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Minne et Stronne
écrivent à

La reine Brunehilde


Avez-vous des regrets?


   

Votre Majesté,

Nous nous appelons Minne et Stronne, nous avons dix ans et sommes élèves à l'école de l'Immaculée-Documentation de Burdigala.

Notre professeur, Sœur Jean-Élie-de-la-Visitation-de-la-Sainte-Face-de-la-Chiourme, nous a parlé de vous pendant la leçon d'Histoire et vous nous avez vraiment impressionnées. Nous aimerions beaucoup savoir si vous ne regrettez pas d'avoir été reine. N'auriez-vous pas préféré passer votre vie au coin du feu à chanter des cantiques à vos petits-enfants et à broder dans un cadre plutôt que de régner sur un territoire et risquer votre vie?

Nous avons déjà eu l'occasion de regarder des tableaux très anciens et il nous semble qu'à votre époque, les femmes sont toujours représentées le ventre en avant. C'est bizarre. Est-ce que toutes les femmes doivent se promener comme ça dans la rue? Ont-elles toutes des scolioses? Est-ce que c'est pour faire croire qu'elles attendent un enfant?

Nous aimerions également connaître les parfums que vous utilisez. Notre maman aime particulièrement ceux créés par notre révérend Yves-Saint-Laurent mais comme ils ne peuvent pas exister à votre époque, nous pourrions vous en envoyer un échantillon si vous le souhaitez.


En vous remerciant par avance de votre réponse.
FINIT.


La Reine Brunehilde à Minne et à Stronne,


On sent bien du bouillonnement dans cette lettre, de celui qui agite les enfants, un bouillonnement qui s’insinue dans vos mots. Ceux-ci me semblent d’ailleurs parfois bien amusés.

Savez-vous que vous êtes à l’âge que nos moines considèrent plein d’innocence? Ils disent de vous que vous ne persévérez pas dans la colère, que vous n’êtes pas rancuniers, que vous dites ce que vous pensez! Votre âge est bien heureux.

De vous écrire me rappelle les lettres que j’envoyais à mon petit-fils Athanagild, le fils de ma douce fille Ingonde, morte loin de moi. Athanagild, si jeune, plus jeune que vous, retenu captif à Constantinople par l’Empereur Maurice et que je ne devais jamais revoir.

Vous habitez Burdigala? Voilà que vous faites à nouveau surgir des souvenirs. Cette ville faisait partie du «don du matin» de Chilpéric à ma tendre sœur, Galswinthe. Mais sans doute, ignorez-vous ce qu’est le «don du matin»? C’est le cadeau que toute jeune épousée reçoit au matin de sa nuit de noces des mains de son époux.

Celui d’une reine est évidemment fastueux. Bijoux, vêtements précieux, argenterie, sous d’or et surtout, des domaines, qui lui permettent de contrôler les Grands de ces régions et de nommer personnellement les grands intendants attachés à ces terres: un maire du palais qui gère les revenus et l’approvisionnement, un référendaire qui dresse les actes officiels, un connétable qui s’occupe des haras et tous les régisseurs nécessaires à la bonne marche de chacun de ces domaines. C’est parmi eux qu’une Reine peut s’attacher des fidélités, si importantes pour sa survie. Car ces hommes, vivant dans son entourage immédiat, à proximité du pouvoir, ont des ambitions que la cour franque permet d’envisager. Ils ne remplissent pas uniquement leurs fonctions domestiques: très vite, ils prennent des responsabilités publiques. J’ai favorisé la carrière de certains de ces ambitieux et très compétents jeunes hommes qui sont devenus mes fidèles. Mais tout est fragile en ce monde et les alliances se brisent vite, les traîtres naissent au détour d’un événement: toute ma vie, j’ai été à la recherche de cette clientèle qui était l’instrument le plus efficace du pouvoir. Le «don du matin» que Chilpéric fit à ma sœur était considérable: il représentait presque un tiers de son royaume et comprenait les territoires les plus riches avec Bordeaux, justement, Limoges, Cahors, Béarn et Bigorre. Mais ne croyez pas que Chilpéric a fait ce cadeau de lui-même: c’était une exigence du Roi Athanagild, mon père.

Un «don du matin» que ma sœur paya de sa vie: Chilpéric la fit égorger par un de ses esclaves quelque temps seulement après l’avoir épousée. Je n’ai guère le courage de vous parler plus longuement de cette pénible histoire. Si ce texte est parvenu jusqu’à vous, lisez l’éloge funèbre que rédigea alors le poète Venance Fortunat et qui commence ainsi: «Tolède t’a envoyé deux tours, ô Gaule: si la première est debout, la seconde gît à terre brisée». Ces premiers vers sont restés gravés dans ma mémoire.

Mais, petites filles d’un autre temps, il faut maintenant que je réponde à vos questions.

D’abord, sachez que jamais nos joailliers, nos peintres sur manuscrits, nos décorateurs n’ont représenté des femmes comme vous me les décrivez. Vous devez confondre. Nous ornons nos sarcophages, nos tables d’autels de sculptures, des rosaces, des roues, des cercles sécants et des étoiles. Et puis, bien sûr, le motif de la croix et celui du chrisme. Mais c’est en orfèvrerie et en peinture sur manuscrits que nos artisans excellent: les orfèvres travaillent l’or et créent des bijoux ornés de perles, de pierres précieuses, et de cette pierre fine que nous préférons, le grenat. Nos peintres ornent des missels, des sacramentaires, des lectionnaires et parfois, des évangéliaires. Mais la figure humaine y est rare. Pour tracer les initiales, les artistes utilisent la règle et le compas puis les ornementent de motifs végétaux ou d’animaux mêlés à des motifs géométriques. C’est dans la cité de Laon, dont Rémi, le grand évêque qui baptisa le Roi Clovis, fonda le siège épiscopal, que les peintres sur manuscrits sont très actifs.

Nos parfums se présentent sous forme de pâte qu’on prend avec des cuillers spéciales ou d’huiles parfumées, conservées dans des vases en verre soufflé. Avec leur panse renflée et leur long col terminé par une lèvre plate, ils permettent de recueillir quelques gouttes du précieux parfum.

Il y a quelques années, je m’étais retirée de la conduite des affaires du Royaume. Je m’étais installée dans une de mes «villae», dans la région d’Autun, et là, je m’occupais de mes quatre arrière-petits-fils. Je voulais me consacrer à mes fondations pieuses, entrer en quelque sorte en retraite spirituelle, me préparer à rencontrer mon Créateur. Je continuais malgré tout à veiller sur Thierry, mon petit-fils, roi de Burgondie. Lorsque celui-ci tomba dans le traquenard tendu par son propre frère, et où il perdit trois régions stratégiques, je revins au pouvoir. Mais rien ne s’est fait comme je l’entendais. Et aujourd’hui, j’attends la fin.

Vous voyez, j’aurais pu finir ma vie tranquillement, auprès de ces enfants qui auraient grandi et seraient devenus rois à leur tour. Il n’en sera rien. Peut-être leur aurais-je lu des vers de Venance Fortunat ou de l’Énéide;  je leur aurais raconté comment on vivait à Tolède, à la cour du Roi Athanagild, à quoi ressemble un général romain, comment s’est déroulé mon mariage avec le Roi Sigebert, un mariage digne des Césars, comme l’écrivit Fortunat – encore lui. J’aurais pu… Il n’en sera rien.

Mais je ne regrette rien et surtout pas d’avoir été reine, d’avoir tenu le Royaume, de l’avoir réunifié, d’avoir su tenir mes ennemis en respect, d’avoir été la plus romaine de toutes les reines barbares, de ne jamais m’être retournée sur mon passé ni sur celui du Royaume. J’ai aimé régner, j’ai aimé le pouvoir. FINIT.


Votre Majesté,

Merci beaucoup de nous avoir si gentiment répondu.

Burdigala se trouve aujourd'hui dirigée par un ancien conseiller de notre précédent roi. Il se prénomme Alain mais sera peut-être un jour surnommé «le bâtisseur» car il vient de faire construire un gigantesque pont qui relie deux quartiers de Burdigala répartis de chaque côté du fleuve. Ce pont dispose d'une machinerie très puissante; il est constitué d'un immense plateau posé sur des piliers et qui se soulève seul à l'approche des bateaux, c'est très impressionnant. Nous penserons à feue votre sœur chaque fois que nous viendrons sur ce pont.

Est-ce indiscret de vous demander ce qu'est devenu Athanagild? Est-il demeuré à Constantinople? Combien d'enfants avez-vous eus, à part Ingonde? Que sont-ils devenus? Pourquoi n'est-elle plus de ce monde?

Nous aimerions également connaître les dons du matin que vous avez reçus. Est-ce que les reines de votre époque s'occupent elles-mêmes de leurs enfants, de leur allaitement et leur éducation ou les confiez-vous à d'autres personnes? Est-ce que les femmes montent à cheval autant que les hommes? Combien de temps peuvent espérer vivre les gens? À notre époque, nous vivons environ quatre-vingts ans.

Nous aimerions également savoir ce que vous avez ressenti lorsque vous avez compris à quel point les alliances étaient éphémères.

Avez-vous appris la musique et la poésie?

FINIT


La reine Brunehilde à Minne et à Stronne,


Pourquoi m’appelez-vous Majesté? Est-ce un titre qu’on donne aux grands de votre monde? Pour vous adresser à moi, dites «Votre Excellence». Même si aujourd’hui, retenue prisonnière par les soins de Clotaire, fils de Chilpéric, je suis une vieille femme qui attend la mort, je reste Son Excellence, la reine Brunehilde. Je vais paraître devant mon Seigneur et si j’ai péché, je ne suis coupable d’aucun des péchés que mes juges de la terre aimeraient me voir endosser.

L’ancien conseiller de votre roi aurait donc mérité de voir accolé à son nom, le titre de «bâtisseur»? Comme le roi Salomon en son temps, qui fit ériger le premier temple à la gloire de Dieu. Faut-il alors que ce pont soit extraordinaire! Mais si j’en crois ce que vous m’écrivez, il l’est: son plateau qui se soulève de lui-même à l’approche des navires! J’ai du mal à le croire. Mais votre temps n’est pas le mien.

Ce qui m’étonne le plus, c’est d’apprendre que Burdigala, dans votre monde, s’étend sur les deux rives du fleuve, de chaque côté de la «Garumna». Aujourd’hui, Burdigala est sur la rive gauche, resserrée entre ses hauts murs percés de quatre portes et que borde à l’orient le fleuve Garonne. Savez-vous que votre cité a appartenu à mes ancêtres? Et que mon père, le roi Athanagild, lorsqu’il exigea de Chilpéric que Burdigala fasse partie du «don du matin» de Galswinthe, se souvenait parfaitement de cela…

Mais êtes-vous bien à l’abri dans les murs de Burdigala, devenue si grande? Je me souviens qu’une année, la cinquième du règne de Childebert, mon fils, un grand déluge d’eau s’abattit dans toute l’Aquitaine. Burdigala fut ébranlée par un tremblement de terre et ses murs furent en danger de tomber. Puis un grand incendie se déclara dans la cité. Une autre fois, des loups entrèrent dans ses murs.

Mais avant que mes geôliers ne viennent interrompre l’écriture de cette lettre, je vais répondre à vos questions.

Parler d’Athanagild, c’est vous parler aussi d’Ingonde, car leurs destins étaient liés. Mais c’est aussi vous parler de l’Empereur Maurice et de Constantinople; c’est vous parler de politique. Vos jeunes esprits sont-ils suffisamment aguerris pour entendre cela? J’ai tendance à le penser: à travers ce que laissent passer vos lettres, il me semble voir une éducation soignée sur laquelle ont veillé vos parents afin que vous puissiez un jour, tenir votre rang. Je vais donc vous parler de batailles et de la partie que j’ai jouée avec Constantinople. Car la mort de ma fille et celle de mon petit-fils étaient aussi affaire de politique.

J’ai marié Ingonde à Herménégild, fils du nouveau roi de Tolède et second époux de ma mère, devenue veuve. À la suite d’alliances passées puis trahies, dont je vous épargnerai le récit, Herménégild, en pleine guerre et sur le point d’être capturé, envoya Ingonde et Athanagild trouver asile auprès des garnisons impériales installées sur la côte espagnole. Ce fut un geste malheureux. Ils furent transférés secrètement en Afrique sur les ordres de l’empereur. Ils furent traités avec les égards dus à leur rang mais il leur fut interdit de revenir en territoire franc. Ils étaient prisonniers même si l’empereur n’avouait pas ce statut.

«Un empire sans borne et sans fin» a été donné à Rome par les dieux. C’est ce que nous lisons dans «L’Énéide». À Constantinople, l’empereur y pense. Revenir à Rome, reconquérir l’Italie. Et plus… L’empereur est riche et plusieurs fois, son or a servi à acheter la fidélité d’un roi pour qu’il combatte un autre roi. Il a cherché à affaiblir nos royaumes: quand l’Empire aurait repris des forces, Constantinople écraserait ceux qui auraient survécu. Et reviendrait à Rome…

Avec Athanagild et Ingonde entre ses mains, l’empereur fut en mesure de me contraindre à l’aider à combatte les Lombards installés en Italie. Deux expéditions eurent lieu ne satisfaisant pas l’empereur qui me fit parvenir une lettre sèche dans laquelle il maintenait dans un silence inquiétant le sort de ma fille et de mon petit-fils. Avant d’avoir pu former une troisième expédition, j’appris la mort d’Ingonde.

Mais il restait Athanagild à sauver, Athanagild qui devait devenir le roi de Tolède un jour. J’envoyai des lettres à l’empereur Maurice, lui faisant comprendre que les Francs n’étaient pas dupes: Athanagild n’était pas son hôte mais bien son prisonnier. Mais rien n’y fit. Et Athanagild mourut loin de moi.

Je fis rajouter son nom à côté de celui d’Ingonde, sur la liste des défunts de ma famille,  leurs noms gravés sur un diptyque d’ivoire conservé dans un de mes monastères afin que la communauté prie pour eux.

Nous avons, le roi Sigebert et moi, eu trois enfants. Ingonde était  la première, née dans l’année de mon mariage; Childebert naquit trois ans plus tard, le jour de Pâques, ce qui nous parut un bon présage; il fut baptisé pour la Pentecôte. Puis, nous eûmes une fille, Chlodoswinthe. Childebert a été élevé sur le trône le jour de Noël lorsque mon époux a été assassiné. Trop jeune pour régner, il a été adopté par le roi Gontran de Burgondie dont il hériterait. À quinze ans, majeur, il devint roi. Il mourut quinze ans plus tard. Ses deux fils, selon la coutume franque, se partagèrent son royaume: l’aîné, Théodebert, âgé de dix ans, devint roi d’Austrasie; le second, Thierry, âgé de neuf ans, devint roi de Burgondie. Quant à Chlodoswinthe, je l’ai mariée à Chrodoald, membre de la famille royale de Bavière.

Je me suis occupée de l’éducation de mes enfants, comme le fit ma mère avec ma sœur et moi: je leur appris ce qu’un futur roi et des futures reines doivent savoir pour conduire leur royaume. Ils eurent une nourrice tout comme moi: lorsque je vins en Austrasie épouser le Roi Sigebert, j’amenais avec moi ma nourrice. Galswinthe vint aussi avec la sienne quand pour son malheur, elle épousa Chilpéric.

J’ai eu un professeur pour m’enseigner la rhétorique et la grammaire, j’ai su apprécier la belle poésie. J’ai lu Horace et Virgile. J’ai su aussi reconnaître combien les vers écrits par Chilpéric étaient mauvais! Quant à la musique, elle fait partie du quadrivium qui regroupe les sciences: l’arithmétique, la musique, l’astronomie et la géométrie.

Le «don du matin» que me fit Sigebert montrait à la fois sa richesse et l’importance qu’il accorda à notre mariage: il épousait ce jour-là, une princesse wisigothe, c'est-à-dire une femme issue d’une des familles régnantes les plus prestigieuses. Je reçus terres, revenus et objets précieux: un anneau sigillaire, portant mon nom et mon titre de reine, des bijoux et des vêtements tissés d’or, des meubles et des couverts précieux et surtout des pièces d’or. J’ai rangé ces présents, le «trésor de la reine », dans une pièce. Dix ans après mon mariage, ma bourse contenait 2000 sous d’or et mon trésor tenait dans cinq lourds paquets: deux hommes parvenaient à peine à soulever un seul d’entre eux. Je reçus aussi et surtout des terres, près de Reims, Cologne, Soissons et Tours.

Le cheval est réservé au roi et aux grands du royaume, en temps de guerre. Nos guerriers sont en majorité des hommes à pied. Mais la parade se fait sur des chars à quatre roues, tirés par des bœufs. Les plus fortunés se déplacent ainsi, y compris les dames. C’est sur un char traîné par des bœufs que les reliques de Samuel, à cette époque déjà lointaine, furent introduites à Constantinople: l’empereur, le préfet de la ville, le préfet du prétoire et tout le sénat étaient présents. C’est dans ce char que se doivent de se déplacer les rois dans l’exercice civil de leurs fonctions royales.

À la cour de Tolède, lorsque j’étais enfant, j’ai rencontré le général Liberius, un vénérable vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans. À la cour d’Austrasie, vivaient l’évêque Nizier de Trèves et Condat, affecté aux affaires civiles, âgés tous deux de plus de soixante-dix ans. Germain, l’évêque de Paris était très âgé, lui aussi. La reine Radegonde mourut à plus de soixante ans et la grande Clotilde à quatre-vingts ans. Moi-même suis âgée de plus de soixante ans. D’autres sont morts plus jeunes, bien sûr. Mais cela doit être aussi ainsi à votre époque?

Les alliances sont éphémères: c’est le jeu diplomatique. Seuls les traîtres sont à maudire! J’ai souvent gagné à ce jeu. Celui dont je vous ai parlé dans cette lettre m’a causé bien du chagrin car le prix en a été la vie d’Athanagild et celle d’Ingonde. Mais jamais je ne me retourne sur mon passé. FINIT.

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