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Sylvain
écrit à

Emma Bovary


La tristesse


   

Chère madame Bovary,


Je me présente, je m'appelle Sylvain, j'ai vingt-cinq ans et j'ai une question à vous poser si cela ne vous dérange pas: comment faites-vous pour survivre à cette existence si placide et si terne, comme celle que je vis aussi, une existence triste et grise? Je suis malade, j'ai une dépression dûe à ma santé mentale un peu instable. Quels conseils auriez-vous pour moi, pour m'aider à avancer dans la vie?


Sylvain, votre ami


Mon pauvre monsieur! Vous aussi, alors, vous aussi? Votre existence vous paraît-elle si morne et si glacée que les traces des roues de la diligence dans la boue gelée des chemins creux vous semble plus enviable que cet épuisement contraint à rester près du feu en attendant que vous recouvre la poussière silencieuse des jours identiques? Le désespoir d'être prisonnier de l'horloge impitoyable vous assèche-t-il la gorge jusqu'à rêver de ne respirer plus, tandis que l'araignée sombre de l'attente tisse devant vos yeux ce voile gris et collant qui plissent de larmes vos paupières fatiguées? Ah! Mon pauvre, pauvre jeune homme, que vous êtes à plaindre, et comme je vous comprends! Je croyais pourtant qu'il n'y eût que nous, malheureuses épouses, fantômes du foyer, à s'enterrer dans des bourgades boueuses et à attendre, maudites, la mort trop lente.... Partir! partir! S'évader! Pour moi, j'aime à bouger de place, et le dérangement m'amuse toujours: je crois que c'est cela qui pourrait sauver mon âme de la plus affreuse des pensées... je rêve de mers, d'océans, de tempêtes et de ciels orageux; je rêve de galops, de vertes collines inconnues de moi; je rêve de sauvages dans des contrées riantes aux fruits gorgés de soleil... Loin! Loin!

Mais nous devons rester, damnés de la médiocrité... Et l'amour n'existe pas!

E. B.


Je vous remercie infiniment de votre réponse. Quand je l'ai eue, elle m'a fait chaud au cœur. Vraiment merci pour votre soutien et votre compréhension.


Sylvain


Ah! Mon cher, je vous sais bien gré que ma réponse eût pu vous apporter quelque réconfort; je dois vous dire que les correspondances que j'entretiens, si elles plongent souvent mon âme dans la mélancolie, m'engagent aussi à ne point me croire seule dans mes douleurs, et m'encouragent à poursuivre une existence dont j'ose croire que quelqu'un se soucie.

Bien à vous,

E. B.
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