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Annabel Leii
écrit à

Emma Bovary


L'ennui


    Bonjour,

Vous ennuyez-vous? À quoi ressemble votre ennui? Que pensez-vous de la mode et des arts de votre époque?

Au revoir et merci.

Mademoiselle,

Vous avez là un fort joli nom de baptême, et je vous en félicite. Quelle grâce, quelle délicatesse dans ces étranges sonorités! Vous me voyez enchantée.

Et voici que, sans le vouloir, je réponds à votre question: que pensez-vous donc, Mademoiselle, d'une femme qui écrit en secret à des inconnus d'un autre siècle, sans savoir même de quelle extraction, de quelle religion, de quelle race, de quelle contrée ils sont issus, et qui s'émerveille des détails qu'elle peut grappiller au morne séjour des longues heures de la solitude? Mon ennui, Mademoiselle, est un gouffre sans fond dans lequel j'ignore quand je suis tombée; les parois de ce puits immonde sont lisses et molles, tapissées d'une chose humide; et l'odeur de charogne qu'il dégage vous soulève les sens. Je tombe lentement et n'ai pas même l'espoir de voir un jour le soulagement que cette chute finisse.

C'est ainsi, ma chère, que je corresponds avec vos contemporains; mais on me pose des questions, puis on m'oublie... Il est donc écrit que je suis étouffée dans la noirceur de ce gouffre qui aveugle mes correspondants... J'aimerais tant connaître votre monde pourtant! Oh! Apprenez-moi donc où vous vivez, si vous avez appris la musique, de quelles étoffes vous êtes vêtue, si vous allez vous marier, la coiffure que vous préférez, si vous avez l'autorisation de lire des romans d'amour...

Quant à la mode, et aux arts, je n'en pense rien ma pauvrette: comment voulez-vous que dans mon trou terreux, enchaînée à un rustre, j'en sache quoi que ce soit? Monsieur Lheureux me vend des babioles scandaleusement chères; mais comment savoir si les modes qu'il me présente sont celles de Paris? Je crois plutôt qu'il m'apporte ce qu'il a, et qu'il le vante; mais qu'importe! C'est là ma seule distraction.

Emma B.

Chère Dame,

Je m'excuse de vous avoir oubliée. J'ai un peu honte de cet état de fait, j'avoue. C'est que mon emploi du temps était bien chargé et que mes vacances viennent à peine de commencer. J'ai maintenant le temps de correspondre avec vous.

Vous me dites que vous aimeriez tant connaître notre monde! Si vous saviez! Le vôtre est beaucoup plus poétique.

Vous me dites aussi ne rien connaître de la mode et des arts, j'en doute. Dans une adaptation cinématographique d'un livre qui fut écrit sur vous... Une adaptation cinématographique, c'est une sorte de théâtre contemporain, les images sont comme qui dirait enregistrées sur une bande et nous pouvons les visionner à notre bon vouloir en utilisant une machine adaptée. Mais j'ai peu de connaissances dans ce domaine, excusez-moi. Dans cette adaptation donc, j'ai pu voir l'actrice qui jouait votre rôle habillée d'une magnifique robe noire, qui, à mes yeux, définissait bien l'élégance de votre époque. J'ai vu de nombreuses gravures vous représentant et vous y êtes toujours bien habillée.

Trêve de bavardages, je vais répondre à vos questions.

Je vis en province près de la frontière allemande, en Alsace pour être plus précise. Je ne sais pas si ma région avait un autre nom à votre époque, sachez juste que c'est près du Rhin. J'ai, comme tous les enfants de mon époque, appris quelques bases de musique. Je sais le chant et quelques airs de piano et de flûte.

Vous voudriez parler des mes étoffes... Eh bien, apprenez qu'à notre époque, pour aller à l'école, les jeunes filles doivent porter la culotte, comme les jeunes garçons. J'ai, à vrai dire, un peu honte de cette situation. Le problème n'est pas de devoir porter une culotte, mais plutôt de devoir m'habiller comme une centaine d'autres banlieusards pour la majeure partie de mes journées. En dehors de ces moments, bien sûr, je m'habille autrement. Pour faire court, je ne parlerai que de ce que je préfère.

J'aime beaucoup le velours. J'ai plusieurs jupes, en velours, de couleurs différentes. Il m'arrive de porter des jupons par-dessous, comme à votre époque, mais sans crinoline. Ah, j'aimerais vraiment pouvoir porter l'une des belles toilettes de votre temps! J'ai une longue robe en lin bleue et noire, offerte par ma mère. Une de ces robes qui font penser à l'été. J'aime beaucoup me promener avec en ville. J'ai aussi un grand châle en laine que je ne porte qu'en hiver et des gants en dentelle que je porte le plus souvent avec la robe dont je viens de vous parler.

Je ne vais pas me marier, car je suis encore trop jeune. D'ailleurs, il me faudrait d'abord trouver la bonne personne pour ce mariage, n'est-ce pas? Je me surprends toutefois à rêver du jour de mon mariage. Vous penserez sûrement que c'est idiot, mais j'ai alors toutes les couleurs, toutes les musiques, toutes les sensations. C'est très beau, voyez-vous. Un jour, je me suis mariée en pleine nuit, sous la pleine lune, et nous nous sommes embrassés au moment même où les cloches sonnaient minuit.

J'adore me faire des anglaises. Je n'ai pas l'autorisation de lire certains romans, mais il m'arrive tout de même de les lire, parfois, en cachette. C'est un peu fou de vous l'écrire, mais personne ne relit mes lettres. J'aime beaucoup mon nom, moi aussi. Mais le vôtre nous raconte toute une histoire; vous avez, ou aurez, plus de chance que moi.

Annabel



Ma chère petite,

Comme votre lettre est passionnante! Comme vous m'avez fait rêver, seule dans mon grenier, peinant à imaginer votre monde, mais avec tant de délices!

Vous êtes donc bien occupée, que vous deviez attendre des vacances pour pouvoir m'écrire? Votre étude vous prend tout votre temps, sans doute. C'est qu'à vous lire j'ai bien compris que vous étiez une savante jeune fille! Qu'étudiez-vous donc? Savez-vous le latin, et la mathématique? Savez-vous des lois de la physique, ou de la physiologie? Que lisez-vous donc de si mystérieux? Je dois vous engager, ma chère enfant, à ne point trop vous plonger dans de certains romans qui ne sont pas destinés à la jeunesse, car ils rendent l'âme molle et l'esprit confus; ce ne sont pas là des lectures pour une jeune fille, qui doit avant tout se préoccuper de tenir sa place avec élégance et dignité. Ah! Mais si votre maman ne sait pas tout, je puis vous le dire, moi! Et je serai votre gouvernante depuis mon époque, là! Sachant bien, petite mignonne, que vous ne saurez que me faire enrager de loin à me conter vos folies sans que je vous puisse mettre en pénitence!

Allons donc, ma chère enfant, vous me pardonnerez ma complaisance à votre égard, et ma liberté de ton, car vous ne savez comme vous m'avez fait plaisir. Vous avez déjà lu trop de romans, sans doute. Vous marier la nuit! Mais savez-vous que c'est ce dont j'eusse rêvé, ma mie, un cortège aux flambeaux, dans la douceur d'un soir d'été? Ah! Comme c'eût été doux, délicieux, comme la noce eût été embellie de ce silence et de ce mystère! Hélas, mon père et mon époux ne comprennent rien à ces délicatesses qu'ils nomment: fantaisie. Comme je vous comprends, ma chère, et comme votre désir réveille en mon âme de douloureux échos! Ne rêvez pas trop, ma fille; soignez votre imagination en vos rêves secrets, mais n'oubliez pas que vous serez soumise à un époux pratique et positif qui ne veut qu'avoir le ventre plein à la chaleur du feu...

Mais qu'entendez-vous par «trouver la bonne personne»? Qu'attendent donc vos parents? Vous faudra-t-il un époux fortuné, possédant des terres? Ou plutôt un maître en droit qui tienne clientèle? Et vous, que préféreriez-vous? Comment imaginez-vous celui que vous choisiront vos parents? Que fera-t-il? Comment vous aimera-t-il? Que vous dira-t-il? Je suis bien certaine que vous êtes charmante à ravir avec vos anglaises et vos robes de velours. Je suis très surprise en revanche d'apprendre que vous portez parfois des culottes, comme les garçons. C'est sans doute plus commode pour monter à cheval, mais l'on peut donc voir votre pied? Vos jambes sont à la vue de tous? De tous les hommes, voulez-vous dire? Mais à quel âge pouvez-vous donc prendre la robe longue? N'êtes-vous pas gênée que l'on voie ainsi votre cheville et votre genou? Et n'avez-vous point froid? J'imagine enfin que si toutes les filles portent ainsi la culotte —quelle amusante expression, maintenant réalité, au moins dans le vêtement!— personne n'y trouve à redire, mais j'ai peine à y songer sans me sentir gênée pour vous, ma petite!

Moi, j'entretiens quelques chiffons, pour m'occuper, voyez-vous... Et ce n'est pas parce qu'on n'a à être belle pour personne qu'il faut s'attifer comme une pauvresse. De plus, le bleu profond me va très bien; si vous voyiez les regards des sèches vieillardes de quarante ans à l'église! Elles font semblant de croire que la coquetterie se trouve déplacée en ce lieu saint, mais elles crèvent de jalousie! J'aimerais me faire coudre un corsage rouge, mais je m'ennuie déjà de devoir répondre à ma belle-mère, qui trouve que tout est toujours trop beau pour moi —comme s'il était scandaleux de vouloir se montrer élégante à son fils, qui, par ailleurs, ne s'intéresse guère à mes toilettes— mais cela n'est pas de votre âge, ma chère enfant, pardonnez-moi mes rancœurs si vives, je ne vous en parle plus, chut!— et aux tristes douairières de la ville, qui chuchotent sans cesse dans mon dos. Si j'avais plus d'argent, j'aurais de belles toilettes. Pour l'instant, je suis obligée de m'arranger comme je le peux avec ce que j'ai. C'est encore bien trop bon pour ces rustres, ma chère, qui se gaussent de voir le bas de mon jupon de soie ramasser la crotte du chemin!

Je suis impatiente, chère Annabel, de lire comment vous passez vos journées et la façon dont vous occupez votre temps. Votre lettre fut pour moi passionnante et je suis si heureuse que vous m'envoyiez un peu de fraîcheur dans mon assommante retraite campagnarde!

À bientôt, donc, ma chère enfant,

Emma B.
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