Aurore

écrit à

   


Cassandre

     
   

Achille et toi

    Chère Cassandre,

Je suis tellement heureuse de pouvoir enfin parler avec toi! D'après Achille, il est tombé amoureux de plusieurs femmes, et tu en faisais partie. Le savais-tu?


Paix dans ta demeure, inconnu!

Je ne connais pas bien Achille. Je n'ai échangé avec lui que des mots de guerre, des mots de sang. On dit qu'il m'a aimée? Cela est possible, mais je doute que son sentiment fût très fort. En fait, et peut-être est-ce de là que vient ta confusion, il a beaucoup aimé ma soeur Polyxène. Plus précisément, Achille est tombé amoureux du visage de ma soeur. Mais est-ce de l'amour pour autant? Les beaux visages n'assurent pas l'harmonie. Il a troqué une rencontre avec elle contre une trêve du combat. Les minutes passées au côté de Polyxène furent ses derniers instants sur terre. Il est mort, accroché à son cou.

Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais aimé cet homme. Celui qui croyait que force est virilité et que le pouvoir s'acquiert à la pointe de l'épée. Pauvre sot, pauvre homme fou! Il est mort comme il a vécu, seul, ses pieds baignant dans le sang, les esprits des guerriers morts par sa faute tournoyant autour de sa grosse tête.

Je n'ai à dire de plus sur le compte de cet homme, qu'il m'ait aimée ou non.

Cassandre, née Alexandra


Pardon, Cassandre, de ne pas avoir mis mon prénom.

Ce que je t'ai dit sur Achille, c'est ce qu'il dit lui-même sur Dialogus dans une lettre dont je ne me rappelle pas le titre. Je suis d'accord avec toi sur ce que tu dis de lui, sauf pour une chose: il n'a pas vécu seul, puisqu'il avait sa femme chez lui et une jeune fille prisonnière de guerre, dont je ne me rappelle malheureusement pas le nom, sous les remparts de Troie.

Merci de m'avoir répondu, Cassandre, Princesse troyenne.

Aurore

Aurore, ma soeur

Les hommes pourront parler d'eux-mêmes pendant des milliers d'années, ils ne sauront jamais qui ils sont réellement.

Du temps de la grande guerre qui opposa les Hellènes aux Troyens, la femme et le fils d'Achille résidaient à Scyros, au milieu de la mer Égée. Ils ne furent réunis qu'après le trépas d'Achille. Pour ce qui est de Briséis, la jeune captive que tu mentionnes, elle ne fut guère plus qu'une source de colère et de tourment.

Enfin, ce n'est pas à moi de juger sa vie. Tout ce que je peux te dire, c'est que les hommes, ou femmes, qui se croient supérieurs aux autres, vivent très seuls, si absorbés qu'ils sont par la certitude d'appartenir à un univers inaccessible aux communs des mortels.

Achille est mort très jeune et toute sa vie, il n'a connu que pillages, viols et meurtres sanglants. Mais tu as raison, il n'était peut-être pas si seul après tout; autour de lui volaient des nuées de mouches attirées par la chair des cadavres.

Ce fut un plaisir pour moi de te répondre, Aurore, mais la prochaine fois, parlons d'autre chose, il y a tant de merveilles sur terre!

Cassandre, née Alexandra



Oui, c'est vrai, la Terre est belle. Malheureusement, je crois que personne ne s'en aperçoit. Au lieu de guerroyer, les hommes feraient mieux de s'occuper de cette planète qui les a accueillis et nourris. À la place, ils la défigurent et y font couler des fleuves de sang. À quoi ça sert, tout ça, à part à enlever des vies et à vandaliser la Terre nourricière? Pourquoi les hommes sont-ils ainsi, ô Cassandre?

Aurore

Je ne sais pas ma sœur, pourquoi le cœur des hommes est ainsi. Ce sont les dieux qu'il te faut interroger.

Cassandre, née Alexandra


Je ne pense pas qu'ils me répondront. Et puis, Arès est un Dieu tellement soupe au lait... Peut-être que Zeus pourrait lui faire entendre raison, mais cela m'étonnerait. Qu'en penses-tu, ô Cassandre?

Aurore

Aurore ma sœur, si Zeus pouvait faire entendre raison à Arès... il ne serait plus Arès. La guerre n'a jamais de préférence: elle apporte la mort et la terreur aux deux camps, toujours. Arès n'est que l'horreur incarnée, sans patrie.

Heureusement, la vie n'est pas que misère. Quelques secondes de pur enchantement sont dispersées ici et là. As-tu pris le temps de goûter quelques-unes des tiennes?

Paix dans ta maison, ma sœur!

Cassandre, née Alexandra



Oui, Ô Cassandre, j'ai pu goûter à quelques-unes de ces secondes. Très peu, c'est vrai, mais cela vaut parfois toute une vie. Et toi, Ô Cassandre, en as-tu eues?

Oui, ma sœur, j'ai connu de ces instants. Comme pour toi, et comme pour toutes les femmes, ils furent rares, mais, comme toutes les femmes, j'ai su m'en contenter.

Cassandre, née Alexandra


Je suis désolée de ne pas t'avoir répondu avant, malheureusement, à mon époque les jeunes doivent passer des examens assez importants à mon âge (j'ai 16 ans) qui décident de leur avenir professionnel et donc il faut que je travaille.

Je suis très heureuse pour toi de savoir que tu en as eu malgré tout ce que tu as subi. J'espère que tu en auras beaucoup d'autres. J'aimerais juste te poser encore une question. Pourrais-tu m'en dire plus sur la Grèce de ton époque? Sur les cultes, la vie quotidienne... Nous avons des livres qui racontent un peu cette époque, mais il n'y a pas énormément de détails et ce sujet m'intéresse beaucoup.

J'aime bien t'écrire, ma sœur. J'espère que nous allons continuer.

Aurore


Cette chambre, où je suis captive, est tout ce que je connais de la Grèce qui t'intéresse tant. J'ai vécu toute ma vie en Phrygie sans jamais trop m'éloigner des remparts de ma sainte cité. Peut-être ne suis-je pas la bonne personne à qui t'adresser.

Cassandre, née Alexandra


Quel dommage!

Pourrais-tu m'en dire plus tout de même sur la Phrygie, les rituels lorsque vous honorez les Dieux?

Et la façon dont les jeunes filles vivent?

Si tu ne réponds pas à ces questions, ô Cassandre, ce n'est pas bien grave. Mais si tu connais quelques réponses, pourrais-tu me les faire parvenir?

Je te remercie d'avance de tout coeur

Aurore


Aurore ma sœur, je loue ton désir de connaissance. Tu me rappelles très bien ma jeunesse paisible lorsque je servais comme prêtresse dans le temple d’Apollon de la Sainte Cité de mes ancêtres. Je voulais tout connaître et ne manquais pas de questionner les étrangers. Mais entendre et voir, ce n’est pas la même chose, et combien de récits entendus se sont révélés faux, combien de réalités furent amplifiées. Enfin, je veux bien te décrire modestement les vérités que je connais pour les avoir vécues.

Les dieux sont honorés quotidiennement et en toute occasion. Une cité qui n’honore pas les Immortels –et ils sont nombreux– se voit soumise à leurs colères –et elles sont grandioses! Troie a un lourd passé de mésentente divine, peut-être le sais-tu?

Troie possède divers temples dédiés aux dieux cardinaux, mais de nombreux autels dressés dans la basse-ville et la campagne reçoivent les offrandes et les dévotions des habitants. J’ai particulièrement fréquenté ceux de la Grande Mère, que les vieilles géraient étroitement. Les temples de la haute-ville sont bien différents, plus riches, mais ils ne peuvent reproduire l’effet d’un autel dressé au centre d’une clairière, baigné des lueurs nocturnes. Ces endroits ont un charme inégalable.

Bref, il faut rendre hommage aux dieux au réveil et au coucher, à chaque bouchée de nourriture avalée, à chaque fois qu’une brise nous effleure ou que le ciel se déchaîne. Ce sont de courts hommages que beaucoup trop de gens négligent. Pour avoir passé beaucoup de temps avec les vieilles de la basse-ville, j’ai appris à toujours garder sur mes lèvres un murmure destiné aux dieux.

Ensuite, les grandes occasions: les semences, les pluies, les moissons, les changements de saison, les périodes de festivités annuelles réservées à tel ou tel dieu. En ces occasions, les Troyens se réunissent et festoient. Les bénédictions officielles, les sacrifices et les banquets réjouissent le cœur des hommes et des dieux et sont très importants pour la popularité du roi et de la reine.

En ce qui a trait à la vie quotidienne des jeunes filles, elle diffère des familles, mais, en général, les femmes sont soumises aux hommes. Une fille appartient à son père jusqu’au jour où elle appartient à son époux. En vérité, les choses se passent souvent en dépit de la volonté du père et de l’époux, et cela bien des femmes te le diront. Les jeunes filles de la haute-ville travaillent moins fort que les pauvres, elles filent, tissent, cuisinent. Souvent, elles sont éduquées pour devenir prêtresse. Les jeunes filles de la basse-ville travaillent dur pour manger tous les jours et sont épouses et mères avant d’avoir eu le temps de reprendre leur souffle. Si tu savais la misère que j’ai vue…

Que la Grande Mère te protège, Aurore.

Cassandre, née Alexandra