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Marine
écrit à

Emma Bovary


La première rencontre avec Charles


   

La première fois que vous avez vu Charles, comment avez-vous fait pour ne pas le trouver ennuyeux?

Marine


Mademoiselle, au prénom si enchanteur, évoquant les ondées lointaines des mers terriblement libres...

La première fois que j'ai rencontré celui qui devait devenir mon mari, je sortais du couvent où j'avais seulement fréquenté les sœurs et mes jeunes camarades; et loin de parfaire la délicate éducation que j'avais reçue, de chanter la romance, de travailler le piano, de m'entretenir dans le monde de mes dernières lectures ou d'ouvrages de dames, je suis retournée chez mon père, ma mère étant, la pauvre âme, morte à ma naissance. Là, je dus faire aller le ménage; et je passais mon temps à coudre des pièces aux bas, à sortir la volaille et à attiser le feu, bien que ma place eût dû être ailleurs; et puis, qu'aurait fait mon père, le cher homme, si je ne lui avais point tenu compagnie?

Lors d'un rigoureux hiver, il se cassa la jambe, et le médecin qu'on fit quérir était Monsieur Bovary. Il n'était guère causant, mais c'était l'homme de l'art; il donnait des ordres, arrangeait tout, n'était pas là pour entretenir notre conversation. Plus tard, il revint souvent, et plus souvent même, me semblait-il, que ce que l'état de mon père nécessitait de soins. Là encore il ne brillait guère; mais étant moi-même fort ingénue, je ne pouvais que l'imaginer timide lui aussi; et faut-il vous dire qu'à cet âge, le moindre frisson fait trembler le monde... Ainsi, il n'était point question que je pusse le trouver ennuyeux, puisque j'ignorais ce que c'était qu'un homme; et je pris trop légèrement son mutisme pour de l'élégance, sa gêne pour de la délicatesse, sa gaucherie enfin pour de l'amour; la vérité est venue ensuite... Ah! Mademoiselle, si vous saviez!

Emma B.

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