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Pykov
écrit à

Emma Bovary


Vos choix littéraires


    Chère Emma,

Pourriez-vous nous éclairer sur vos choix littéraires? Quels sont les œuvres et les auteurs qui vous ont le plus marqués et que vous préférez ou au contraire détestez?

Bien à vous,

Un admirateur

Monsieur,

Vous me flattez, et bien qu'ignorant ce qu'il pourrait y avoir en ma personne d'admirable, je m'en vais plutôt vous livrer ce que j'ai retenu de mes lectures.

J'ai lu beaucoup en ma jeunesse lorsque j'étais au couvent et, de ce qu'il m'en souvient, j'aime à lire les romans d'aventures, avec coups d'épées, amants, maîtresses, enlèvements, déclarations sous les frondaisons, galopades la nuit sous la lune! J'aime aussi les lectures torturées en lesquelles le vent souffle avec fureur sur des ruines solitaires...  ou bien l'évocation exotique du temps jadis. Petits, grands romans, que m'importe! C'est le conte qui m'emporte. Ainsi, j'ai rêvé sur Paul et Virginie, me suis lamentée avec Le génie du Christianisme, ai soupiré dans les Walter Scott, me suis passionnée pour la vie de Jeanne d'Arc, ai pleuré pour Héloïse... Je ne suis guère difficile à vrai dire car je me contente aussi bien des petits épisodes de la «librairie pour dames» que des feuilletons des revues.
Savez-vous ce qui m'ennuie? Les essais, la philosophie, les sciences, ah! Tout ce qu'on ne sent pas, tout ce qui est carré, droit, rigoureux, et qui ne laisse pas place à l'imagination. Mais savez-vous le pis? Savez-vous ce qui m'effraie? Je peux bien vous le dire, Monsieur: c'est la Bible.

Et vous, Monsieur, quelles lectures me conseilleriez-vous?

Emma B.

Madame,

Votre réponse me ravit! J'étais, en effet, persuadé qu'une dame de votre qualité n'aurait pas oublié ses lectures de jeunesse et notamment celles, mémorables entre toutes, qu'au couvent vous fîtes.

Permettez-moi, non point de vous conseiller -quelle autorité y aurais-je?- mais d'essayer plutôt de vous réconcilier avec le livre dont vous dites qu'il vous effraie parfois! Laissez-moi vous citer quelques versets de ce bijou venu jusqu'à nous sous le nom de «Cantique des Cantiques» et qui nous chante l'amour entre une jeune Sulamite convoitée par le roi Salomon et un berger. Voici, madame, et laissez-vous bercer par ce texte divin:

«Qu'il me baise des baisers de sa bouche!
Car ton amour vaut mieux que le vin,
Tes parfums ont une odeur suave;
Ton nom est un parfum qui se répand;
C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
Entraîne-moi après toi!
Nous courrons!
Le roi m'introduit dans ses appartements...
Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi;
Nous célébrerons ton amour plus que le vin.
C'est avec raison que l'on t'aime.
Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem…»
(1.2 à 1.5)

xxx

«Tes joues sont belles au milieu des colliers,
Ton cou est beau au milieu des rangées de perles.
Nous te ferons des colliers d'or
Avec des points d'argent.
-Tandis que le roi est dans son entourage,
Mon nard exhale son parfum.
Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe,
Qui repose entre mes seins.
Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troène
Des vignes d'En-Guédi.
- Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!
Tes yeux sont des colombes.
- Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable!
Notre lit, c'est la verdure.»
(1.10 à 1.16)

xxx

«Mon bien-aimé parle et me dit:
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!
Car voici, l'hiver est passé;
La pluie a cessé, elle s'en est allée.
Les fleurs paraissent sur la terre,
Le temps de chanter est arrivé,
Et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes.
Le figuier embaume ses fruits,
Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,
Qui te caches dans les parois escarpées,
Fais-moi voir ta figure,
Fais-moi entendre ta voix;
Car ta voix est douce, et ta figure est agréable.
Prenez-nous les renards,
Les petits renards qui ravagent les vignes;
Car nos vignes sont en fleur.
Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui;
Il fait paître son troupeau parmi les lis.
Avant que le jour se rafraîchisse,
Et que les ombres fuient,
Reviens! Sois semblable, mon bien-aimé,
A la gazelle ou au faon des biches,
Sur les montagnes qui nous séparent.»
(2.10 à 2.17)

xxxx

«Sur ma couche, pendant les nuits,
J'ai cherché celui que mon cœur aime;
Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé...
Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville,
Dans les rues et sur les places;
Je chercherai celui que mon cœur aime...
Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé.
Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont rencontrée:
Avez-vous vu celui que mon cœur aime?
A peine les avais-je passés,
Que j'ai trouvé celui que mon cœur aime;
Je l'ai saisi, et je ne l'ai point lâché
Jusqu'à ce que je l'aie amené dans la maison de ma mère,
Dans la chambre de celle qui m'a conçue.»
(3.1 à 3.4)

xxxxx

«Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!
Tes yeux sont des colombes,
Derrière ton voile.
Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres,
Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad.
Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues,
Qui remontent de l'abreuvoir;
Toutes portent des jumeaux, aucune d'elles n'est stérile.
Tes lèvres sont comme un fil cramoisi,
Et ta bouche est charmante;
Ta joue est comme une moitié de grenade,
Derrière ton voile.»
(4.1 à 4.3)

xxxxxx

«Tu me ravis le cœur, ma sœur, ma fiancée,
Tu me ravis le cœur par l'un de tes regards,
Par l'un des colliers de ton cou.
Que de charmes dans ton amour, ma sœur, ma fiancée!
Comme ton amour vaut mieux que le vin,
Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates!
Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée;
Il y a sous ta langue du miel et du lait,
Et l'odeur de tes vêtements est comme l'odeur du Liban.
Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée,
Une source fermée, une fontaine scellée.
Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers,
Avec les fruits les plus excellents,
Les troènes avec le nard;
Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome,
Avec tous les arbres qui donnent l'encens;
La myrrhe et l'aloès,
Avec tous les principaux aromates;
Une fontaine des jardins,
Une source d'eaux vives,
Des ruisseaux du Liban.
Lève-toi, aquilon! Viens, autan!
Soufflez sur mon jardin, et que les parfums s'en exhalent!
- Que mon bien-aimé entre dans son jardin,
Et qu'il mange de ses fruits excellents!»
(4.9 à 4.16)

xxxxxxx

«J'entre dans mon jardin, ma sœur, ma fiancée;
Je cueille ma myrrhe avec mes aromates,
Je mange mon rayon de miel avec mon miel,
Je bois mon vin avec mon lait...
- Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d'amour!
- J'étais endormie, mais mon cœur veillait...
C'est la voix de mon bien-aimé, qui frappe:
- Ouvre-moi, ma sœur, mon amie,
Ma colombe, ma parfaite!
Car ma tête est couverte de rosée,
Mes boucles sont pleines des gouttes de la nuit.
- J'ai ôté ma tunique; comment la remettrais-je?
J'ai lavé mes pieds; comment les salirais-je?
Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre,
Et mes entrailles se sont émues pour lui.
Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé;
Et de mes mains a dégoutté la myrrhe,
De mes doigts, la myrrhe répandue
Sur la poignée du verrou.
J'ai ouvert à mon bien-aimé.»
(5.1 à 5.6)

xxxxxx

«Où est allé ton bien-aimé,
Ô la plus belle des femmes?
De quel côté ton bien-aimé s'est-il dirigé?
Nous le chercherons avec toi.
Mon bien-aimé est descendu à son jardin,
Au parterre d'aromates,
Pour faire paître son troupeau dans les jardins,
Et pour cueillir des lis.
Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi;
Il fait paître son troupeau parmi les lis.»
(6.1 à 6.3)

xxxxx

«Qui est celle qui apparaît comme l'aurore,
Belle comme la lune, pure comme le soleil,
Mais terrible comme des troupes sous leurs bannières?
-Je suis descendue au jardin des noyers,
Pour voir la verdure de la vallée,
Pour voir si la vigne pousse,
Si les grenadiers fleurissent.
Je ne sais, mais mon désir m'a rendue semblable
Aux chars de mon noble peuple.
-Reviens, reviens, Sulamite!
Reviens, reviens, afin que nous te regardions.»
(6.10 à 6.13)

xxxx

«Que tu es belle, que tu es agréable,
Ô mon amour, au milieu des délices!
Ta taille ressemble au palmier,
Et tes seins à des grappes.
Je me dis: Je monterai sur le palmier,
J'en saisirai les rameaux!
Que tes seins soient comme les grappes de la vigne,
Le parfum de ton souffle comme celui des pommes,
Et ta bouche comme un vin excellent...
-Qu'il coule aisément pour mon bien-aimé,
Et glisse sur les lèvres de ceux qui s'endorment!
Je suis à mon bien-aimé,
Et ses désirs se portent vers moi.
Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs,
Demeurons dans les villages!
Dès le matin nous irons aux vignes,
Nous verrons si la vigne pousse, si la fleur s'ouvre,
Si les grenadiers fleurissent.
Là je te donnerai mon amour.
Les mandragores répandent leur parfum,
Et nous avons à nos portes tous les meilleurs fruits,
Nouveaux et anciens:
Mon bien-aimé, je les ai gardés pour toi.»
(7.6 à 7.13)

xxx

«Oh! Que n'es-tu mon frère,
Allaité des mamelles de ma mère!
Je te rencontrerais dehors, je t'embrasserais,
Et l'on ne me mépriserait pas.
Je veux te conduire, t'amener à la maison de ma mère;
Tu me donneras tes instructions,
Et je te ferai boire du vin parfumé,
Du moût de mes grenades.
Que sa main gauche soit sous ma tête,
Et que sa droite m'embrasse!»
.....
«-Je vous en conjure, filles de Jérusalem,
Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour,
Avant qu'elle le veuille...»
(8.1 à 8.4)

Alors, madame, ébranlée dans vos convictions?

Votre Boris Pykov le plus dévoué et attentionné.

Monsieur,

Quel plaisir vous me fîtes! Quelle délicatesse, quelle sensibilité dans votre pensée! Vous ravîtes mon âme dans cette attention si douce, et je n'eus un époux de longue date, vous m'auriez vu rougir comme une jeune fille qui serre son premier billet dans sa cassette de petits bijoux.

Je suis charmée par votre poésie. Vous pourriez, monsieur, duper une demoiselle! Mais je vois bien que ces vers ne sont point dans mes missels et qu'ils ne sauraient s'y trouver. Je ris beaucoup à l'évocation du bon curé, en chaire, déclamant ces vers passionnés et dignes des amants. Mais quelle munificence, monsieur, dans vos évocations! Quelle puissance que celle de la paroles des aimés! Quel souffle dans les métaphores, quelles délicieuses déclamations! Je me prends à rêver de terres lointaines et parfumées où les douces langueurs orientales baignent de mystérieux amants...

Envoyez-moi d'autres vers, monsieur, ils m'ont d'avance conquise; quel bonheur doit donc éprouver celle à qui vous les destinez!

Avec impatience,

Emma B.

Madame,

Quel honneur vous me faites! Seule votre délicatesse pouvait, sur le «Livre», attiser vos craintes. Si j'ai pu, en une quelconque façon, les diminuer simplement, croyez que ces vers resteront en ma mémoire comme l'onguent le plus fort et le plus doux qui puisse exister.

J'ose également espérer, nonobstant le mari, qu'une délicate chaleur puisse venir -oh, non altérer, mais bien stimuler votre teint- lorsque d'amour la poésie vous parle.

Il faudra qu'ensemble nous rêvions de ces langueurs orientales. Un mien ami, écrivain de talent, qui commence à se faire une juste renommée a merveilleusement écrit après avoir séjourné en Égypte et en Asie Mineure. Il est normand comme moi, comme vous peut-être, et ce serait une bien belle chose que de pouvoir, tous les trois, un jour nous rencontrer.

Je reste, madame, votre

Boris Pykov

Monsieur,

Vous avez su toucher mon cœur. Quoi, monsieur! Que j'accepte, venant d'un inconnu, le vibrant et délicieux hommage d'une poésie que l'on a la délicatesse d'attribuer à la religion! Que je désire, en cachette de mon mari, m'abreuver de vers puissants et raffinés qui pénètrent mon âme jusqu'à la faire soupirer! Eh bien! monsieur, oui, je le reçois, cet hommage, je le désire même, et je brûle de l'impatience de vous lire à nouveau.

J'ai longtemps balancé, honteuse et si frénétique à la fois! Je retrouve, monsieur, à votre correspondance, mes frissonnants émois de jeune fille, lorsque tout était encore possible et que j'attendais de l'existence de secrètes félicités... Aussi, pardonnez mon retard dans ma réponse; mais j'ai dû livrer une ardente bataille contre moi-même afin de me raisonner. Une nouvelle déception, monsieur, me tuerait; et j'espère que vous ne me décevrez pas. Mais je lis dans votre nom que vous êtes Russe, sans doute, et je suis bien certaine que vous saurez vous montrer digne de vos nobles origines qui disent la passion dans votre poésie!

Comment donc se nomme votre ami écrivain? Je brûle de rencontrer un artiste de talent, qui me parle du monde! Je ne saurais exprimer mon impatience à l'idée d'entendre l'évocation de contrées si lointaines et si exotiques. Pourrait-on, en sus de votre poésie, en lire des descriptions?

Ah, monsieur! Que vous me faites trembler!

En attendant de vous lire,

Emma B.
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