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Mercedès
écrit à

Emma Bovary


Pour une femme courageuse


    Je t'écris car j'ai connu les affres d'une femme voulant vivre une vie extraordinaire. Que penses-tu du fait que Charles ne fait rien pour chager ta vie? T'es-tu ennuyée avec lui? As-tu aimé le bal au château?

J'aime beaucoup ton histoire, qui est celle d'une femme très courageuse.

Merci beaucoup.

Mercedès

Madame,

Je suis enchantée de voir que vous me trouvez être une femme courageuse, bien que j'ignore absolument ce qui fait que jee pusse l'être. À moins que vous ne vouliez évoquer cette longue torture qui voit se délier des jours creux et monotones, des jours tristes et gris auprès d'un mari qui ne l'est pas moins. Oui, je m'ennuie avec Charles, un régiment s'ennuierait avec Charles, une assemblée de nonnes s'ennuierait avec Charles! Comment ne pas s'ennuyer à attendre, attendre sans rien avoir à faire dans ce trou crotté qu'est Yonville, entourée d'imbéciles à la vue courte et m'assommant de leurs discours pontificaux et compassés? Comment ne pas s'ennuyer à écouter vibrer le silence, coupé du cri d'un chien malade ou d'une oie qui cancane sur le chemin? À qui s'adresser pour partager mon affliction? Qui voudrait s'arrêter, goûter la musique, aller au théâtre -mais où donc?- écouter de l'opéra, causer au coin du feu, sentir enfin la vie, sentir en même temps que moi?

Alors, oui,  j'ai aimé la danse au château: je l'ai aimée comme on aime un rêve dont on doute après s'il appartient ou non à la réalité, s'il n'appartient qu'à nous, ou bien si d'autres l'ont vécu; j'ai aimé la danse au château comme aime la terre lointaine la vigie qui l'aperçoit, et qui a beau le crier au capitaine qui ne l'entend pas, tant la tempête est forte et qui se laisse abandonner, tant le naufrage est inévitable...

Emma B.
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