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Mélissa
écrit à

Emma Bovary


Petites questions qui me titillent


    Chère Emma,

Je voudrais savoir si tu as vraiment été heureuse avec ton mari. Si oui, pourquoi deux adultères?

Ensuite, concernant tes adultères, avec lequel as-tu été la plus heureuse?

Au revoir Emma!

Mélissa



Heureuse?

Heureuse?

Vraiment heureuse?

Quel âge avez-vous donc, ma chère petite? Ne dites rien, laissez-moi deviner: vous êtes demoiselle, jeune encore, bien éduquée sans doute, fraîche et blanche, à peine sortie des mains de votre mère, et toute prête à vous intéresser à l'amour, qui apporte, comme chacun sait, le bonheur et toutes sortes de félicités inconnues dont les rangs vêtus de bleu dans les couvents murmurent quelques bribes qu'on a cru entrevoir... dont quelque vieille cuisinière a laissé échapper les secrets en chantant la vieille romance, dont quelque jeune prêtre vertueux et enflammé a voulu désengorger vos jeunes âmes naïves dans le mystère de l'ombre religieuse, semant par ses questions l'ivraie dans des pâturages tout prêts à être ensemencés!

L'amour! L'amour, ma petite, existe sans doute, tant qu'on veut bien croire qu'on le ressent. Mais croyez-moi, ce n'est pas auprès d'un mari qu'on le trouvera. Aux premiers temps, peut-être, quand les regards font frissonner de l'attente, des désirs confus et à peine soulevés, de l'impatience des secrets conjugaux qui semblent si lointains et si proches à la fois... lorsqu'on ignore encore, malheureuse! Ce que cache cette délicieuse attente, les espoirs, les délicates émotions de l'âme et d'un corps encore sain et libre. Ne vous êtes-vous jamais demandée pourquoi leurs mères ne révèlent ces secrets sacrés que le soir des noces? Bien sûr, non: si les filles se le demandaient, bien hardies celles qui prendraient époux! Bien folles celles qui jetteraient ainsi leur cotillon par-dessus le moulin, et avec toute la joie pure de la jeunesse et du printemps, pour s'endormir doucement dans la laide crasse d'un foyer d'automne, à contempler l'empâtement des jours qui s'empilent jusqu'à vous étouffer...

Alors, ma petite chère, qu'est-ce que l'adultère? N'est-ce point demander à Dieu une nouvelle innocence? Hélas! L'adultère est comme le mariage: l'amant satisfait ravale sa fougue, et oublie qu'il a lui aussi mangé une pureté, à jamais envolée, à jamais, et autant de fois qu'on a cru redevenir sincère.

Ne vous mariez pas, mesdemoiselles, ne vous mariez pas!

Tristement vôtre,

Emma B.



Bonjour Emma!

Je voulais vous remercier de votre réponse. Je vous ai posé ces questions d'une part par curiosité et d'autre part parce que, concernant votre relation avec Rodolphe, j'ai été outrée de savoir qu'il ait pu vous faire autant de mal car je vous vois comme une jeune femme pure et douce qui cherche son prince charmant parmi cette réalité si décevante; votre histoire est passionnante!

Ensuite, je ne suis pas à votre place auprès de Charles mais personnellement, je le trouve adorable, un peu banal, certes, mais d'une gentillesse incomparable. Je crois qu'après analyse de votre histoire, votre mari est en fait certainement votre prince charmant. Mais bon, je ne peux me permettre de porter un jugement étant donné que je suis extérieure à votre histoire.

En tout cas je vous dis merci car votre réponse m'a touchée. Il est vrai que je suis jeune et l'univers qui m'entoure est inconnu mais je pense avoir les pieds sur terre.


Amicalement vôtre,

Mélissa.



Vraiment, ma petite, mais vous me ravissez!

Je vous dois des excuses; encore une fois, je me suis laissée emporter. Voyez-vous, en correspondant avec la société de votre époque, je pensais y trouver un amusement qui me distrairait de mes ennuyeuses journées monotones; mais figurez-vous qu'on passe son temps à me demander, je ne sais pourquoi, tant et tant de choses sur l'amour, le bonheur conjugal, l'adultère, et d'autres passions quotidiennes sur lesquelles je suis bien en peine de répondre. Je passe donc de terribles heures à enrager sur les lettres du vingt-et-unième siècle (mon Dieu! cela me paraît si loin! et cependant...) en remâchant ma triste existence plutôt que de l'oublier. Et je me noie, je me laisse aller dans le désespoir... Ma pauvre enfant, vous en avez fait les frais, et je vous prie de m'en excuser, car votre envoi me montre combien vous êtes charmante, et combien innocente dans vos propos.

En ce qui concerne mon mari, je ne puis que reconnaître son extrême gentillesse; mais enfin, les lapins sont gentils, les oisillons aussi, et encore les biches... et qu'en fait-on? On les mange, ma douce; on les élève et on les dévore. Voudriez-vous d'un lièvre pour mari? Non: on veut un loup, un renard, un chat sauvage, ma chère; on veut à ses côtés un puma ou une panthère, un homme, pas un avorton qui s'endort satisfait dans l'odeur du miel de son ménage; je veux un bandit, un chef, un guide!

Vous êtes bien jeunette encore; vous aurez le temps de vous en décevoir.

Bien sincèrement,

Emma B.



Vous ne me devez aucune excuse! Je peux parfaitement comprendre votre réaction. Ne vous inquiétez pas, mes intentions étaient bonnes, bien au contraire. Car votre histoire m'intéresse tellement que les questions me viennent une à une (après accumulation, cela fait un chiffre énorme!).

À présent je vous laisse tranquille. Au plaisir de vous avoir contactée!

Amicalement vôtre,

Mélissa.



Pardonnez-moi, chère petite, de mes emportements; si vous avez des questions à poser, je ne puis que vous encourager vivement à le faire. Je vous promets de ne plus me conduire comme une sotte jeune personne. Je ne comprends pas, au reste, que mon histoire fût bien intéressante; je préférerais savoir la vôtre; mais qu'importe! Je vous décrirai, si vous le voulez, ma pauvre vie et les joies que j'attends et qui jamais ne viennent...

Emma B.
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