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Candice
écrit à

Emma Bovary


Question


   


Chère Emma,

Aimez-vous Brahms?

Candice


Ah! Mademoiselle, j'aime énormément la musique; j'ai hélas bien peu l'occasion d'en entendre ici. Il me semble en effet que je connais quelques sonates, n'est-ce pas? de Brahms; mais je vais si peu au concert!

Et vous, ma chère demoiselle, aimez-vous donc le piano?

Emma B.



Chère Emma,

Cela m'attriste beaucoup de savoir que vous n'avez pas l'occasion d'aller écouter quelques concerts.

Effectivement, j'aime beaucoup le piano. Mais je suis plus attirée par le violoncelle, ou encore la harpe.
 
Candice.



Comme c'est intéressant, ma chère demoiselle! Vous avez donc eu l'occasion d'écouter de la harpe? J'aimerais tant en entendre, moi aussi, ce doit être si doux, si tendre! Peut-être êtes-vous, vous aussi, musicienne? J'ai quant à moi eu la prétention de toucher du piano; mais, savez-vous, quand il n'y a personne pour vous apprécier, à quoi bon?

Emma B.



Ma chère Emma,


Mon père est un musicien, un percussionniste. Mais moi-même je n'ai jamais touché un instrument. Votre mari, Charles, s'intéresse-t-il à la musique?

Cependant, j'ai longtemps fait de la danse classique. Ça me manque beaucoup. Heureusement, je continue le théâtre. Oui! Je fais du théâtre! C'est un vrai plaisir! Aimez-vous le théâtre chère Emma? Avez-vous eu l'occasion d'aller en voir?
 

Candice



Ciel! Monsieur votre père, un musicien? Mais que c'est fascinant! Que les soirées chez vous doivent être agréables et douces! Mais comment se fait-il que vous-même, vous n'ayez jamais touché à la musique? Peut-être que votre papa s'interdit de faire de vous une artiste; est-ce donc bien encore inconvenant? Peut-être que vous n'aimez pas la musique? Mais voyons, non: il est impossible de ne pas l'aimer, sauf Monsieur Bovary, bien sûr, qui a autant de sentiment que sa paire de bottes.

Êtes-vous donc savante, et étudiez-vous donc tant que vous n'ayez point le loisir de vous attacher à l'étude d'un instrument? C'est si beau, pourtant, de se laisser aller à rêver avec la musique... Mais vous me dites que vous êtes une danseuse; voilà qui est fort bon; petit rat, donc? Avez-vous un tutu, de ces chaussons si durs qu'on en monte sur la pointe, et des rubans bleus? Quant au théâtre, je suis un peu étonnée que votre papa, s'il ne vous laisse pas jouer de la musique, vous autorise à faire l'actrice... Est-ce bien raisonnable, à votre âge? Y trouvez-vous des fréquentations convenables? Pour ce qui me concerne, j'aime le théâtre, et l'opéra, mais je n'ai jamais l'occasion d'en voir; j'ai eu quelques soirées, mais les vaudevilles ne me conviennent guère et je préférerais un peu de hauteur. Mais comment voulez-vous, ici? Et puis il me faudrait une voiture; il faudrait du temps; il faudrait que l'on m'y accompagne... ah! que c'est donc difficile! Dites-moi donc ce que vous jouez, plutôt; cela me prêtera à rêver...

Emma B.



Mon père ne m'interdit pas, grand Dieu, de faire de la musique. Je ne me sens pas faite pour l'apprendre, mais pour l'écouter ma bonne Emma.

La danse classique fit partie de ma vie durant de longues années, mais un jour comme un autre j'ai arrêté. Je me suis penchée vers le théâtre. Les choix de la vie changent. Je travaille sur ce bon vieux Shakespeare en ce moment: «La nuit des Rois». Connaissez-vous, chère amie?

J'étudie la littérature. C'est tellement plaisant. Envoûtant, n'est-ce pas? Vous savez ce que c’est, n'est-ce pas, que de rêvasser à travers les pages d'un vieux livre plein d'amour?


Candice



Ma chère petite amie, vous êtes décidément tout à fait charmante. Que votre vie doit être passionnante! Je vous imagine, si élégante, si gracieuse après votre passé de danseuse, à écouter de la musique dans votre chambrette pleine d'ouvrages manipulés et cornés... que c'est délicieux à vous imaginer!

Et vous étudiez encore la littérature? Où donc? Dans une université, peut-être, où d'autres font leurs humanités. Je connais bien sûr Shakespeare, mais ses textes me font un peu peur, je dois vous l'avouer. Tous ces meurtres, toutes ces passions, toute cette folie ne me paraissent guère convenables à lire pour une jeune fille. Je préfère les romans d'amour, qui portent à rêver mais j'aime mieux encore les récits d'aventures, qui entraînent l'imagination dans des contrées si lointaines que je ne peux que me les représenter, sans tout à fait savoir si la vision que j'en ai est bien juste; qu'importe! Puisque je n'irai jamais: qu'il me suffise qu'elles existassent... Quant aux feuilletons, j'aime beaucoup les récits qui tiennent en haleine; mais de loin les romances me tiennent au cœur.

Et vous, que préférez-vous donc? Et qu'étudie-t-on à votre époque? Étudiez-vous aussi le théâtre? Vous allez me trouver bien sotte enfin, mais j'aimerais beaucoup savoir s'il y a des femmes parmi vos professeurs.

Vôtre,

Emma B.



Chère Emma,

Vous me flattez beaucoup. J'étudie la littérature, l'Histoire et les langues dans ce qu'on appelle un lycée. Un lieu semblable à l'université mais un cran au-dessous. Voyez-vous? On peut y choisir une filière: littéraire, économique ou bien scientifique. Comme vous l'avez compris, je suis dans une filière littéraire.

Effectivement, de nos jours, les femmes enseignent. Nombre de mes professeurs sont des dames. Et quelles dames! Elles m'enseignent les langues telles que l'espagnol ou l'anglais, l'Histoire à travers les époques et le temps.

J'aime les histoires d'amour compliquées, un brin osées. Les romans portés sur un fait historique et des histoires où l'homme est entraîné dans de folles aventures, portant comme vous le dites si bien à égarer l'imagination du lecteur.

Comme c'est agréable de correspondre avec vous, chère amie! Mes lettres sont quelquefois maladroitement écrites. Je m'en excuse.

J'ai cru comprendre que vous aviez une fille. Quel est donc son âge? Ses joues sont-elles roses?



Mais, ma chère, voilà qui est tout à fait passionnant! Je suis absolument fascinée par tout ce que vous me dites. Voilà qui m'explique votre agréable conversation: vous êtes une jeune fille accomplie, et bien sûr très savante, puisque vous savez l'histoire et les langues! Je sais moi-même un peu d'italien, qui est la plus belle langue du monde, la plus douce, aux inflexions si rêveuses... mais je ne sais pas du tout le latin ni le grec, qui sont des études faites pour les garçons. Et où vont-ils, eux? Où étudient-ils, et quoi? Doivent-ils apprendre, eux aussi, la littérature?

Comme c'est intéressant d'imaginer cela! J'imagine qu'on leur réserve aussi une sorte de «filière économique», comme vous me le dites: ils sont toujours si intéressés par leurs affaires! Une question -vous allez me trouver bien sotte- me brûle les lèvres: les femmes peuvent-elles enseigner aux garçons? Je comprends en effet dans votre discours que certains de vos professeurs sont du sexe, ce qui signifie, vous en conviendrez, que d'autres ne le sont point... J'imagine par conséquent que pour les lycées de garçons, les enseignants sont eux aussi soit hommes, soit... femmes!

Cela me paraît enfin si étonnant! N'est-ce pas là le lieu de nombre de tracasseries? Car enfin, qu'une jeune femme aille enseigner l'histoire à de jeunes gens ne peut que les porter à rêver; tout autant qu'un professeur à l'allure juvénile peut troubler les jeunes personnes à qui il montre la grammaire... ne trouvez-vous pas? À cet âge l'on est tout douceur, rêverie, poésie; on ne rêve que de passions et d'aventures, comme dans les romans dont vous me dites que vous aimez la lecture. Vous me permettrez de trouver cela un peu dangereux. Et puis, les hommes sont les hommes, n'est-ce pas? Il serait bien étonnant que le maître, satisfait de l'admiration que lui porte son naïf troupeau, n'en profite pas pour pervertir l'âme innocente de quelque oiselle -malgré qu'elle lui soit indifférente pour se prouver à lui-même l'étendue de sa puissance et de son pouvoir! Ah! Que je soupire après cela!

Mais voici que je m'égare et que j'oublie votre gentille question. J'ai eu, en effet, peu de temps après mes noces, une petite fille qui se prénomme Berthe. Ses joues sont roses et bien pleines; elle a le teint un peu terne plutôt que pâle mais je ne désespère pas qu'elle devînt une belle enfant, car elle est souriante et vive. J'aurais voulu l'appeler Paloma, mais mon mari n'a pas voulu, et je me dois de lui accorder qu'il avait raison: la petite est presque blonde, et ce doux nom ne lui aurait pas convenu.

À bientôt, ma petite chère; j'attends de vos bonnes nouvelles!

Vôtre,

Emma B.



Ma chère Emma,

Dans le monde dans lequel je vis, les femmes et les hommes enseignent à des classes mixtes. Chaque élève a le choix de sa filière.

J'aimerais tellement que vous me parliez de vous. Après avoir partagé quelques petites choses avec vous, il m'en faut plus, chère amie!

Paloma, mais c'est exquis! Berthe est un peu plus rustre. Il me ferait plaisir de voir cette petite boule d'énergie au joues pleines.

Je m'excuse auprès de vous, de répondre si tard. Ma lettre est courte mais pleine de tendresse et de reconnaissance.
 
Candice



Ah! ma chère amie, je vous en prie, ne vous excusez point: voyez, moi-même je n'ai pu, durant de longs jours, toucher à une plume pour prendre le plaisir de vous répondre. C'est que la petite Berthe a été malade; elle toussait, mon Dieu! à s'en fendre la poitrine; son petit visage s'est amaigri, ses joues sont devenues cireuses, et j'ai bien eu peur qu'elle n'eût pris quelque angine de poitrine dont j'ose à peine formuler les douloureuses conséquences... Vous savez, sans doute, que mon mari se trouve être médecin; mais l'on n'est jamais si mal chaussé que lorsqu'on est cordonnier, et le pauvre Charles courait en tous sens, donnait vingt remèdes, les changeait aussitôt, écrivait une ordonnance, la déchirait; il examinait l'enfant et tantôt trouvait qu'elle paraissait mieux, tantôt tombait dans l'affolement le plus éprouvant; il fallait sans cesse lui faire boire du lait chaud, et le lendemain pas une goutte sous peine de la voir mourir dans les plus brefs délais; un jour on faisait bouillir des litres de tisane aux herbes, et l'heure suivante il fallait qu'elle se nourrît de viande; croyez-m'en, j'ai cru devenir folle. Je ne sais si c'est l'inquiétude d'une mère, ou si je me suis moi-même trouvée atteinte à la poitrine; toujours est-il que j'ai parfois gardé le lit; et avec Berthe nous avons passé de longues heures à regarder la morne pluie glacée tomber, en nous réchauffant l'une l'autre, pendant que Félicité venait bassiner notre couche.

Savez-vous d'où vient son nom de baptême? C'est qu'un jour, bien lointain déjà, mon Dieu! nous avons assisté à un bal chez une comtesse de notre voisinage; et Berthe était le doux prénom d'une des jeunes personnes qui s'y trouvaient. Ainsi, si cette petite venait à faire un heureux mariage, son nom déjà lui ferait honneur, n'est-ce pas? Et ne déparerait pas dans une famille plus élégante que la nôtre.

Vous-même, ma chère, avez un ravissant petit nom: quelle pureté, quelle charmante inflexion dans ces trois syllabes si pleines de douceur! Et comment souhaiteriez-vous prénommez vos enfants, si vous en aviez?

Tendrement vôtre,

Emma B.



Chère Emma,


Il est vrai que j'apprécie mon prénom. Savez-vous qu'en latin, Candice signifie «blanc éclatant»? C'est amusant, je suis une métissée des Antilles! De plus, ma date de naissance étant le 18 avril, je suis de la saint Parfait! Mon arrière-grand-mère aimait dire que j'étais née sous l'étoile d'un ange.

Du haut de mes dix-huit ans, mon envie d'avoir des enfants commence à pointer le bout de son nez. Si j'avais une fille, j'aimerais tellement qu'elle s'appelle Apolline. Pour un garçon, Timothée m'enchante vraiment!

Avec toute ma tendresse,

Candice.



Vraiment, je vais de surprise en surprise! Vous savez donc le latin, comme un garçon? Vous êtes si savantes, à votre époque, que j'ai honte de poursuivre une conversation qui ne fera que montrer mon ignorance. Pauvre de moi! Mais la curiosité m'assaille, et j'apprends aussi que vous êtes une mulâtresse! Avez-vous donc vu les Antilles? Oh, je vous en prie, ma douce, décrivez-moi les parfums des îles, dites-moi les noms des oiseaux colorés, faites-moi goûter les merveilleux fruits de ce paradis! Quelle est donc la couleur de votre peau, la blancheur de vos dents, l'éclat de vos yeux, la douceur de votre chevelure?

Mais j'y pense soudain, et pardonnez-moi, ma chère, si mon sot enthousiasme vous blesse: pourquoi donc être venue s'enferrer dans le gris humide et triste de la France? Et pourquoi donc, si vous êtes née le jour de la Saint-Parfait, ne vous a-t-on honorée de ce ravissant prénom? Pour ma part, j'aime beaucoup Apolline, comme vous; il est si élégant! Mais Timothée me plaît moins: c'est un de ces noms qu'on trouve dans la Bible, et cela évoque pour moi par trop de mauvais souvenirs. Que pensez-vous des prénoms italiens, comme Giuseppe, ou Matteo?


Vôtre,

Emma B.

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