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Kity Kat
écrit à

Emma Bovary


 L'amour


   

Bonjour,

Je voudrais vous demander un conseil. Voyez-vous, je ne me suis toujours pas dévêtue devant mon copain car je complexe sur mon physique. En effet, je suis un peu amaigrie. Quel conseil me donneriez-vous? Je tiens à préciser que cela fait un mois qu'on est ensemble et, pour l'instant, on file le parfait amour.

Merci de votre compréhension, à bientôt.

Kity Kat


Chère mademoiselle,

Vous me voyez charmée que l'on puisse s'adresser à moi comme à une personne de bon conseil. Quelle confiance de votre part! Je suis enchantée de pouvoir recueillir vos secrets de jeune fille; soyez sans crainte, ma chère petite, je les dissimulerai bien doucettement dans mon cœur éprouvé.

Voyons ce que vous me demandez. D'après les courriers que l'on m'a précédemment fait parvenir, j'ai cru comprendre qu'à votre époque les jeunes filles n'ont pas tout à fait les mêmes obligations que j'ai pu avoir. Ainsi, après renseignement auprès de Monsieur Du Montais, je découvre que vous pouvez, sans être fiancée, vous targuer d'un chevalier servant de votre choix, et sans l'assentiment de vos parents, bien qu'ils en aient parfois. Bien, très bien! Merveilleux! J'ai peine, ma chère petite, à ne pas vous jalouser, voyez-vous... Mais je vais tenter de clore la bouche à mes peines et de ne me consacrer qu'aux vôtres. J'ose à peine, cependant, m'imaginer ce qui vous est permis sans la surveillance de vos parents. Sainte Vierge! Si jeune, que de soucis! Et s'il vous advient d'avoir des espérances? Est-il à votre époque communément admis d'aller chez la faiseuse d'anges? Mais je dois, sotte que je suis, bien me dire que les marmots nés hors mariage ne sont plus des bâtards à dissimuler, en proie à toutes les vexations. Que c'est donc doux à entendre! Dois-je espérer pour vous, ma chère, d'heureux événements? Je suis bien curieuse, mais je brûle de savoir quel âge vous avez. Ne vous pressez pas trop cependant, si vous saviez de quel souci il s'agit!

Mais voici ce que je ne comprends pas: vous avez donc choisi votre compain parmi, sans doute, bien d'autres jeunes gens qui vous poursuivaient de leurs assiduités. (Mon Dieu! Que j'ai peine à m'imaginer pareil tableau, qui doit être pourtant si charmant! La jeune fille rosissant sous les hommages fleuris, madame sa mère en chaperon bienveillante et douce... Mais au fait, pourquoi ne lui demandez-vous pas conseil? Une mère si délicate et si sensible pour laisser son enfant papillonner ainsi doit être bien aimante.) D'où vient donc alors cette gêne que vous éprouvez dans les moments d'intimité? N'aviez-vous point déjà une gêne lorsque vous l'avez élu? Ou bien ce désarroi s'est-il produit ensuite? Et n'est-ce point finalement de son fait si vous vous montrez contrainte et gauche sous son regard? Qu'attendez-vous donc de lui?

Mais si je puis me permettre, ma douce petite, votre amoureux en a déjà sans doute vu bien d'autres. Que croyez-vous donc qu'apprennent les pères à leurs fils, et qu'ils font les jours de foire? Allons, croyez-moi, il en a vu des maigres, des grasses, des potelées, des jeunes, des vieilles, des grosses, des presque vierges, des vérolées, des fraîches comme le printemps, des laides et des belles. S'il a eu l'heur de trouver grâce à vos yeux, donc, ce n'est pas la comparaison d'avec les filles de mauvaise vie qui lui viendra en tête au moment de lui offrir ce que vous avez de plus cher. Pensez donc! Quel cadeau vous lui faites, quel dévouement vous aurez envers lui! À moins qu'il ne soit pas le premier; mais dans ce cas j'imagine qu'à votre époque si libre on salue le choix et plus la virginité.

Donc, ma chère, il vous a vue maigre, il vous a voulue maigre, il vous aura maigre. Et si, vraiment, ôter vos jupons est une souffrance trop pesante, n'avez-vous pas de ces chemises très commodes qui sont à la fois chemise et culotte, savez-vous? La chemise en haut, sous le corsage, et au lieu d'être lâche à la taille, elle se sépare en deux pans qui forment culotte courte. Ma mère, hélas, m'a quittée bien jeune et n'a pas vu mon trousseau; mais ma belle-mère, du temps où elle tentait encore de dissimuler son mépris pour moi et où elle suait d'effort pour paraître aimable, m'en avait montré plusieurs, de son mariage à elle (et qu'elle comptait me faire employer, Mon Dieu! Toutes jaunies, aux dentelles déchirées, quelle plaie!), spécialement brodées: autour de la fente que vous savez, il était inscrit en velours «Dieu le veut» ou «Croissez et multipliez-vous». Cela, savez-vous, dissimule assez bien tous les défauts dont on ne veut qu'ils paraissent au grand jour, tout en laissant le loisir de faire ce pour quoi on a montré sa chemise. Alors! Ma douce, votre désarroi n'en est pas; attention à la marmaille, qui s'attrape si vite, et profitez bien de ce que vous êtes venue me conter!

M'en donnerez-vous des nouvelles? Je rougis de ma demande, mais puisque vous n'avez pas tremblé à faire la vôtre...

J'attends de vous un petit billet qui me dise que vous engraissez, baignée dans l'amour!

Vôtre,

Emma B.

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