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Alicia
écrit à

Emma Bovary


L'amour avec un grand "A"?


    Chère Emma,

J’ai seize ans et je viens de lire votre livre. Malgré sa longueur, celui-ci m'a beaucoup plu. J’ai surtout aimé vos moments d'amour, de passion et vos rêves... Moi aussi, je vous l'avoue, je suis une romantique dans l'âme, j'aime beaucoup les livres d'amour tout comme les films à l'eau de rose. Mais je me suis rendu compte que la vie est beaucoup plus compliquée que l'on ne peut l'imaginer. C'est pour cela que j'ai besoin de vos conseils.

Il y a de ça bientôt un an, j'ai rencontré un garçon. Dès le début, il m'a beaucoup plu. Il était gentil, généreux, drôle, bref, parfait, mais je sortais d'une histoire et je n'étais pas prête pour retomber amoureuse. Seulement, il y a quelques mois, lors d'une soirée, je me suis rendu compte que malgré tout, j'avais des sentiments pour lui. Je crois qu'il s'en doute. Mais je ne sais comment le lui dire, ni quand le faire... Ce vendredi, nous sortons à plusieurs mais pensez-vous que je devrais faire le premier pas ou devrais-je attendre un signe du destin?

Merci d'avance pour votre réponse,

Alicia



Mademoiselle,


Vous me charmez, vous me charmez. Mis à part que jamais de ma vie je n'eus pu avoir la sotte idée d'écrire un livre et que donc, à moins que l'avenir ne découvre en moi d'insoupçonnés trésors littéraires, ce que je n'ai hélas pas la prétention de croire et entre nous, pauvrette, à qui lire? Aux chevaux de l'auberge? Mais passons… Point de livre, donc, et vous devez confondre avec une personne de votre temps. Vous avez de ma vie une idée magnifique dont je ne sais si elle doit me faire rire ou sombrer dans le plus profond désespoir.

Mais c'est de vous qu'il s'agit, ma jolie; vous êtes jeune, allez, et vous croyez en l'amour —et en films— vous aurez bien la bonté de me mander une explication à ce sujet, car je n'ai pas la moindre idée du genre de romans que cela puisse bien être. Bien sûr! Quelle blanche jeunesse de seize ans ne croit pas en l'amour? Et quel oison du même âge ne croit pas, lui non plus, que cela est possible! Voyons, c'est merveilleux; c'est si attendrissant... Mais je vois que vous vous inquiétez; la vie est compliquée, me dites-vous; et on me demande conseil, on s'interroge, on tremble, n'est-ce pas? Ah! Que vous êtes délicieuse! Et pour vous, ma mignonne, je vais me départir de ma noirceur habituelle et de mon dégoût de tout; d'autant que d'autres courriers de jeunes filles ont pu m'apprendre que chez vous les usages ne sont guère les mêmes que ceux que je subis... Eh bien! je vous le dis, comme le curé vous le confierait dans le secret du confessionnal: vous l'aimez? Dites-le-lui, ma chère, prenez le taureau par les cornes, si je puis m'exprimer ainsi, et vivez l'amour quand vous le pouvez encore!

Mais attention, jeune fille, n'allez pas vous faire la réputation de ce que vous ne méritez pas; restez à votre place, soyez timide, raffinée, délicate; sachez faire comprendre, par des gestes un peu plus appuyés, des regards coulés, des inflexions de la voix, des abandons des épaules, des roulements de bras, de ces langueurs qu'on croit deviner... Ayez des soins pour lui, ayez des amertumes, ayez des tendresses, ayez des états d'âme enfin, qui lui soient destinés sans qu'il se puisse égarer, et sans que l'on remarque en société que vous puissiez vous montrer insistante. Prenez garde, ainsi, de la bonne compagnie que vous semblez avoir, toujours prompte à mettre mal à l'aise, toujours railleuse et cancanière; ayez, si vous en avez l'occasion, un moment seul avec votre amoureux, et sachez lui montrer que vous ne dédaigneriez pas des hommages, qui trouveraient chez vous un heureux accueil; regardez par en-dessous, bouclez vos cheveux de ce mol geste du doigt, étendez votre jambe pour montrer votre cheville, soupirez, ayez l'air d'attendre... mais ne soyez pas impatiente! Les hommes sont de grosses bêtes; la moindre contrariété les arrête; ils vont en gros sabots et ne savent où les poser pour ne point froisser votre toilette.

Aussi, si votre entiché est un lourdaud, aidez-le un peu; qu'il vous seconde à replacer une épingle; qu'il vous tienne un peu votre mouchoir; qu'il regarde attentivement cette égratignure imaginaire qui vous fait tant souffrir, sur le poignet, sur le bras, à l'épaule, près du cou, vers la gorge... Ayez de ces abandons qui signifient tout; de ces faiblesses qui réclament l'appui d'un bras protecteur; de ces fragilités qui nécessitent un secours physique qui dépasse un peu la bienséance... Vous verrez que le trouble qui vous saisira alors sera si explicite qu'il ne sera rien besoin de dire: et alors vous vous abandonnerez.

S'il ne répond pas à de tels appels, ma chère mignonne, c'est un affreux empoté, et vous serez mieux à vous faire éventer ailleurs; si vous attendez un signe du destin, croyez-m'en: vous resterez sotte et pucelle dans le giron de votre maman.

Aimez donc, jeunesse, aimez donc! Hâtez-vous, jouissez!

Emma B.
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