Retour en page d'accueil de Dialogus

Sonia 
écrit à

Emma Bovary


 L'amour (3)


   

Bonjour,

Ma mère m'a longuement parlé de vous et de votre vie. J'ai lu le livre de Flaubert il y a quelque temps. Enfin, ma mère m'a forcée à lire le livre de Flaubert, d'après elle c'était un très beau livre et je devais faire un exposé, en cours de littérature.

Je ne suis pas une personne qui lit beaucoup, d'habitude, mais j'ai bien aimé. Il citait «Paul et Virginie», alors je me suis dit que j'allais le lire, juste pour voir. Je ne l'ai pas fini, on m'avait interrompue pour dîner, mais je suis arrivée au milieu et c'est merveilleux. J'aimerais bien vivre dans un endroit comme ça. On doit être tellement heureux.

Alors, je voudrais vous poser quelques questions.

Comment recevez-vous nos messages? Dans des paniers à fruits? Vous les trouvez entre les pages des livres? Croyez-vous en Dieu? Qu'est-ce que l'amour? A-t-on une chance de trouver un jour le Grand, l'Unique Amour?

Madame, aimez-vous les églises? C'est beau, une église. Vous aimez ce qui est beau?

J'aime bien la façon dont vous écrivez. J'imagine que tout le monde écrivait comme ça, à l'époque, comme les lettres dans le livre sont écrites pareillement. C'est très élégant. Oh, mais je suis bête! Au moment où vous recevrez ma lettre, le livre n'était pas encore écrit. Vous devez bien rire en m'entendant parler d'une chose qui n'existe pas.

Je vous salue donc et vous demande d'excuser l'utilisation d'une adresse e-mail jetable pour vous écrire: ma vraie était envahie par le spam et la publicité.

Je m'en vais finir «Paul et Virginie»,

Sonia.


Ma chère enfant,

Savez-vous que vous m'avez bien longuement fait réfléchir, et que je me suis montrée si préoccupée par votre gentil courrier que j'en ai oublié mes travaux ordinaires? J'ai passé quelques jours à rêver grâce à vous, mais aussi à me lamenter devant les mystères de votre temps qui me font parvenir vos pensées sans que je puisse, à mon grand dam, les interpréter et les comprendre comme je le souhaiterais.

Ainsi, je ne comprends miette à votre histoire de livre de ce M. Flaubert, que je n'ai pu me procurer puisque je n'en sais point le titre; que vous mêlez à «Paul et Virginie», qui fut l'une de mes lectures favorites lorsque j'étais jeune fille; mais dont vous dites qu'il n'est pas encore écrit; que votre adresse est jetable et qu'il existe une email, le spam et la publicité. Qu'est-ce donc encore que cela? Sont-ce d'autres livres? Ou bien, peut-être, messieurs Spam et Publicité sont-ils alors leurs auteurs? Et pourquoi voudriez-vous jeter la email? Est-ce là un nouveau titre? J'en ai parlé à Lheureux, et il a longuement bougonné, vexé sans doute de ne pas connaître ce dont vous parlez, et enragé de ce que je ne pusse évidemment lui révéler d'où venaient mes désirs de lectures. Il est bien commode pour commander de petites choses, mais dès qu'il s'agit de sortir un peu du commun, bien sûr, il n'a plus rien! C'est un personnage somme toute assez grossier —je ne m'en sers que pour me désennuyer. Mais enfin, passons, car je suis bien certaine que vous m'expliquerez tous ces mystères —je me demandais aussi bien: pourquoi votre adresse change-t-elle? Vous voyagez donc beaucoup? Êtes-vous de la famille de romanichels? Ou monsieur votre père voyage pour ses affaires, peut-être?

Je dois me résoudre à cesser de me tourmenter puisque je n'ai pas d'autre espoir de réponse que celui que vous voudrez bien prendre le temps de me donner; en attendant, je vais avec plaisir répondre à vos questions.

C'est Justin qui me porte mes messages; c'est bien le seul en qui je puis avoir confiance. Félicité est trop radeuse, voyez-vous; quant aux autres messieurs, je ne puis évidemment être vue en leur compagnie. Je soupçonne Lheureux d'être au fond déshonnête; et quant à Homais, il serait trop gâté d'avoir de quoi me sermonner. Il faut donc parfois un peu de temps pour que le petit me confie mes courriers; qu'il soit laissé en paix par Homais; que Félicité soit occupée à quelque tâche qui l'éloigne; que j'aie le loisir de dissimuler la lettre, entre les pages des livres, en effet, ou bien dans mon petit secrétaire, où je suis bien sûre que ne fouillera jamais mon mari —d'ailleurs il ne fouille guère chez moi, ni mes comptes, ni mes journées, ni mes sentiments, ni mon âme, ni rien.

Il est bien curieux, ma chère, que vous sépariez vos questions sur Dieu et sur l'église. Eh! N'est-ce pas là sa maison? J'ai aimé les églises, petite, puis demoiselle; les ors, l'encens, la musique, la profondeur immense où résonnent les orgues, la lumière rare que les vitraux colorent, l'air sombre qui porte à rêver... J'ai aimé le luxe des ciboires, du calice, des chasubles de fête, des robes de la Vierge, les décors pompeux de l'église et l'odeur mélangée de bougie, d'humidité et d'encens; j'ai aimé chanter aussi, à pleine voix, sous les voûtes peintes comme un ciel plus clément que le vrai; j'ai aimé le mystérieux latin qui se psalmodie comme une incantation. J'ai aimé Jésus, profondément, passionnément, ma petite; j'ai souffert avec lui, j'ai pleuré avec Marie-Madeleine, je l'ai pris sur mes genoux et l'ai porté au tombeau; mais Lui, entendez-vous? Lui ne m'a jamais regardée, jamais vue, jamais entendue. Dieu, parmi la volupté de richesse et la délicatesse des honneurs de sa maison, oublie les hommes et se repaît de leurs prières comme d'un succulent repas qu'on n'oublie que pour attendre le suivant. Dieu, ma petite, ne s'occupe pas de moi, et pas plus de vous. Comme l'Amour, Mademoiselle, qui ne sait que faire souffrir sans jamais rien résoudre; jamais.

Aussi, heureusement qu'il existe de belles choses, car c'est là la seule façon d'être digne.

Ne me faites pas languir et expliquez-moi donc votre lettre.

Vôtre,

Emma B.

************************Fin de page************************