Alexandre
écrit à

   


Emma Bovary

   


Vous et Charles
 

    Chère madame Bovary,

Je vous souhaite en premier lieu la bienvenue sur Dialogus. Il faut dire qu’en incarnant un personnage féminin marquant dans notre patrimoine français et dans notre vocabulaire, vous avez amplement votre place. Je m’appelle Alexandre et j’aurai très bientôt dix-sept ans.

Il me plairait de vous poser quelques petites questions; non pas sur vos deux amants, Rodolphe et Léon, mais plutôt sur Charles, même s’il me semble que ce sujet ne doit guère vous réjouir. Je trouve qu’il a eu lui aussi sa part de souffrance.

Qu’est-ce qui vous a attirée chez Charles? Je doute que ce soit seulement sa position sociale assez stable car il ne devait pas être la seule personne de sa condition à venir chez vous. Quand est-ce que vous vous êtes rendue compte de son «inconsistance»? Sinon, êtes-vous d’accord avec moi pour dire que ce pauvre Charles -car j’ai un soupçon d’affection pour lui- aura été un meilleur ami et soutien que chef de famille ? Que pensez-vous de votre belle-mère dévote et de son mépris pour la nouvelle littérature? Pensez-vous aussi que de grands loisirs et des lieux somptueux puissent facilement tourner la tête et le cœur d’une femme (ou d’un homme)?

Enfin, j’aimerais savoir quels sont votre roman préféré et votre couple préféré. Dernièrement, j’ai trouvé les deux couples du premier volume de «Don Quichotte de la Manche» de Cervantès touchants.

Je vous remercie sincèrement de vos réponses prochaines.

Bien à vous,

Alexandre


Monsieur,

Quelle joie de recevoir, ce matin, secrète et furtive, la lettre d'un inconnu! Quelle joie délicieuse et coupable! Vous êtes le premier, monsieur, et je jouis du bonheur que j'ai à fébrilement lire et relire votre missive si prompte, si attendue, si ravissante enfin! Oui, monsieur -jeune homme, plutôt! je suis ravie, possédée du bonheur de sortir enfin de cet isolement qui me ronge, et je n'ai plus de honte à dire: je lis la lettre d'un inconnu, je caresse doucement le papier clair, je me retire au fond de la maison avec délices pour retrouver cette solitude si pénible qui m'a tant fait pleurer et qui, aujourd'hui, est l'objet de tant de désirs. Mon temps vous appartient, monsieur, ma main, ma plume, et mon âme, pour le temps que je dois vous répondre.

Voyons. Vous me dites que je suis un personnage marquant du patrimoine français? Dieu! J'aurai donc peut-être la chance de sortir mes bottines crottées du fin fond de ma fange? Peut-être que mon mari réussira enfin dans les aspirations légitimes qu'il met dans son travail si difficile. Mais je m'égare, je m'égare, et je vous dois quelques réponses.

Comment, jeune homme, comment? Qu'est-ce qui a pu m'attirer chez mon mari? Mais, à votre âge, connaissez-vous donc les affres de l'amour, les sentiments qui rongent le cœur des jeunes filles enfermées dans les couvents? M'avait-on laissé le choix, monsieur? Sans mère, avec un père d'une condition certes honorable mais peu éclatante, recevant les visites discrètes mais insistantes d'un médecin, au bien convenable, et veuf, pouvais-je refuser la proposition qu'on me faisait? J'étais si jeune alors, et si seule, n'attendant plus rien d'une existence vide et morne, me demandant sans cesse où était la vie, celle qui m'avait tant fait rêver chez les bonnes sœurs Ursulines. J'avais la sensation d'être à une place qui ne me convenait pas et, -faut-il vous l'avouer? La nouveauté de ces visites, l'agrément qu'elles me procuraient au milieu d'occupations qui ne me passionnaient guère, le délicieux tourment tout neuf qui m'émouvait, l'attrait de l'inconnu… Et puis, qu'allais-je faire? J'étais dans une ferme, je devais diriger la maison, alors que je ne rêvais que de romans! J'étais seule, sans amie; mes camarades de couvent avaient sans doute épousé de riches notables, de jeunes gens de bonne société; allais-je rester fille aux Bertaux, à servir mon père? Les jeunes filles veulent se marier, monsieur, et le mariage est sans doute la déception la plus grande d'une vie qui reste triste jusqu'au bout. J'attendais Paul, j'attendais Julien Sorel, et j'ai vécu avec un homme simple et satisfait de lui-même; j'attendais les tempêtes de la passion, et je mange une soupe claire; et je vivrai ainsi, monsieur, jusqu'à la fin de mes jours.

Quant à ma belle-mère, elle n'a jamais été pour moi une mère; elle m'en veut de lui avoir ravi son fils chéri, et je n'oserais lui dire qu'elle aurait mieux fait de le garder.

Au plaisir de vous lire, monsieur, qui avez réveillé dans mon âme de nouveaux tourments, de nouveaux regrets… Fallait-il les avouer ?

Emma B.