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Mathilde
écrit à

Emma Bovary


Vous et vos passions


    Très chère Emma,

J'avoue vous connaître assez mal malheureusement, mais je compte très prochainement lire le livre qui raconte votre vie. Mais cela ne m'empêche pas de vouloir en savoir un peu plus sur vous et vos passions. J'aimerais connaître les activités qu'une femme comme vous peut avoir. De plus, je désirerais connaître votre point de vue sur la gent masculine et sur les romans d'amour.

Merci de bien vouloir répondre à mes questions qui, je l'espère, m'aideront à mieux vous connaître.

Daignez agréer, madame, l'hommage de mon profond respect,

Mathilde

Quoi! Mademoiselle, vous désirez donc que je vous instruise sur les romans d'amour? Mais enfin, ma petite, vous n'y songez pas! Quel âge avez-vous donc? Où logez-vous? Qui donc vous chaperonne? Qui vous permet ce genre de scandale? Êtes-vous seulement fiancée? Où avez-vous été élevée? Quelle liberté vous prenez là, mon enfant, de demander à une femme mariée ce qu'une mère doit révéler dans les secrets des femmes à la veille des noces!

Mais je m'emporte, je m'emporte, et ne me souviens guère de ce que j'écris à une jeune personne d'un autre siècle, qui peut-être n'a pas les mêmes contraintes de convenances que celles que je vécus. Pardonnez, ma chère, les piaillements d'une sotte écervelée qui ne réfléchit point. Je vais donc répondre à vos questions, mais vous comprendrez bien que, ignorante des mœurs de votre siècle, je ne peux me permettre de m'entretenir sans contrainte avec une jeune fille sans qu'il m'eût été donné la certitude par votre mère, votre confesseur ou votre fiancé, que nous pussions causer sans fard. Je ne vous blesse pas, n'est-ce pas? Vous comprenez bien mon souci, n'est-ce pas? Une jeune âme, douce et tendre, qui me demande conseil et avis, mon Dieu! c'est si charmant! Et je ne voudrais point commettre de faute qui vous fût préjudiciable et que l'on pût vous reprocher.

Je peux en revanche répondre immédiatement et avec plaisir à votre question sur mes activités; mais vous savez, ma petite, elles ne diffèrent guère de celles que vous avez pu observer chez madame votre mère ou chez toute petite provinciale tout juste aisée. Bien sûr, la plupart de mon temps est occupé par ces assommantes questions d'ordre ménager, par la conduite de la maison, l'économie du ménage, les ordres à donner. Je dois donner à Félicité de quoi chercher les provisions du jour au marché, et je dois aussi me préoccuper de recompter ce qu'on lui donne; avec ces filles de la campagne, bien heureux soit-on si elles ne dépensent pas jusqu'à notre dernier sou pour faire la belle à rubans neufs devant les garçons de ferme! Je dois donner des ordres à la cuisinière pour le repas, à Félicité pour la poussière et tout l'entretien que requiert la maison, pour l'entretien du linge, son lavage, son repassage. Je dois donner des ordres au jardinier, me préoccuper du bois de coupe et du bois de chauffe. Je dois veiller à la bonne tenue de ma maison, choisir des meubles avec goût, les arranger, décider des tentures et des bibelots, pour que tout soit agréable lors des réceptions que je ne manquerais pas d'organiser si seulement dans cet horrible village on trouvait de décentes compagnes! Mais je ne peux recevoir, car il n'y a personne ici que des commères terriblement grossières dont nul ne voudrait voir les bottes crottées sur son tapis. Ah! Que je regrette le départ du petit clerc, avec qui l'on pouvait causer de littérature et de musique, lui qui était plus sensible, plus éduqué que tous les villageois réunis!

Je m'ennuie donc beaucoup aussi, comme vous le devinerez bien aisément, ma chère petite, et je me suis donc abonnée à quelques revues dont les modes et les petits feuilletons trompent le temps que je dois occuper seule. Je fais aussi quelques gammes au piano, la couture nécessaire du ménage -mais pas toute, c'est trop assommant- heureusement, monsieur Lheureux a toujours des articles de qualité tout faits, on n'a qu'à en consolider les boutons! Je prends du temps pour me vêtir et me coiffer, car ce n'est pas parce que l'on n'a personne pour qui être soignée qu'il faut se négliger. Je me promène, aussi, parfois, quand les chemins ne sont pas trop boueux, et bien sûr je rends visite à ma fille, car là aussi je dois donner des ordres à la nourrice sur ses repas, ses habillements, son éducation. Je dois surveiller qu'elle la traite bien et qu'elle se préoccupe de ses premiers mots, de ses premiers pas, des occupations de son âge enfin. Et, là encore, il faut payer, payer, donner encore pour toutes les jérémiades et récriminations qu'on entend dès qu'on a le malheur de prêter l'oreille aux domestiques.

Que vous dire encore? Eh bien, je vais à l'église, je fais quelques menus achats, je brode une écharpe pour mon mari, j'essaie de nouvelles coiffures, je me remets au piano, j'écoute Charles ronfler après dîner... Je m'ennuie, ma petite, je m'ennuie... Mais aussi, ici, il n'y a rien à faire! Pas de théâtre, pas d'opéra, pas de boutiques, pas de modiste ni de papeterie, pas de salons, pas de promenade, rien! Rien de tout cela! Rien que deux auberges boueuses et des Comices agricoles... Ah, oui! Les comices! Voilà une place pour une dame, certainement! La colère me prend rien qu'à y songer.

Écrivez-moi vite, ma jolie, vous voyez, vous me désennuierez... N'est-ce pas? Allez, j'attends votre lettre -et n'oubliez pas votre permission! Comme ce sera amusant! Nous deviserons gentiment, et vous m'apprendrez quelles sont vos occupations, à vous, demoiselle du XXIe siècle. Comment sont vos robes? Où habitez-vous? Pouvez-vous aller au lycée, pour apprendre le latin? Savez-vous le piano? Que vous permet votre maman? Allez-vous vous marier? Dites-moi tout, dites-moi tout, je suis si impatiente! À bientôt, ma chère petite, à bientôt, j'attends de vos nouvelles et nous causerons.

Emma B.
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