Lettre d'acceptation
de Brunehilde
à l'Éditeur
        Brunehilde

       
         
         

Brunehilde

      La Reine Brunehilde à Sinclair Dumontais,

Je vais mourir. Demain sans doute.

Les règles du jeu politique franc ressemblent à celles des tables, ce jeu de dés auquel s'adonnent les Grands de mon royaume. Ne jamais abandonner la partie était mon destin. Je suis la Reine Brunehilde et j'ai régné sans partage pendant plus de la moitié de ma vie sur un vaste territoire. Il y a quelques jours encore, je trônais à Metz, souveraine d'un royaume deux fois plus grand que celui du grand Clovis. Je régnais sur le Regnum Francorum réunifié, à l'exception d'à peine quinze misérables petits comtés que tenait celui dont je suis la prisonnière et qui m'accuse aujourd'hui.

Je suis la Reine Brunehilde; j'ai abattu tous mes adversaires; j'ai travaillé avec l'évêque de Rome, Grégoire: nous avons construit le monde chrétien d'aujourd'hui; j'ai joué avec Byzance et je n'ai pas cédé; le nouvel évêque de Rome, Boniface, accède à toutes mes demandes.

Mais aujourd'hui, les dés m'ont trahie. Et je suis le pion que mon adversaire va jouer. Il veut ma mort. Elle sera son premier coup sur la table du jeu politique. Je suis le pion qu'il va avancer et abattre pour monter sur le trône du Regnum Francorum.

Celui qui m’accuse et me condamne a peur de moi. Même âgée, même déchue, même torturée par ses soins, je suis encore plus forte que lui. Il aurait pu m’enfermer dans un monastère comme d’autres reines l’ont été avant moi.

Mais Clotaire, fils de Chilpéric, a peur de moi. Qui m’empêcherait, même cloîtrée, d’aider mon dernier arrière-petit-fils vivant à se relever?

Clotaire, fils de Chilpéric, a peur de moi. Il ne veut pas que je meure: il veut que ma mort scelle ma disparition de toutes les mémoires, que Brunehilde sombre dans l’oubli éternel.

Alors, Clotaire, fils de Chilpéric, m’accuse. M’accuse du meurtre de dix rois! Le Regnum Francorum est ainsi innocenté de ces régicides que les descendants de Mérovée réprouvent. Hypocrites, qui en avez fait si souvent un instrument de votre accession ou de votre maintien au pouvoir!

Alors, Clotaire, fils de Chilpéric, prononce ma déchéance, fait retirer mes vêtements royaux, me torture durant trois jours, me fait monter à dos de chameau, comme un paquet, et me promène à travers toute son armée, au milieu des insultes.

Je vais mourir. Demain.

Clotaire, fils de Chilpéric, cherche à détruire en moi la femme et la politique. Il veut abolir ma mémoire.

Mais Clotaire, fils de Chilpéric, se trompe: la mort qu’il me réserve n’est pas celle d’une reine franque. Elle est celle d’un homme d’État romain.

Et ma mémoire n’a pas été effacée puisque vous me connaissez.

Mais qu’est-ce que les gens de votre siècle savent de la Reine Brunehilde? Ce que mes bourreaux, qui me condamnent aujourd’hui, disent de moi? Ou bien qui je suis vraiment? FINIT.