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Laoire
écrit à

La reine Brunehilde


Votre force


   

Chère déesse cuirassée,


Permettez-moi de vous écrire, je brûle de connaître votre secret: comment une femme peut-elle mener un royaume tout entier avec une telle poigne? Où avez-vous trouvé cette force d'âme et de caractère pour vous imposer de la sorte? Votre grandeur et votre noblesse de  cœur ne cesseront de me fasciner.


Avec tout mon respect pour l'immense reine que vous êtes,

Laoire


La Reine Brunehilde à Laoire,


Décidément, le monde avec lequel il m’est offert de correspondre est bien étrange! Votre lettre laisse sous-entendre qu’une femme ne serait pas à même de gouverner, de tenir un royaume. En serait-il ainsi à votre époque? Considérerait-on que les femmes n’ont pas les qualités nécessaires pour le faire? J’espère que non!

Je vous concède que les rois préfèrent voir monter un descendant mâle sur le trône mais rien dans nos lois n’empêche une femme de prendre la tête du royaume. Sans doute faut-il à une femme des circonstances dont un homme se passe parce que la coutume lui donne le pouvoir à la mort de son père. Mais de ces circonstances, j’ai bénéficié.   

Voyez-vous, pour vous convaincre définitivement, Grégoire, l’évêque de Rome, m’a accordé toute sa confiance: cet homme illustre voyait en moi un chef d’état compétent, une alliée sûre. Nous avons travaillé ensemble. Peu lui importait que je sois une femme!

Enfin, la reine Clotilde est donnée en exemple aux jeunes princesses franques. Savez-vous pourquoi? Parce qu’à la mort de son époux, le grand Clovis, elle a bénéficié d’un très grand pouvoir grâce à l’influence qu’elle a toujours eue sur ses fils. À méditer.

Mais mener un royaume, cela s’apprend et cela se veut.

Mon éducation politique a commencé à Tolède au palais du Roi Athanagild, mon père. C’est à lui que nous devons, ma sœur Galswinthe et moi, d’être capables de tenir un État, aux côtés d’un époux, mais aussi éventuellement, seules, comme cela a été mon destin.

À la cour d’Austrasie, j’ai observé comment on gouverne chez les Francs. Je savais qu’être la mère d’un garçon m’évitait la répudiation mais ne me garantissait pas le maintien sur le trône. Il me fallait m’entourer de fidèles: cela, je l’ai compris très vite en regardant les groupes de jeunes aristocrates vivant au palais. De jeunes ambitieux, venus parfaire leur éducation auprès de leur roi. Des jeunes gens compétents mais ayant la dent longue. Ils n’avaient pas tous la même idée du pouvoir, pas tous la même façon d’envisager comment mener le royaume. Mais tous cherchaient à avoir l’oreille du roi. Le roi Sigebert les écoutait tous et savait au besoin jouer un groupe contre un autre: à la cour franque, on ménage son aristocratie mais on la domine aussi.

Après mon deuxième veuvage, j’ai rejoint mon fils Childebert. Le duc Gondovald l’avait élevé sur le trône le jour de Noël, deux ans plus tôt, lorsque Sigebert était mort. Puis, Childebert avait été adopté par le roi Gontran de Burgondie qui avait perdu ses deux fils quelque temps plus tôt: Childebert hériterait de la Burgondie à sa mort. Voilà pour les circonstances favorables.

En attendant que Childebert soit en âge de régner, le Duc Loup et le Comte Gogo s’occupaient de lui. Je ne vous cache pas que son jeune âge a attisé les convoitises et que les loups qu’étaient ces jeunes ambitieux du palais rêvaient du pouvoir suprême. J’ai alors joué le même jeu que celui que pratiquait le roi Sigebert: lancer un groupe contre l’autre pour mieux tenir le pouvoir. J’ai gardé le pouvoir pour mon fils et j’ai évité une guerre entre les Grands d’Austrasie. Voilà le savoir.

Mener un royaume, cela se veut : Childebert ne le voulait guère. C’est à moi que les lettres de l’Empereur ou de l’évêque de Rome étaient adressées, à moi, la reine Brunehilde. Childebert est mort jeune, j’ai continué de tenir le Royaume au nom de mes petits-enfants.

Il y a quelque temps, les circonstances me sont devenues défavorables, les événements, imprévisibles. Je régnais alors sur le Royaume des Francs réunifié; je venais d’élever sur le trône mon arrière-petit-fils, Sigebert. J’étais prête à nouveau à servir et mener le Regnum Francorum. Mais, je viens de perdre.

Mener un royaume, cela s’apprend et cela se veut. FINIT.

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