Charles
écrit à

   


Emma Bovary

   


Votre fille
 

    Chère madame Bovary,

Je n'ai que trop bien compris combien votre esprit ne sied pas à l'univers rural dont vous êtes prisonnière. Mais qu'en est il de votre fille? Elle est encore si jeune. Comment voyez vous son avenir? Allez-vous tout faire pour l'extraire de ce monde, l'élever non loin des magnificences de la ville? Ou bien allez vous simplement rester terrée dans votre propre langueur à la regarder devenir une campagnarde de plus? Activez vous, madame; ne la laissez pas prisonnière de son destin, faites lui vivre la vie dont vous avez rêvé. Ne pensez-vous pas que ce serait la meilleure des revanches ?

Recevez, madame, l'expression de mes hommages les plus distingués,

Charles

Monsieur,

Je n'ose vous dire à quel point vous vous fourvoyez, à quel point vous ne supposez pas la tristesse grise de mes jours mornes, à quel point enfin vous êtes cruel en imaginant ce qui point n'est imaginable. Hé quoi, Monsieur, ne pensez-vous pas que si j'avais pu vivre la vie dont j'ai rêvé, comme vous le dites si bien, je l'eusse vécue? Ne pensez-vous pas que si les moyens dont vous parlez pour délivrer Berthe de l'univers rural que vous évoquez m'étaient permis, je les eusse saisis? Ne pensez-vous pas que si l'ombre d'un rayon de lumière eût pu disperser les nuages de mon existence, je m'y serais précipitée? Et ne pensez-vous pas, pour finir, que si ce rayon fût apparu, j'aurais abandonné mari, enfant, maison, ménage, et tout le reste?

Vraiment, Monsieur, je vous en prie, laissez là des espoirs qui sont les vôtres et non point les miens; et laissez ma fille là où elle est, car elle ne vaudra guère mieux que ce qui l'entoure.

Emma B.