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Auclim 
écrit à

Emma Bovary


La science, la philosophie et les arts


   

Bonjour,

Il est amusant de penser qu'un jour, vous vous y intéresserez peut-être pour un temps. Vous pourriez, si rien ne vous en empêche entre temps. Cela cadrerait tout à fait avec votre personnalité. Peut-être même que si vous aviez vécu à notre époque, vous seriez connue en tant que biologiste, ou je ne sais trop quoi d'autre, plutôt qu'en tant que femme de médecin.

Vos intérêts et vos passions sont très changeants, n'est-ce pas?

J'ai lu le livre qui relate votre vie, écrit par un certain Flaubert, et je pense que vous auriez pu faire de grandes choses, mais quelle idée folle que d'essayer de changer le passé en vous envoyant une lettre à ce propos...

J'aurais beaucoup apprécié que ma femme fût aussi romantique que vous. Nous aurions pu discuter de belles choses. Je passe d'ailleurs par la même occasion le bonjour au docteur Bovary. S'est-il déjà mis à soigner les pieds bots?

Auclim.


Mais, Monsieur, que me voulez-vous? Que dites-vous? Je ne comprends pas le sens de votre missive. Vous me dites tout ce que j'aurais pu faire de mes jours s'ils n'avaient point été ce qu'ils sont? Voulez-vous donc me désespérer tout à fait? Eh! quoi, Monsieur: à quoi sert de me faire miroiter ce qui n'est et ne sera jamais possible? Vous êtes bien cruel; et puis vous me dites des sottises. Une femme scientifique, c'est bien cela dont vous parlez? Bien sûr, bien sûr, mon ami; et puis ces femmes médecins dont vous me parlez vont au collège, vont à la Faculté, vont seules dans leurs voitures qui se meuvent sans chevaux, et fument dans des salons en même temps que des hommes à qui elles n'ont pas été présentées. D'ailleurs, elles ne connaissent plus les affres de la maternité, ni des cycles de la Nature, et ainsi sont absolument libres de choisir leurs occupations. Et puis, elles portent les cheveux courts, et des culottes de serge colorées. Allons! Monsieur, vous me fîtes bien rire.

Figurez-vous que l'autre jour, chez la nourrice crottée qui débarbouille contre beaucoup trop d'écus la petite Berthe Bovary, je me pris soudain à imaginer la commère avec une culotte, dans sa voiture, tout comme je viens de vous l'exposer, allant à ses consultations; la pauvre femme était alors le cotillon dans la boue, à courir après cette petite qui s'était échappée pour s'aller rouler dans le ruisseau. L'une avait le museau barbouillé, l'autre, l'air hagard, les ongles noirs, des mèches de cheveux filasse s'échappant de son bonnet jauni au nœud tout de travers; le joli tableau! Je me pris à rire, à tant rire à envoyer en pensée cette femme au collège, à lui faire porter la bauge de mon mari, avec son air de bête et ses mines empotées, qu'elle crut que je me trouvais mal. Et la voilà, affolée, de se jeter en tous sens: «Madame se trouve mal! Madame a ses vapeurs! Les vapeurs de Madame! Madame a ses empêchements!», en cherchant du vinaigre qu'elle ne trouvait pas, étant embarrassée de la petite et d'un désordre crasseux que je ne saurais vous décrire, tant sa maison est mal tenue. Et moi de rire, de rire encore, sans pouvoir la rassurer; heureusement si je puis dire, l'enfant, prise de frayeur, s'est mise à pleurer et j'ai repris mon calme.

J'ai raconté le soir venu l'épisode à Félicité; savez-vous ce qu'elle a trouvé à me dire? Elle a haussé les épaules et, s'essuyant les mains sur son tablier, et en secouant la tête d'un air navré, a soupiré: «Madame a encore trop d'imagination, cela n'est pas bien». Et elle m'a préparé une tisane calmante aux herbes, comme si j'étais une jeune fille. Ah! Monsieur, la bêtise populaire est une sagesse, et je rêve déjà trop sans que vous ne nourrissiez mes chimères.

J'ai entendu parler de ce monsieur Flaubert. Il s'agit là d'un écrivain, n'est-ce pas? Mais je ne peux croire qu'il s'intéressât à une femme dans mon état. Vous n'êtes qu'un vil flatteur, je ne sais trop pourquoi; je vous pardonne si vous m'expliquez ce que c'est, pour vous, que le romantisme. Je ne passerai pas votre message pour le docteur, car vous comprendrez aisément qu'il ignore tout de mes relations avec monsieur Du Montais et avec votre époque. Pensez donc!

Emma B.

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