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Alain
écrit à

La reine Brunehilde


Cour de la reine


   

Votre excellence,


Je suis très heureux de vous voir apparaître en notre temps même si, physiquement, nous n'aurons jamais l'honneur de vous rencontrer. Qu'importe, pourvu que votre esprit ait traversé le temps.

Après vous, des souverains de France ont eu à régner sur une cour où l'on se bousculait pour être vu par eux, pour devenir riches par la charge, l'argent ou les titres de noblesse qu'on tentait d'obtenir par la flatterie ou par de faux sacrifices de soi.

Qu'en fut-il de votre cour? Était-ce un lieu d'intrigues, de médisances et de jalousie où se pressaient des courtisans à l'âme avide et obséquieuse?

Ici, votre nom est lié à celui d'une autre femme, la reine de Neustrie, Frédégonde. Où est la réalité? Avez-vous été à ce point ennemies pour qu'on continue à vous décrire dans nos écoles comme deux furies qui se livraient une guerre totale, personnelle et permanente, perpétrant des assassinats au gré de vos intérêts? Ceci ne correspond pas au portrait que se font de vous mes contemporains qui vous connaissent et vous aiment. Pouvez-vous rétablir la vérité, Votre Excellence?


Respectueusement vôtre,

Alain


La reine Brunehilde à Alain,


Vous qui vous adressez à moi en usant de mon titre, pour le connaître, seriez-vous un dignitaire de ce royaume de France dont vous me parlez? Et la France, serait-elle le Regnum Francorum? Les deux noms sont si proches.

Vous voulez connaître ce qui se passe entre les murs des palais? Ces lieux où s’exerce la puissance royale. Et qui abritent inévitablement –et peut-être, nécessairement- ambitions et intrigues. La passion du pouvoir engendre les traîtres comme les grands rois, elle façonne les désordres comme elle bâtit les royaumes forts et prospères.

Lorsque je suis arrivée en Austrasie pour épouser le roi Sigebert, j’y ai retrouvé ce dont Gogo, son ambassadeur, venu me chercher en Espagne, m’avait entretenue tout au long du voyage de Tolède à Metz. Plusieurs mois passés sur les routes, marqués par un hiver effroyable, une neige tenace, m’ont laissé l’occasion d’observer le royaume que je traversais et surtout de parler longuement avec les membres de mon escorte. Gogo sut me dépeindre le roi Sigebert et le royaume dont j’allais devenir la reine. Par lui, je compris que l’homme que j’épousais était sans aucun doute le plus adroit et le plus ambitieux des rois du Regnum Francorum et que le Regnum Francorum était un royaume grandissant en puissance. Je venais de quitter un royaume dont le roi est porté au pouvoir par un parti qu’il doit ménager pour garder –peut-être– son trône. Ce trône qui est objet de convoitise et sur lequel viendra s’asseoir, à sa mort, celui qui aura été le plus fort. Le royaume dont je devenais la reine était, et est encore, si puissant que la mort de son roi ne le déstabilise pas: les fils de ce dernier en héritent et le transmettront à leurs fils à leur l’heure de leur mort.

Lorsque je suis arrivée en Austrasie, mon époux était entouré d’hommes jeunes. C’est de ces jeunes gens dont je vais maintenant vous entretenir. Ce sont eux qui vous intéressent et que vous appelez peut-être des «courtisans», même si ce mot, d’après ce que vos lignes me disent, ne convient pas vraiment aux groupes de jeunes aristocrates vivant au palais.

L’homme le plus important était sans conteste le duc Loup, très cultivé et à qui le roi Sigebert avait confié le duché de Champagne. Il recevait les ambassadeurs en son nom; il  commanda la moitié de l’armée royale lors de l’expédition contre les Saxons et les Danois. Ses fonctions de «missus» le menèrent à Marseille où il régla, pour le roi, des affaires particulièrement délicates.

Près de lui, Gogo, ambassadeur du roi, devenu comte. Ce sont ses compétences et non sa naissance qui le hissèrent à cette dignité, en échange bien sûr d’une fidélité absolue envers le roi. À la mort du vénérable Condat, il devint le grand gestionnaire des affaires du palais. Mon époux le récompensait ainsi du succès de sa mission en Espagne… De cette place, il put aider ses amis dans leur carrière. Gogo faisait preuve d’une grande efficacité: malgré son jeune âge, il était dans la clientèle de personnages de la plus haute importance, qui ne manqueraient pas de favoriser sa propre carrière. Il avait aussi établi de solides liens avec le milieu épiscopal.

Il connaissait bien des gens, parmi ceux qui comptaient et savaient parfaitement étendre et nouer de nouvelles relations, avec Byzance, la Septimanie, l’Austrasie même, où il s’allia aux jeunes gens venus parfaire leur formation administrative au palais, près du roi. La vie commune et quotidienne au palais, le service du prince et les ambitions rendaient les liens qui unissaient ces jeunes gens extrêmement forts. Ils faisaient preuve d’une redoutable efficacité: une fidélité leur était-elle nécessaire? Je les ai vus alors intriguer, nouer par un mariage de nouvelles alliances, flatter en envoyant un poème bien écrit. Et leurs relations s’étendaient…

Comme il en faut toujours un, l’Austrasie comptait son traître en la personne de Gontran Boson qui menait lui aussi, un groupe.

Enfin, l’évêque Egidius de Reims était à la tête du troisième groupe.

Gontran Boson connaissait des gens à Byzance et Egidius avait de solides relations avec des régions lointaines.

Ces trois groupes s’opposaient et les rivalités naissaient aussi bien pour des raisons privées que pour des raisons politiques ou diplomatiques. Gogo était favorable à une alliance avec la Burgondie tandis qu’Egidius cherchait à nous rapprocher du roi Chilpéric. Quant à Boson, c’est de Byzance, ce traître, qu’il cherchait l’amitié.

Indispensables pour le service du roi, ils pouvaient tout aussi bien cesser de le servir, voire le trahir. Heureusement pour mon époux, les amitiés jurées n’avaient pas une solidité à toute épreuve et Sigebert sut en jouer. Je ne sais comment votre roi use de sa position mais pour vous éclairer, voici, à travers quelques exemples, comment agissait Sigebert.

Il attisa plus d’une fois les tensions au sein d’un même groupe. Je me souviens qu’il destitua le recteur Jovin de son poste et le remplaça par Albinus. Tous les deux faisaient partie de la faction de Gogo et Loup. Jovin, ne comprenant pas cette mise à pied, pensa immédiatement qu’il avait été trahi par ses amis: il quitta le groupe et promit de se venger.

Mon époux monta aussi les groupes les uns contre les autres. Lorsque Nizier, le grand évêque de Trèves, proche de Gogo, mourut, sa place revenait à Magneric qui avait toutes les qualités pour prendre ce poste mais c’était un proche de Gogo aussi –vous remarquez comme notre bon Gogo connaissait du monde! Mais Sigebert nomma à sa place Egidius… qui, lui, n’était vraiment pas un ami de Gogo!

Mon époux étendit ces oppositions jusque dans le choix qu’il fit des parrains de nos enfants: le poète Fortunat, proche de Gogo, fut parrain de notre fille aînée, Ingonde. L’évêque Ageric fut le parrain de notre fils Childebert. Et Ageric était très lié à Egidius. Si Sigebert choisit là deux hommes remarquables et estimés, il les choisit aussi parce qu’ils n’avaient aucun poids politique. Ils n’étaient pas dangereux par conséquent…

N’oubliez jamais: n’éliminez pas inconsidérément vos ennemis, pas plus que vous ne devez éliminer ces groupes qui entourent votre roi. Montez-les les uns contre les autres, divisez-les, créez le désordre en leur sein. Ne vous retrouvez jamais seul face à l'un de vos adversaires: il est peut-être plus fort que vous. S’ils sont deux, lancez-les l’un contre l’autre, alliez-vous à l’un d’entre eux pour affaiblir l’autre. Mais sachez vous arrêter à temps: votre ennemi commun peut devenir votre allié le plus précieux… En politique, le jeu à trois est toujours plus favorable que le jeu à deux.

Aujourd’hui, tous ces hommes sont morts; j’ai veillé personnellement à ce que ce traître de Gontran Boson disparaisse. D’autres jeunes gens ont pris leur place, souvent les fils de ceux que j’avais connus. Comme avec leurs aînés, je n’ai cessé de rechercher leur fidélité car c’était l’unique moyen pour moi de survivre. Surtout après la mort de Sigebert. Mais sans doute, là aussi, les choses m’ont-elles échappé!

Vous me parlez de Frédégonde. Je ne l’ai jamais rencontrée. Comme moi, elle est devenue veuve après que son époux ait été assassiné. Comme moi, elle a dû se battre pour ne pas connaître le monastère ou l’oubli, retirée dans ses possessions. Elle a choisi de rester. Si nous nous sommes affrontées, ce n’est pas directement. Cette lutte excluait les sentiments, aussi bien la haine que la compassion. N’imaginez pas deux femmes se querellant. Faites-moi l’honneur de comprendre que nous avons été deux reines à la tête, chacune, d’un royaume et que notre ambition était que nos fils règnent après nous. Et que le Regnum Francorum soit à nouveau réunifié.

Ceux qui me jugent aujourd’hui me rendent responsable d’un nombre si grand de régicides que cela en est misérable! Le meurtre est sans doute un outil politique mais je n’ai jamais cru que donner la mort à quelqu’un pouvait être une façon efficace de punir. J’ai ordonné des morts mais lorsqu’elles étaient justes. Quant à Frédégonde, Dieu l’a jugée.

J’espère que ce message satisfera votre curiosité. Si j’avais un souhait à exprimer, c’est que vous répandiez la vérité. FINIT.

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