Diane

écrit à

   


Cassandre

     
   

Alexandre

   

Alexandra, si je puis vous appeler par ce nom, 

J'avoue vous avoir détestée depuis bien longtemps déjà. Je sais que c'est absurde, ne vous connaissant pas, je me devais de ne pas porter un jugement aussi hâtif. Mais mon cœur va bien plus vite que mon esprit et je le regrette souvent. J'ai pu lire certains écrits parlant de vous et de votre histoire. Je ne sais si tout est vrai, mais je me suis finalement prise à vous apprécier, puis à vous admirer. Vous êtes d'un grand courage et d'une dignité sans faille. Du moins, c'est l'impression que vous me donnez après plus ample réflexion. Pour ce qui est de votre frère, Alexandre, on parle souvent de lui comme étant un lâche. Et si ce n'est pas ce terme que l'on emploie, c'est un autre. Est-ce vrai? Était-il jeune et fougueux, intrépide? Ou juste inconscient? Vous seule devez le connaître assez pour me donner réponses à mes questions. J'espère de tout cœur que cet homme était plus digne qu'on ne le croit, même après l'enlèvement d'Hélène. J'arrête ici ce bref message, en espérant de pas vous importuner. 

Adieu, chère Cassandre.


Que la joie t'accompagne, Diane! 

Je ne sais si je mérite tes compliments. Grand courage, dignité sans faille… Disons que toute ma vie j'ai tenté de faire ce que je croyais avoir l'impression de devoir faire. J'ai parlé et puis quand on n'a pas voulu m'écouter, j'ai hurlé. Et même lorsque, malgré tout, je n'ai pas pu convaincre qui que ce soit, je suis tout de même restée. Je ne sais toujours pas si ce furent les bons choix, mais je n'ai aucun regret. Cette vie fut vécue. Alexandre de Troie… Qui est en vérité Alexandre? Il fut plus longtemps Pâris et… Pâris était un berger. Il maniait bien le bâton pour se défendre, lui et ses bêtes, mais il n'avait pas reçu l'entraînement d'héritier du trône comme ce fut le cas pour Hector. Pâris vivait dans une petite maison dans la montagne avec son épouse Oenone. Il menait une vie tranquille. Son univers entier fut transformé. De berger, il devint prince, puis de prince défenseur d'une cité assiégée! Et il existerait encore des hommes et des femmes pour ne pas s'étonner de son manque de génie militaire? Pauvre Alexandre, les hommes l'ont méprisé pour sa couardise, mais je crois sincèrement qu'il ne désirait pas mener cette vie de guerrier. Tout en lui semblait rejeter le combat et le désir de dominer. Il voulait aimer. Il a peut-être cru qu'il arriverait à combattre lorsque les Grecs viendraient reprendre Hélène, mais il s'était trompé. 

Tu peux croire mon frère Alexandre digne. Dis-toi qu'il ne l'était pas aux vues des hommes pour qui la destruction constitue le point culminant de la gloire suprême. Une dignité à l'image des hommes dont les sens s'émoustillent davantage devant le sang que devant l'eau nourricière. Lorsqu'ils regardent une plaine, ils voient des cadavres dévorés par les bêtes au lieu de voir les cultures montant vers les cieux. Ce n'est pas une sorte de dignité que je regrettais… Et si tu veux mon avis, Alexandre ne la regrettait pas vraiment lui non plus. 

Je t'ai dit cela en toute honnêteté. Sache aussi que je n'ai pas une bonne relation avec Alexandre. Il m'a toujours repoussée. Pour quelqu'un qui vit au jour le jour, je crois que c'est normal de ne pas aimer celle qui dévoile les menaces du destin. 

Puisses-tu connaître une destinée douce et généreuse! 

Cassandre, née Alexandra

 


Cassandre, 

Les compliments que j'ai pu te donner sont réellement sincères et je ne pense pas que tu devrais douter de tes qualités. En réalité je ne comprends pas pourquoi tes frères et sœurs t'ont rejetée. Peut-être avaient-ils trop peur de la vérité. La chute de Troie était pourtant inévitable, on ne peut rien contre la volonté des dieux. Toi-même, tu étais prêtresse d'Apollon. Ne crains-tu pas qu'il se venge de certaines de tes actions qui ont pu l'offenser? Je ne dis pas cela pour te blesser. Mais je suis tellement avide de savoir, de connaître ce qui s'est passé. Aujourd'hui, il ne reste que des ruines, même les cendres de vos corps ont disparu à travers le ciel. Et les paroles que l'on prononce sur cette cité dite sainte me paraissent vides de sens. Qui, mis à part les personnes qui ont vécu ce conflit, peuvent répondre à nos questions? 

Pardonne-moi, les mots sortent parfois plus vite que je le ne désire. Mais je manque d'audace, et de franchise. Pour tout te dire, je crois que la lâcheté est mon plus grand défaut. Peu importe, la vie est encore devant moi. Je compte bien en profiter et cesser de regretter le passé. Je suis un peu comme ton frère, vivre au jour le jour sans faire de plan pour le futur. Voilà pourquoi je ne désire aucunement voir le contenu de ma destinée. Merci de ta franchise, elle me va droit au cœur car je ne connais que peu de personnes qui m'ont adressé une once d'honnêteté dans ma vie. 

Adieu chère amie, que les dieux te soient cléments. 

Diane


Joie dans ta maison, Diane! 

Tu as bien compris que le sort des Troyens ne dépendait pas entièrement des Troyens. Mais qui sait? peut-être que si leurs ambitions avaient été proportionnelles à leurs capacités, Troie règnerait encore sur l'Hellespont. 

Je ne crains pas Apollon. Je suis prête à subir ses foudres une fois encore si telle est sa volonté. De toute façon, que peut-il m'arriver de pire? Je suis prisonnière des Mycéniens et ma vie repose entre les mains de la reine Clytemnestre. Ma ville natale n'existe plus, mes parents et mes amis sont morts ou réduits en l'esclavage et moi-même je suis privée de tous mes droits. La seule chose que les hommes pourraient encore m'enlever c'est l'espoir. Mais l'espoir même ne m'habite plus. J'attends de rejoindre les miens dans le séjour des morts. Clytemnestre ne peut me garder en vie éternellement et un jour viendra où je serai finalement délivrée. 

La lâcheté n'est un défaut qu'aux yeux de ceux qui la considèrent comme un défaut, amie. Vis, Diane, comme bon te le semble, car tu es l'authentique souveraine de ta vie et cela, nul ne peut te l'enlever. 

Dis-moi ce que tu veux savoir et je te répondrai franchement. Il n'existe aucun secret dont je n'aie sondé les fondements. 

Amie Diane, je te salue! 

Cassandre, née Alexandra


Chère Cassandre,

Je suis très honorée que tu me considères comme l'une de tes amies, mais peut-être est-ce parce que tu en as énormément besoin alors que tu es emprisonnée entre les murs de Mycènes. Je comprends cela, et à ta place la lecture de toutes ces lettres serait le seul moyen pour moi de ne pas sombrer dans la folie.

Si je t'écris aujourd'hui, c'est pour te poser une question assez importante. Pour tout te dire, je ne sais si tu en connaîtras la réponse, n'étant pas la mieux placée pour le savoir. Mais je ne sais pourquoi une force me guide, et je vois en toi quelqu'un de juste et d'admirable. Tu n'es pas immortelle et tu as encore moins le cœur d'une déesse, c'est d'ailleurs cela que j'aime en toi.

Crois-tu réellement qu'Hélène, femme de Ménélas et reine de Sparte, a suivi Pâris dans l'unique but de mener Ilion à sa perte? Beaucoup disent que c'est elle qui a agité le flambeau et qui a permis aux Grecs de s'infiltrer dans la ville. Était-elle donc une traîtresse, une femme qui ne ressentait aucunement l'amour? Ou au contraire aimait-elle Alexandre? Toi-même tu l'as côtoyée pendant ces dix ans de guerre, peut-être la connaissais-tu un peu. Je me demande d'ailleurs si tu ne l'as pas revue après ce conflit. Étant redevenue la femme légitime de Ménélas et toi étant prisonnière de la femme du frère de celui-ci, peut-être vous êtes-vous croisées ou même rencontrées. Je ne tiens pas à lui écrire, elle me répondrait sûrement qu'elle n'est pour rien dans cette histoire, et je tiens à savoir la vérité.

Une chose également me tourmente: que fais-tu à Mycènes? Es-tu enfermée dans un cachot sombre et lugubre, infesté de rats et d'insectes? As-tu encore des visions ou les refuses-tu? As-tu tenté de mettre fin à tes jours? Pardonne toutes ces questions mais la curiosité me gouverne.

On m'a dit que tu refusais d'écrire à Achille, mais à Hélène? La hais-tu trop pour lui envoyer ne serait-ce qu'un court message?

Voici une dernière faveur que je te demande, peux-tu me parler d'Hélène de Troie et de sa réaction ainsi que de la tienne lors de la guerre?

Merci pour tout chère amie, que les dieux te préservent de la douleur.

Diane


Joie avec toi, ma soeur, fille de notre mère à tous,

À la suite de la lecture de ta lettre, j'ai contacté Évita aux beaux cheveux pour la questionner. Elle m'a confirmé qu'elle pouvait transmettre des messages à Hélène. Je me suis donc empressée de lui écrire, car elle fut ma soeur à Troie. D'après ce qu'Évita m'a raconté, Hélène vit dans un temps futur au mien, comme toi par rapport à moi. En ce moment, personne ne sait où se trouvent Hélène et Ménélas. Ils sont partis de Troie en même temps que nous, mais une terrible tempête a éloigné les vaisseaux les uns des autres.

Même si je voyais clairement en Hélène le prétexte des hommes pour anéantir ma cité, et que sa présence à Troie nous condamnait tous, je ne pouvais pas lui en vouloir. Elle aimait mon frère Alexandre et a toujours démontré beaucoup d'affection envers les membres de ma famille et les Troyens. Alexandre et Hélène évoluaient sous l'influence d'Aphrodite. Elle avait conscience d'être le centre d'un conflit inexorable, mais que pouvait-elle faire alors que tout était déjà consommé? Rien n'aurait pu arrêter la fureur des Grecs.

Souvent, elle parlait de se rendre à Ménélas, mais comme je lui ai souvent dit: cela ne changerait rien. De plus, je ne crois pas qu'elle aurait eu la force de quitter Alexandre. Comme nous tous, elle espérait une issue favorable et redoutait de retourner à Sparte. J'espère sincèrement qu'elle n'est pas trop malheureuse.

Toutes ces années d'hostilité, je les ai vécues partagée entre le découragement et l'espoir de me faire entendre, submergée par des visions plus horribles les unes que les autres, anéantie par la conviction de ce qui ne peut être évité, terrorisée par la perspective de l'esclavage. Encore aujourd'hui, toutes ces blessures me font souffrir et mon coeur ne ressent plus la joie. Tu as raison, ma soeur, mon amie, les lettres que je reçois me font tellement de bien.

À Mycènes, la reine m'a installée dans des appartements luxueux où je vis enfermée, entourée de vieilles femmes à mon service, respectueuses de mon rang. Parfois, la reine vient me visiter et me parle pendant de longues heures. C'est un monologue auquel je ne réponds pas. Je plains sa destinée, car son coeur est ravagé par les regrets et la haine et sa maison est infestée de traîtres.

J'ai souvent songé à me jeter du haut des remparts, mais je ne l'ai pas fait et maintenant, je n'en ai plus la possibilité. J'attends et je suis patiente, car la mort viendra comme elle vient pour tous les mortels.

Je n'ai plus de visions depuis qu'Ajax le Locrien s'est acharné sur mon corps à Troie. D'avoir subi l'assaut de cet homme a peut-être attendri Apollon qui a jugé que j'avais suffisamment souffert. Quoi qu'il en soit, l'avenir est maintenant aussi sombre pour moi qu'il l'est pour tous, que les dieux soient loués!

N'hésite pas à écrire à Hélène. Elle n'est pas la femme perfide que les hommes ont bien voulu laisser croire. Les hommes ont raconté l'histoire de la guerre de Troie, mais ils n'ont pas pris la peine d'écouter les coeurs des femmes de Troie. Ainsi donc, ils se sont plu à accuser Hélène de tous les maux. Rien n'est plus faux. Car si Ménélas a cru pouvoir posséder un être humain comme on possède un trésor, il s'est trompé et son orgueil démesuré, ainsi que le désir de conquérir de tous les autres princes, fut la véritable cause de cette guerre.

À la gloire de la Vérité et avec toute mon affection,

Cassandre, née Alexandra