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Gaston Lagaffe
écrit à

Emma Bovary


Ma Jeanne


   


Madame,

Je me nomme Gaston Lagaffe, je suis garçon de bureau aux éditions Dupuis et des amis communs sur Dialogus m'ont parlé de vous.

J'ose aujourd'hui vous importuner afin de vous demander conseil.

Mon travail aux éditions Dupuis me permet de côtoyer une charmante demoiselle prénommée Jeanne et j'en suis tombé amoureux. Malheureusement, ma grande timidité m'empêche de lui avouer mes sentiments. Je pense pourtant qu'une déclaration serait bien accueillie mais je n'ose pas.

Comment puis-je lui faire comprendre les profonds sentiments que j'éprouve à son égard? Aidez-moi, madame, je suis perdu.


Respectueusement,

G. Lagaffe


Mais, mon cher monsieur, quelle délicieuse lettre que la vôtre! Qui l'eût cru, que de nos jours de romanesques jeunes gens tels que vous existassent encore? Et puis, quel plaisir vous me faites de me demander conseil, non que je puisse vous être d'une aide bien précieuse; mais quelle délicatesse de sentiments chez vous, et qui augurent tant des délicats sentiments que vous portez à l'élue de votre cœur! Que voici une chanceuse demoiselle! Comme cela est adorable, de voir le soin que vous prenez à déclarer une flamme qui, je n'en doute pas, sera bien accueillie puisqu'elle vient d'un tendre jeune homme tel que vous! Que vous me ravissez en venant me voir, malheureuse femme déjà usée par l'âge et ce qu'on se doit bien d'appeler les joies du mariage et de la maternité, pour avoir le ton juste dans les douces paroles que vous brûlez d'adresser à la charmante! Que cela montre votre élégance, Monsieur, votre valeur enfin! Car qui douterait qu'un homme si désireux de satisfaire au mieux les idéaux de sa maîtresse fût mal accueilli?

Cependant, cher ange, j'aurais besoin de quelques précisions. Vous vous doutez bien que, pour satisfaire aux convenances, il faut que je sache quelles sont vos garanties; quel est le rang de la jeune fille, et quel est le vôtre; celui de vos parents, et des siens; la place que vous occupez exactement et ce que vous pouvez offrir à la demoiselle. Avez-vous une propriété, une maison, une rente? Je suppose que vous habitez Paris? Je ne connais guère de maisons d'édition autre part. Mais possédez-vous une garçonnière, un appartement peut-être? La jeune fille vit-elle avec sa mère, avec une servante? Et puis, d'ailleurs, comment la connaissez-vous? Son père possède-t-il la maison? Lui avez-vous été présenté? Et savez-vous seulement si elle est engagée quelque part?

Vous comprenez bien, mon cher enfant, que tout cela déterminera la façon dont votre déclaration sera reçue. Et puis, n'oubliez pas le papa...

Je brûle de connaître tous les détails de votre adorable histoire! Parlez-moi d'elle, surtout, vous me ferez bien heureuse.


Impatiemment,

Emma B.


Oh chère madame! Quelle gentille réponse!

Je vais donc essayer de vous donner plus de détails. Jeanne et moi venons d'un milieu modeste et nous travaillons tous les deux, moi comme garçon de bureau et elle comme secrétaire aux éditions Dupuis; c'est d'ailleurs grâce à nos emplois respectifs que nous nous sommes connus. Pour ma famille, j'ai une tante, un oncle, une sœur, un neveu et un petit cousin. Nous habitons une grande ville de Belgique mais nous ne possédons ni maison ni appartement. J'ai essayé une fois d'acheter une maison mais il y avait beaucoup de travaux et je n'ai pas pu les terminer. Jeanne habite avec sa maman. Je ne sais rien d'autre sur sa famille mais sa maman est assez stricte quant aux sorties ou fréquentations de Jeanne. Je n'ai jamais pu la rencontrer car les rares fois où j'ai raccompagné Jeanne, sa maman n'était pas là. Par contre, je suis presque sûr qu'elle n'est pas engagée ailleurs et que mes sentiments sont partagés. Vous comprenez, parfois, je la vois rougir lorsqu'elle me regarde. Une fois, elle m'a tricoté un joli pull avec la lettre «P» pour que je puisse garer ma voiture facilement. J'ai d'ailleurs cru un moment qu'elle s'était trompée de destinataire mais elle m'a vite expliqué l'usage de ce vêtement... Que dois-je faire? Que me conseillez-vous?


Avec mes respectueuses pensée,

Gaston

Mon cher jeune homme,


Me voici fort aise de recevoir de vos bonnes nouvelles. Que vous êtes charmant, et comme la lecture de vos coquetteries à tous deux m'émeut! Car enfin, il n'y a que chez les jeunes gens qu'on peut voir de telles délicatesses, et tant de pudeur... Vous êtes un jeune homme bien étrange, d'être à ce point remarquable d'honnêteté, et oserai-je vous dire que je me prends parfois à espérer à mon tour...? mais parlons donc de votre délicieuse, mon cher, car c'est bien là tout ce qui vous préoccupe.

La demoiselle vit donc avec Madame sa mère, personne que vous me décrivez fort stricte sur les relations que la douce peut entretenir. Et cependant, elle la fait travailler dans une fabrique où elle côtoie de jeunes gens tels que vous! Voilà qui est fort rare; mais c'est un bon signe pour vous, mon cher, soit que la nécessité ou le désir du mariage pressent la maman à accueillir de bon gré vos assiduités. Car enfin, si l'on surveille ainsi une demoiselle, c'est bien pour lui garantir un bon parti, et pour la prémunir des liens que sa naïveté ne manqueraient de provoquer dans un tel milieu; mais plutôt que de l'avoir placée, la mère l'a conduite dans un bureau! c'est donc qu'elle souhaite lui voir trouver comme prétendant l'un des employés de ce bureau, car autrement votre Jeanne serait quelque bonne ou quelque vendeuse dans une boutique de nouveautés.

Mais je relis votre missive, et soudain une question me frappe! Je vois que vous avez déjà raccompagné votre charmante? Vous avez donc pu vous fréquenter sans chaperon? Curieuse époque que la vôtre, mon Dieu! mais enfin, cela reste bon signe pour votre entreprise... il serait bon toutefois que vous vous présentassiez à Madame, afin qu'elle puisse juger de votre honnêteté d'elle-même, ce dont je ne doute pas qu'elle fera. Et puis songez donc que cela permettra à la demoiselle d'avoir une compagne à qui parler de vous... et cela ne peut qu'être bon pour nos projets! Songez que vous me dites, mon cher petit, que la belle rougit en votre présence... vous faut-il un message plus clair? Elle est à vous, mon cher; elle est conquise; mais son cœur de jeune fille ne sait encore ce qu'il peut appeler Amour, et la vierge a des pudeurs qui vous feraient enrager. Il faut donc que votre nom lui brûle les lèvres, que votre présence la taraude, que le son de votre voix la jette dans des emportements qui sont ceux de votre âge; et ne doutez pas que cette inclination charmante vous vaudra alors une passion qui saura parler d'elle-même à la maman! Comment faire cela? Oubliez, mon cher, oubliez pour le moment ce dont je vous entretenais, et gardez pour la mère les détails si sordides de l'argent -il vous faudra cependant vous porter acquéreur d'un logement, afin de garantir à la belle toute sécurité- et laissez parler votre âme! Je ne doute point qu'après peut-être un léger retrait que l'effroi virginal rend bien compréhensible, vous ne soyez maître de ce cœur si pur.

Dites-moi, dites-moi vite!

Votre

Emma B.

Chère madame,

C'est toujours un plaisir de recevoir une réponse de votre part et j'apprécie l'intérêt que vous portez à ma situation.

Lorsque j'ai raccompagné Jeanne, je ne suis jamais monté jusque chez elle. Je l'ai simplement déposée en bas de son immeuble. Une fois, un jour de neige, nous avons tellement parlé avant de nous quitter que la neige s'est entassée sur la voiture et que j'ai eu du mal à lui ouvrir la portière! Nos discussions portent toujours sur des sujets généraux. Nous n'avons jamais abordé de sujets personnels, je n'ose pas. Vous savez, je suis très timide et Jeanne aussi...

Il y a quelque temps, j'ai voulu faire des crêpes pour toute la rédaction et j'avais aussi invité Jeanne. Malheureusement, dans ma précipitation, j'ai confondu la farine avec un paquet de poudre élastomère! Mes crêpes se sont transformées en montgolfières. Car il faut que je vous dise, madame. Je suis gaffeur... J'en rougis en l'écrivant. Je suis très inventif mais aussi très maladroit.

Une autre fois, nous avons partagé le même rêve, chacun dans nos bureaux. C'est Prunelle, mon chef, qui me l'a dit. C'était un joli rêve où nous étions sur une île déserte. Dans ce rêve, tous les espoirs étaient permis mais au réveil... c'était tout autre!

Je n'ose pas demander à Jeanne de me présenter à sa mère. J'ai peur de son refus ou même d'une hésitation. Imaginez qu'elle ne me trouve pas assez bien? Je ne suis ni riche, ni beau. J'habite un petit appartement en ville et je ne peux pas me loger ailleurs actuellement. J'ai bien essayé de retaper une petite maison mais là encore, ma maladresse m'en a empêché.

Je suis dans une impasse et cet amour, je le crains, est voué à l'échec. Il vaut peut-être mieux qu'il reste au fond de mon cœur...


Je vous envoie mes plus respectueuses pensées,

Gaston

Mais que diable, mon garçon! Sont-ce des conseils que vous cherchez, des encouragements ou bien vous attendez-vous à ce que je fasse la leçon? Enfin donc! le voilà qui rougit comme la jeune fille qui devrait ainsi le remercier de ses assiduités et qui n'a pas même la chance de connaître la délicieuse fierté d'avoir su les provoquer! On n'a pas besoin de vous commander de ménager la pudeur de la demoiselle, mon cher; et à vous lire, je comprends bien que vous ne quémandiez point mon avis sur la question: que vous êtes charmant! Ce que vous voulez, en réalité, c'est parler de votre demoiselle tout à votre aise -car votre âme domptée le réclame- et ainsi différer encore votre demande.

Mais, mon cher jeune ami, si je suis un peu étonnée par vos atermoiements de pucelle et si malgré tout vous m'intéressez fort, je ne puis que brusquer vos hésitations et vous conseiller de vous conduire en homme. Attendriez-vous qu'un autre le fît pour vous? Seriez-vous si apeuré que vous le souhaiteriez même, afin de ne pas avoir à vous jeter dans la gueule du loup? Non, mon petit, non: croyez-moi, il vous faut vous déclarer, de crainte que la demoiselle ne vous soit soufflée sous le nez par quelque autre parti plus brillant que le vôtre! Allons! Du courage, voyons! Vous sentez bien vous-même que vous seriez bien accueilli; point n'est besoin d'être trop direct, et d'affoler la tendre jeune fille; mais ne pourriez-vous pas, par quelque phrase délicate, lui sous-entendre que vous comptez demander une entrevue avec madame sa mère? Et puis, comme si de rien n'était, causer un peu de votre situation, ou de votre famille, de tous les avantages enfin qu'elle pourrait avoir si elle envisageait de vous considérer comme un possible prétendant? Allons, mon ami; il faut se jeter à l'eau! Il faut vivre, et si vous ne le faites pas, qui le fera pour vous?

Je reste votre dévouée,

Emma B.


Chère madame,

Pardonnez mon retard à vous répondre mais à la réception de votre lettre, j'ai décidé de prendre les choses en main... J'ai invité Jeanne pour quelques jours de vacances à la campagne chez ma tante Hortense. Nous avons passé ensemble de très bons moments et nous avons beaucoup parlé. Nous nous sommes enfin avoué nos sentiments! Elle m'aime aussi! Malheureusement, nous sommes obligés de garder secrets ces tendres sentiments car sa mère aimerait semble-t-il un meilleur parti pour Jeanne et lui présente régulièrement les fils de ses amies, plus fortunés que moi. Jeanne reste impassible et refuse toute rencontre ultérieure avec ces «prétendants».

Nous sommes dans une impasse... Comment amener sa mère à accepter nos voeux?

J'attends encore votre aide!

Amicalement,

Gaston

Ah! Mon jeune ami, que vous me causez d'affres! Je n'eus pas cru, dans l'état dans lequel je suis, moi qui ai tant à soupirer sur la vie de femme, prendre autant d'inquiétudes pour vous!

Êtes-vous donc heureux, mon cher, de voir ainsi vos doux sentiments partagés? Avez-vous connu ce délicieux moment du frisson de l'âme et du cœur, aux côtés de la délicate? Rougit-elle bien souvent, détourne-t-elle le regard, jeune fleur sensitive? Quelles délices, quel bonheur que ces instants trop brefs! vous vivez là, mon ami, les meilleurs moments de votre amour. Qu'ils vous soient doux, qu'ils vous soient tendres!

Comme je vous envie, et comme je vous sais gré de me faire ainsi partager votre bonheur!

Mais vous m'écrivez que madame sa mère n'entend pas vous voir vous déclarer au logis. En êtes-vous bien sûr? Ou serait-ce les battements de votre cœur enflammé qui vous empêchent de voir l'indulgence de la dame? Dans tous les cas, surtout ne vous déclarez pas immédiatement; vous feriez peur à la mère, et peut-être même à la fille en étant trop pressant. Il faut, au contraire, habituer la maisonnée à votre présence, comme si vous aviez toujours été là; soyez présent, soyez indispensable; multipliez les petits services, sans jamais apparaître comme un inférieur, bien entendu; soyez attentionné, prévenant, aimable, drôle, serviable, généreux, amical; mais n'oubliez pas d'être discret, à l'aise, poil, respectueux et déférent même pour la jeune fille; gratifiez les domestiques, qu'ils soient vos alliés; soyez l'ami du portier; soignez la femme de chambre; félicitez les valets. Tout dans la maison doit vous attendre, et vous espérer quand vous n'y être pas; brillez sans être un poseur, intéressez sans être le seul à parler toujours, étalez votre savoir sans être un vieux barbon encyclopédique; soyez gai, agréable, aimable, et soyez aussi timide, effacé, délicat quand il le faut; soyez enfin le pilier du ménage, afin qu'on ne puisse pas se passer de vous: vous verrez alors que vos vœux seront comblés sans même qu'on s'en aperçoive.

Mais prenez garde, mon cher jeune ami, à ne pas trop vous sentir encore chez vous dans ce qui reste le logis de votre promise: ne tenez jamais rien pour acquis, et restez toujours élégant et honnête avec la jeune fille; pas une geste de trop, pas de baisers volés, pas de promesses inconsidérées ou de rendez-vous secrets: en cas de découverte, vous perdriez alors tout le bénéfice de vos efforts charmant, et seriez alors un gêneur... Soyez patient, soyez constant: vous ne le regretterez pas!

Impatiemment,

E. B.


Chère madame,

Il n'y a point de domestique chez Jeanne. Elle vit seule avec sa mère et d'après ce que je sais, elles n'ont guère l'habitude de recevoir. Nous continuons de nous voir en cachette car, même au travail, nous devons être discrets. Je ne sais pas où tout cela va nous mener mais pour l'instant, nous nous laissons un peu de temps. Peut-être, d'ici quelques semaines, pourrons-nous organiser une rencontre avec sa mère, peut-être au restaurant, je ne sais pas...

Je vous tiendrai bien sûr au courant de l'avancée de notre histoire !

Avec toute mon amitié,

Gaston

Mon cher monsieur,

Pardonnerez-vous mon long silence? Je suis irrécupérable, mon cher, et vous n'avez que trop de raisons de me haïr. Cependant, considérez que vous ne me reprocherez que mes incessants retards, et que vous ne pouvez m'accuser de ne pas prendre un intérêt tout particulier au déroulement de votre si charmante histoire. Avez-vous rencontré la maman? Vos secrets le sont-ils restés? Votre cœur brûle-t-il toujours?

Je sais bien que je suis impardonnable: mais ne me faites pas languir, je ne le mérite pas!

Vôtre,

Emma B.





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