Énée
       

       
         
         

Alba

      Très chère Cassandre,

Je vous ai beaucoup lue, beaucoup rêvée. Beaucoup aimée. Je vous ai même écrit, quelquefois. J'aurais aimé vous appeler ma soeur. Et c'est avec quelque chose comme de la timidité que je m'adresse à vous, à présent.

J'ai peu de questions à vous poser. J'ai surtout à vous dire merci.

Une seule, peut-être. Certains disent que si vous avez aimé un homme ce fut Enée. Que vous avez refusé de fuir Troie avec lui, avant la fin. Est-ce vrai? Oh, si c'est vrai... je comprends cela. Vous n'êtes pas de ceux qui partent. Vous êtes de ceux qui restent, pour porter témoignage, jusqu'au bout. Mais...

À vous,

Alba

 

       
         

Cassandre

      Alba, ma soeur, ose toujours les mots qui te brûlent les lèvres...

Avec moi surtout, ne retiens aucune de tes paroles. Je n'ai jamais éprouvé le moindre déplaisir à discuter avec qui veut entendre ma voix; ce sont les luttes qui ne m'intéressent plus.

Il est vrai que j'ai beaucoup aimé Énée. Je ne sais comment tu as pu le savoir, car jusqu'à maintenant, je n'avais jamais confié à quiconque mes sentiments pour le digne fils du vieux Anchise. À présent, ce secret n'a plus grande importance!

Nous nous sommes aimés brièvement et cet amour me remplissait à la fois de joie et de culpabilité, car il était l'époux de ma soeur Créüse. Bien qu'elle ne fut jamais très près de moi, j'aurais eu grande peine de la savoir blessée.

Énée a toujours été très différent des autres. Peut-être parce qu'il n'était pas Troyen et donc qu'il ne brandissait pas un orgueil démesuré comme les hommes de mon peuple. Il a toujours eu foi en mes prédictions et intuitions et n'a jamais craint d'écouter la voix d'une femme. Il était beau et doux: sa divine mère l'avait paré des plus séduisants atouts et de son père il avait la sagesse, la modestie et la vive intelligence des grands hommes. Comment aurais-je pu ne pas l'aimer? À présent, il doit voguer sur la mer à la recherche d'une terre d'asile, tandis que moi, j'attends celle de l'autre monde.

Énée a fui le brasier d'Ilion, non pas parce qu'il était de ceux qui partent, mais parce qu'il savait que je disais la vérité et que l'unique espoir de notre peuple était de préserver notre descendance en un lieu moins hostile. Tu comprends que si Énée était demeuré, il aurait péri comme tous les autres et les Grecs pavaneraient les plus précieux trésors d'Ilion la Sainte dans leurs temples! Énée a eu beaucoup de force et de volonté, car il n'était pas homme à fuir. Des vaincus, il ne reste presque toujours que les femmes pour pleurer les disparus et supporter le joug de l'esclavage. Les hommes vivent et meurent en héros et ils évitent l'humiliation et les lentes souffrances du coeur. Énée, à sa manière, partage notre Destin.

Comment aurais-je pu partir et laisser ma pauvre mère et mes soeurs seules? Quitter Troie était au-dessus de mes forces. Tu vois, ce n'est pas par courage que je suis restée pour partager l'infortune des Troyennes, c'est par faiblesse. D'ailleurs, je fus bien punie d'être restée. Non seulement parce que je suis devenue l'esclave du plaisir d'Agamemnon, mais parce que j'ai dû contempler le triste tombeau de ma mère où les Grecs avaient inscrit: Le Repos de la Chienne. Quels nouveaux outrages après cela les hommes pouvaient-ils me faire subir? Il n'en existe aucun qui égal en douleur celui-là.

Avec toute mon affection,
Cassandre, née Alexandra
         
         

Alba

      Cassandre, ma soeur,

Peut-être y aura-t-il aussi un havre pour toi, un asile qui ne serait pas celui de l'Autre Monde.
Toi qui as toujours crié les mots de la vérité et de la lucidité, des mots d'incendie, puisses-tu à présent que tout est accompli rêver de paix, de l'eau tranquille des lacs. Puisses-tu reposer dans l'espoir. Tu le mérites.
Peut-être connaîtras-tu finalement la paix d'un refuge.

Je penserai à toi,
Alba

 

       
         

Cassandre

      Alba, ma soeur,

Le meilleur des refuges demeure encore et toujours l'Autre Monde. En attendant, je suis mieux traitée dans le palais de Clytemnestre que je ne l'étais dans celui de mon père.

La paix dont je rêve est celle d'une nuit où les cauchemars ne m'assailleraient pas comme de grands fauves; mon espoir est celui de quitter ce monde avant d'assister à d'autres meurtres, à d'autres carnages sanglants qui sont le plaisir fourbe de trop d'enfants dénaturés de notre Mère.

Moi qui ai tant vu, tant entendu, tant crié, je ne désire plus que le silence d'un voile qui s'échoie devant des yeux fatigués. Si les hommes devaient entendre encore une fois ma voix, ce serait comme un grand rire qui secouerait la terre et les mers...

Que ton coeur soit ton propre asile de paix!

Cassandre, née Alexandra