pour avoir commis un tel acte, aucun pardon, aucune pitié et même aucun mot pour qualifier ce démon. Mais je tiens à vous rappeler, Princesse Cassandre, que le jour où votre âme ne sera plus prisonnière, le jour où la curiosité des hommes vous libèrera, votre vengeance sera terrible pour ceux qui ont osé vous détruire. La légende raconte que tout ce temps passé enfermée dans l'amphore n'aura fait qu'agrandir votre haine démesurément.

Cette haine se matérialisera dans l'espace et le temps, sans espoir pour vos ennemis, ils périront engouffrés dans leurs rêves les plus noirs. Mais cela, vous le saviez déjà suite à une de nos anciennes correspondances.

Quant à la fin du monde, je pense que de tout temps, l'homme a toujours aimé programmer une date, une échéance à laquelle le monde entier cesserait d'exister. Vous, chère Princesse, avez vu la Fin du Monde lors d'une de vos prophéties, avec votre cœur et uniquement si votre cœur vous en dit, pourriez-vous me murmurer de quoi il en retourne? Comment ce chaos sera-t-il orchestré?

Votre fidèle, Alexandre, toujours aussi assoiffé de connaissance et de curiosité.


Très cher ami,

Ta curiosité et ta soif de connaissances sont de très belles qualités, ne les perds jamais!

Je suis heureuse d'apprendre que je peux encore apporter du réconfort autour de moi. Tu sais, d'une certaine façon, cela me rappelle un peu les consultations au temple d'Apollon. Il fut un temps où j'étais très appréciée parmi les miens.

L'amour n'existe pas pour racheter le mal, comme le mal n'existe pas dans le but de détruire l'amour. Ce qui est rassurant, c'est d'être entier, d'être libre et non des pantins. Être le pantin du bien, c'est être un pantin tout de même.

Ce que tu me racontes à propos de ma haine future me désole réellement. Je ne veux pas que ma haine me survive, je ne veux pas être cette furie en quête de vengeance. Je veux connaître le repos de la mort, tout simplement.

Ainsi, tu veux connaître le sort de la terre. C'est tout à fait naturel, mais je ne peux t'en dire autant que tu le voudrais. Premièrement, parce que moi-même je ne sais pas tout, et ensuite, parce que des êtres qui participeront à la chute finale, s'en trouvent qui sommeillent dans de profonds abysses. Un mot de trop pourrait les éveiller et déclencher certains événements prématurément. Ce que je peux te dire, c'est que la Terre est vouée à retourner au Chaos, que tous les êtres qui se sont extirpés de ce Chaos primordial réintègreront un jour leur matrice, et tout ce qui aura été disparaîtra. Mais –eh oui, il y a un mais- comme l'origine du Chaos demeure inconnue, son futur est tout aussi cryptique. Et d'ailleurs, il n'appartient à nul de le comprendre, pas même à la Grande Mère.

Affectueusement,

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Je me posais une question, pas si importante mais pourquoi ne pas vous la poser quand même: par quel biais recevez-vous nos correspondances? Je veux dire, comment faites-vous pour les recevoir, et sur quel support?

Peut-être ne le savez-vous pas, mais je ne suis ni Grec ni Troyen: je viens de France, je ne sais même pas si je peux appeler cet état d'ancienne «Gaule».

Moi je vous écris par ce qu'on appelle «ordinateur», une boîte carrée, électrique et assez moderne où il est facile de communiquer, simplement en tapant sur des touches.

Bien à vous,

Alexandre


Paix, Alexandre!

Ton moyen d'écrire est franchement étonnant et je dois avouer que je n'ai pas bien compris de quoi il s'agissait exactement. Ce que je devine, c'est que tu tapes sur un objet quelconque. Je suis franchement désolée de ne pouvoir mieux comprendre ta description. C'est étrange puisque tes messages me parviennent identiques à ceux que j'envoie, c'est-à-dire gravés sur des tablettes d'argile.

J'écris dans la langue des Hellènes, qui est différente de la langue troyenne, mais c'est ainsi que j'ai appris. À l'aide d'un stylet, je grave des lettres sur des tablettes d'argile non durci. C'est pratique, car si je fais une erreur ou si je désire rayer un passage qui me déplaît, je n'ai qu'à effacer les lettres avec un peu d'eau. D'ailleurs, j'adore la sensation de l'argile sur mes mains. Ensuite, je laisse les tablettes durcir à l'air libre et des esclaves viennent les chercher. Clytemnestre elle-même m'autorise ce loisir. Elle dit que les prêtres et prêtresses de Dialogus sont puissants et connaissent de grands secrets. Je ne serais pas étonnée qu'elle ait monnayé ma participation, si tu vois ce que je veux dire.

Toi-même qui participes à ce culte particulier en quête de vérités et de connaissances, pourrais-tu m'en dire davantage? Est-ce un dieu qui régit ces échanges? Vénères-tu d'autres dieux?

Ton amie,

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

Merci mille fois pour votre réponse! Je n'aurais jamais imaginé que mes messages du futur vous parviendraient de cette façon; cela doit être formidable de correspondre en gravant lettre par lettre sur une tablette d'argile. Cela doit nécessiter également une certaine aisance acquise par l'expérience et constituer une véritable œuvre d'art une fois ce fastidieux travail achevé. Dans mon temps, passée la maîtrise de la langue, nous n'avons pas besoin d'être artistes, ni scribes.

Pour mieux vous décrire cet étrange appareil, disons que c'est une boîte qui contient de l'énergie que l'on appelle électricité; cette énergie est générée par des installations modernes un peu complexes à expliquer. De ce fait, ces boîtes s'illuminent de lumière blanche. Une lumière blanche que l'on peut regarder sans difficulté, elle n'est pas éblouissante mais elle est visible même la nuit. Pour écrire sur cette boîte, nous nous servons de ce que l'on appelle un «clavier». C'est une tablette rectangulaire sur lesquelles chaque lettre correspond à un interrupteur. Il nous suffit de les assembler en formant mots et phrases en pianotant dessus pour que ces lettres apparaissent dans la boîte lumineuse. Je ne sais pas si vous comprenez un peu mieux le principe de fonctionnement, mais il est vrai que cela doit vous paraître très étonnant. Si je fais une erreur, une touche me permet d'effacer chaque faute puis de recommencer à souhait.

Pour ce qui est de Dialogus, il ne s'agit nullement de prêtres, prêtresses et encore moins de dieux. Il s'agirait simplement d'hommes et de femmes du futur qui auraient percé le secret du retour dans le temps par correspondance. Ils réussiraient à reculer dans le passé, à une époque donnée, pour prendre contact avec quelqu'un qui a disparu et qui a marqué l'histoire pour que nous puissions correspondre, comme nous le faisons. Dialogus a donc suscité beaucoup de scepticisme et de polémiques quant à la véracité de ces propos. Il n'a jamais été expliqué clairement et concrètement de quelle façon ils s'y prenaient pour parvenir à reculer dans le temps.

Quant à la Reine Clytemnestre, je ne crois pas qu'il soit possible de converser avec elle via Dialogus. Si cela était possible, j'aurais beaucoup aimé lui parler.

Si je vénère d'autres dieux? Disons que les religions ont elles aussi évolué. Dans l'empire européen, puisque c'est ainsi qu'on l'appelle désormais, comprenant aussi bien mon pays que le vôtre, nous ne sommes plus polythéistes depuis des siècles, voire des millénaires. Nous croyons en un Dieu unique. Le Tout-Puissant, Père de tous.

C'est un régal de comparer nos différentes époques!

Votre fidèle Alexandre


Cher ami,

Je suis étonnée, et même un peu contrariée, d'apprendre que l'humanité entière vénère un dieu unique. Qui est-il? Le Père, dis-tu, et la Mère? Plus personne ne se soucie d'Elle? Ainsi, ce monde, trois mille ans plus tard, est encore et toujours un monde d'hommes. C'est déplorable.

Je ne sais pas comment Dialogus fait pour déjouer les filets du temps, mais je ne suis plus certaine de vouloir connaître tous les secrets de cet avenir. Il me semble que, sur le fond, cela n'a guère changé et cela me désole. Vous tapez des lettres sur des claviers reliés à des boîtes lumineuses, mais vous abordez les mêmes sujets de la même manière, vous utilisez de l'énergie mystérieuse, mais vous êtes les mêmes. Trois mille ans nous séparent et vois comme notre discours s'accorde, comme nos idées sont relativement les mêmes. Ta civilisation a trois mille ans d'avance sur la mienne et pourtant, mises à part quelques inventions, je ne vois pas une différence frappante.

Cela étant dit, je ne dédaigne pas notre correspondance pour autant et je ne désespère pas de découvrir un aspect qui aurait réellement évolué pour le mieux.

Que la Grande Mère te protège!

Cassandre, née Alexandra


Princesse Cassandre,

En effet, l'homme n'a pas vraiment évolué. Comme je le disais lors d'une de nos correspondances antérieures, nous pouvons voyager plus vite, nous faisons toujours les guerres, l'école existe toujours... Ce qui a évolué avec le temps sont les mentalités: nous sommes plus enclins au dialogue mais il y a encore beaucoup de mal et d'hypocrisie dans la nature humaine. Pourtant, cela devrait être possible de vivre en paix et en harmonie.

Il y a énormément de maladies à mon époque; beaucoup de gens meurent de maladies inconnues, auxquelles nous ne pouvons pas grand-chose car la recherche n'avance pas. L'argent n'est plus seulement représenté par des pièces, mais également par des morceaux de papier appelés «billets»; cela constitue la principale monnaie d'échange. Pour communiquer, nous pouvons «téléphoner». Le téléphone est une invention qui permet de relier deux personnes au même moment à des endroits différents. C'est très simple d'utilisation et tout le monde a toujours un téléphone sur soi. Nos armées ne combattent plus avec des armes comme des épées mais utilisent des armes à feu. Les fusils, les mitraillettes. Ce sont des armes qui, à la simple pression d'une gâchette, peuvent vous décimer des hommes par dizaines.

Maintenant vous voyez l'évolution de l'homme trois mille ans après vous, et peut-être comprendrez-vous alors que nous n'avons cessé d'évoluer que dans le but de nos intérêts personnels. Jusqu'à en oublier les vraies valeurs.

Au niveau de la cuisine, les repas sont ordonnés, nous ne mangeons plus directement sur des tables ou sur des nappes mais nous avons de la vaisselle. Des assiettes, à votre époque, cela n'existait pas encore dans mon pays, j'ignore si c'est le cas chez vous. Les assiettes sont des cercles plats sur lesquels nous déposons la nourriture pour manger. Et nous ne mangeons plus avec les doigts mais avec ce que l'on appelle «couverts»; ce sont des instruments qui nous permettent de maintenir et couper des aliments sans nous salir. Depuis le commensalisme, nous mangeons tous ensemble, en famille et à heures fixes. L'alimentation elle-même a changé, nous possédons énormément d'épices aux goûts tous différents les uns des autres, nous avons énormément évolué au niveau des préparations culinaires, des découvertes de nouveaux aliments (fruits, légumes...) et nous n'avons pas fini de tout découvrir.

J'espère que je vous aurai appris plein de nouvelles choses, princesse.

Alexandre


Très cher Alexandre,

Non seulement tu m'as appris beaucoup de nouvelles choses, mais tu as su éveiller mon admiration. L'invention qui attise ainsi ma convoitise est celle qui permet de communiquer à distance, le téléphone. À mon époque, nous devons nous contenter de former de rapides messagers et de prier pour qu'ils atteignent leur destination ou de fignoler des systèmes de feux fort imprécis et menant souvent à des confusions extrêmes. Le téléphone permettrait donc de transporter la voix d'une personne vers une autre et ce, sans contact visuel? C'est fascinant!

Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que si mon peuple avait possédé le téléphone, ma voix n'aurait pas été entendue davantage, car dans ce cas précis, c'est le message qui ne passait pas et, tu en conviendras, il n'existe nulle technologie assez évoluée pour résoudre ce genre de surdité.

Cassandre, née Alexandra