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Annabel Leii
écrit à

Emma Bovary


Une chanson


    Bonjour, encore.

Voici les paroles d'une chanson contemporaine à propos de l'ennui qui est actuellement le vôtre. Certains penseront que les paroles sont mal écrites, mais c'est une sorte de définition du mouvement perpétuel des jours qui passent... Si je puis dire.

«La vie oscille à l'envi
Comme un pendule rouillé
Me balancer
De la tourmente à l'ennui
L'ennui naquit d'un jour gris
D'une uniformité que je
Sais invincible

Je m'ennuie
C'est le vide
Déesse
Détresse
Le spleen
C'est l'hymne
À l'ennui d'être
Je m'ennuie
Un néant béant
Petite nausée
Temps dilué
À l'infini

Qu'on traîne toute sa vie
Toute sa vie durant
Obstinément
Sempiternelle rêverie
De l'ennui à Bovary
Vivre en beauté
Vivre en blessure
Sa finitude
»

Qu'en pensez-vous? Je ne sais si vous le savez déjà, mais vous êtes très connue à notre époque.

En vous souhaitant une bonne journée,

Annabel

Si je m'ennuie? Madame, je ne sais pas.

Pour vous dire vrai, je ne crois pas que je m'ennuie comme lorsque j'étais petite fille et que je m'impatientais d'avoir mes étrennes, ce qui m'ennuyait terriblement; je ne m'ennuie pas non plus comme lorsque, tout enfant encore, j'attendais mon père qui finissait quelque travail, et que, ne sachant comment m'occuper, je traçais de mon pied des formes dans la terre, soupirant pour rentrer. Mais votre chanson semble décrire exactement quelle est mon existence.

Cela se passe au cours du temps comme si, à chaque heure de la journée, il m'était possible de répéter exactement le même geste que la veille, exactement au même moment, avec les mêmes inflexions et le même manque d'intentions. Car c'est peut-être cela que vous touchez du doigt, avec une justesse dont je ne saurais vous dire combien elle me toucha, combien elle m'abattit: rien, absolument rien ne semble pouvoir briser ce recommencement perpétuel de chaque heure, de chaque minute de ma vie. Dans ce cas, madame, on peut assurément dire que je m'ennuie.

Votre lettre et votre charmante attention au sujet de votre triste romance me font beaucoup réfléchir, madame. Vous avez provoqué là un changement dans ma situation qui semble bien être irréversible. Je ne saurais vous dire à quel point ces réflexions me troublent, et je vous saurais un gré inouï de bien vouloir développer votre pensée.

Emma B.
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