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François 
écrit à

Emma Bovary


Idées de voyage


   

Chère Emma,


Je me permets de vous écrire cette missive qui, je l'espère, arrivera à bon port par l'entremise de Dialogus.

Monsieur Flaubert, qui semble être de vos connaissances, a écrit que la vie que vous menez à la campagne n'avait rien de très passionnant, ce que je peux comprendre. Pourquoi ne pas alors voyager, en train, à Paris ou faire quelques séjours en Italie? Se cultiver, visiter Florence, Rome?

Avec ma tendre amie, nous voyageons beaucoup en train et en avion et, à chaque visite d'un de ces lieux, c'est l'émerveillement. Le fait de partager ces moments à deux les rend encore plus doux.

Pourquoi donc ne pas convaincre votre époux de vous emmener visiter ces endroits?

Bien à vous,

François


Ah! monsieur, que vous m'avez fait souffrir!

Pardonnez mon retard à vous répondre, monsieur; mais j'ai longtemps pleuré sur votre lettre et l'ai gardée bien précieusement contre mon sein, des jours durant, au risque qu'on la découvrît; puis je l'ai dissimulée et je me promets de la relire sans cesse les jours sombres, pour me réchauffer l'âme et le cœur.

Quoi! Il existe donc des maris doux à l'âme tendre, qui font voyager leur épouse pour s'émerveiller avec elle de l'Italie? Combien chanceuse, cher monsieur, est votre bien-aimée; combien comblée est celle que j'imagine pareille à une héroïne de romans, dont les jours s'écoulent dans la douceur paisible d'une existence sereine!

Ah! que j'aimerais, monsieur, connaître un homme tel que vous! Qui ait le temps, qui ait les finances, certes, de voyager; mais qui en ait l'esprit, qui en ait l'envie! C'est si rare, monsieur; les hommes sont des rustres ou des lâches, et je crois que dans mon siècle les peintres, les écrivains et les musiciens sont une espèce qui se cache soigneusement pour éviter les femmes malheureuses, qui dessèchent leur jeunesse au souffle sec de l'âpre existence dans laquelle elles vivotent, et qui flétrissent leur beauté de toutes les déceptions menues et pourtant acérées qui ne cessent de leur manger le cœur.

Puissiez-vous être heureux, monsieur, vous et votre charmante! Je prie le Ciel qu'il soit clément pour vous, et que vous promeniez longtemps votre délicieuse insouciance.

Tristement vôtre,

Emma B.



Chère Emma,

Je vous prie de m’excuser si je vous ai causé quelque tourment et vous remercie de tout cœur pour vos vœux de bonheur si noblement exprimés.

Je suis touché que vous ayez conservé cette lettre si proche de votre cœur. Je suis également charmé de la franchise que vous me manifestez. Je vous en prie, reprenez courage. Vous méritez bien mieux que cet environnement morne et sans intérêt. Sans nul doute, trouverez-vous prochainement dans votre entourage une personne attentionnée qui vous accompagnera pour vous faire découvrir ces plus vastes horizons auxquels vous aspirez.

Quant à moi, je crois que je n’ai nul mérite à voyager avec ma tendre amie. C’est, il me semble, dans l’air de mon siècle comme également cette liberté dont nous bénéficions désormais sans réserve.

À propos de cette liberté, j’ai une question. J’ai parfois eu l’impression que mon amie espérait quelque chose. Elle apprécie énormément nos visites mais de temps à autres elle se tait en gardant les yeux baissés et parfois en soupirant. En ce cas, j’essaie de la faire sortir de son état en l’égayant par un bon mot, une situation comique.

Elle me manifeste en outre une grande tendresse et me fait parfois des déclarations ô combien agréables à mes oreilles. Quant à moi, je lui fais de petits cadeaux qu’elle apprécie beaucoup.

Croyez-vous qu’elle désire davantage que ce que nous vivons ensemble pour l’instant?

Je vous remercie d’avance pour votre avis, chère Emma, et me réjouis de pouvoir compter sur vos précieux conseils.

Bien amicalement vôtre,

François



Puissiez-vous, cher Monsieur, dire vrai! Puissent les destins complices me sortir de la fange morne où mes bottines s'enfoncent si aisément! J'aurais ce courage, savez-vous; j'aurais cette volonté et cette soif de liberté que j'assouvirais dans la fuite, dans la bohème... Dieu! vous avez raison, je m'épanche sans commune mesure; mais votre lettre m'a fait si forte impression que je ne pourrais m'empêcher de vous voir comme un ami précieux qui comprît mes peines et mes désirs... et, cruelle ironie, vous êtes si loin de moi! Faut-il que je sois née en une époque qui n'est pas celle pour laquelle je suis faite? Pourtant, il me semble que si la destinée m'avait, à moi aussi, donné la naissance, la fortune et l'occasion... car enfin, il me semble que je ne suis pas si laide qu'on ne pusse vouloir m'enlever, et je vois bien les yeux des messieurs qui s'étonnent que je fusse là où ils me trouvent. Mais peut-être dites-vous vrai; peut-être me faut-il espérer... Tout de même, quelle misère! Quelle nuit que celle où j'erre en attendant ce que j'ai toujours senti sans jamais le toucher, la folie de la passion, les mystères de l'amour, le déchaînement d'une tendre folie...

Vous connaissez, Monsieur, tout cela, n'est-ce pas? Et pourtant vous voilà triste? Votre amie soupire? Mais que peut-elle donc désirer, si elle est en Italie? Vous me raconterez l'Italie, n'est-ce pas? Comment s'appelle votre amie? Mais que signifie donc «être votre amie»? Est-ce à dire que la douce est comme votre épouse? J'avais cru saisir que vous étiez mari et femme, et que vous parcouriez le monde pour votre lune de miel; mais peut-être encore une fois, comme je le vois souvent avec vos contemporains, m'imaginé-je un monde et des conventions qui ne sont plus pour vous. Alors, mon cher monsieur, je saurai vous dire après quoi soupire votre amie quand je saurai ce qu'elle a. Les femmes, vous le savez, ne sont pas si difficiles; êtes-vous compagnons, elles veulent un mari; êtes-vous unis, elles veulent des preuves que vous l'aimez toujours; êtes-vous heureux, elles veulent un fils pour que le voisinage sache à quoi s'en tenir; êtes-vous parfait, elles veulent un amant pour en être sûres!

Aussi dites-moi donc, je vous en prie, quelle est votre vie avec la délicieuse; et je vous dirai, soyez-en sûr, ce qu'elle implore en vain de ses tendres prunelles.

Vôtre,

Emma B.



Soit, chère Emma, je consens à vous éclairer sur moi-même et sur ma bien-aimée. J’espère que vous saurez conserver la discrétion nécessaire, en particulier vis-à-vis de la famille de ma douce.

Mon amie s’appelle Julie et a vingt-deux ans. Nous sommes selon les critères de la nature mari et femme; non point cependant selon les critères de la loi humaine. Ma iubita (chérie dans le patois de sa région) termine des études d’institutrice maternelle. Elle adore les enfants et ne cesse de m’en parler, ce qui parfois a le don de m’agacer quelque peu.

Sa famille est «comme il faut», c’est-à-dire de bonne bourgeoisie pourrait-on dire à votre époque, chère Emma. Elle m’a déjà proposé de faire sa connaissance mais je pense qu’il est trop tôt. De plus, cela pourrait signifier des fiançailles puis un mariage à courte échéance. Nous n’avons pas eu de discussion à ce propos car je préfère éviter tout sujet de friction entre nous. Tout va en effet pour le mieux. Or, que demander de plus à la vie que de nous aimer, de voyager et profiter de nos jeunes années?

À ce propos, laissez-moi, chère Emma, vous conter ceci: ma chérie ayant reçu interdiction de se rendre à son école pour cause de varicelle et étant d’autre part presque guérie, nous avons résolu de prendre quelques jours de vacances en Italie pour y visiter Venise. Venise, le labyrinthe de ses ruelles, les romantiques petits ponts les enjambant, le Rialto surplombant le Grand Canal... Les gondoles nous ont bercés de leur déhanchement langoureux et c’est serrés l’un contre l’autre que nous revenions dans la fraîcheur du soir à notre petit nid d’amour.

Mais peut-être êtes-vous un peu ennuyée par ces descriptions quelconques. Peut-être soupirez-vous aussi comme le fait de temps en temps ma tendre. Au fond, la passion est-elle éternelle? L’amour peut-il durer et peut-être nous lasserons-nous un jour l’un de l’autre.

Que me conseillez-vous? Dois-je non seulement entretenir la flamme de ma chérie mais aussi lui faire le don de ma modeste personne? Est-ce donc cela le sacrifice attendu par ma moitié?

Bien à vous,

François


Comment donc? Mais comment donc, ma chère pauvre mère, si je n'avais point eu la douleur de vous perdre si tôt, vous m'eussiez dit, appris, expliqué que les hommes sont ainsi faits, qu'ils ne comprennent rien à l'objet de leurs attentions, bien qu'il soupirât de toutes ses forces à leurs côtés!

Mon Dieu! Un jeune homme, si charmant à ce que j'en crois de ses délicieuses missives, pleines de la délicatesse de sentiment dont on croit pouvoir rêver et que jamais on ne trouve à sa porte; un jeune homme épris de tendresse, de douceur et de l'envie de vivre en amants les merveilleux moments qu'offrent de romanesques voyages.... -Venise, ah! Je ne sais pas ce que je pourrais donner pour aller à Venise...- un jeune homme qui prend plaisir à me conter les mollesses du balancement des gondoles.... un jeune homme qui croit être l'amour et qui ne voit pas qu'elle soupire! un jeune homme qui me demande, à moi, ce qu'il convient d'offrir à sa belle, un tel jeune homme existe en des lieux et en des temps qui ne sont plus les miens, et ce jeune homme ne sait que me désoler, me navrer, me désespérer!

Mon cher, vraiment! Plût au Ciel que nous fussions si éloignés, je suppose; car soit je me serais enfuie avec vous, soit je vous aurais dressé de belle manière pour vous éviter de laisser les beaux yeux que vous savez errer dans le vague de l'âme! Vous me pardonnerez cette légère privauté à votre égard, mais vous me désemparez tout à fait: je ne sais si je dois m'émerveiller ou me tordre les mains.

Car enfin, voyons, monsieur le jeune homme: il est évident que vous traînez après vous les défauts des amants de votre sexe: vous voulez la fille, et délaissez la mère; vous cherchez les joies de la chair là où l'on attend la sécurité de l'union; vous jouissez enfin d'un instant quand notre sexe n'est que prévision, calculs et espoirs de toutes sortes. Ouvrez les yeux! ne voyez-vous donc pas que, tout à vous, elle cherche à consolider ce que vous semblez lui promettre, sans point lui donner plus d'espérances? Vous avez l'audace de souligner que votre délicieuse ne jure que par les enfants, et vous vous étonnez de ce qu'elle soupire après vous en des moments où vous êtes seule? Eh! que veut-elle? Mais vous le savez bien. Et, comme les autres, vous baissez le front, attendant qu'on vous le relève, pour prendre une décision à votre place. Mais il y a pis, et votre ton amical me pardonnera les libertés que je prends avec vous; je vais vous dire un secret; mais au fond vous le connaissez déjà; chacun le connaît, puisqu'il est celui de votre sexe; il n'y a guère que les jeunes filles qui refusent de se le laisser chuchoter... vous avez peur, mon ami; vous avez terriblement peur. Et je ne peux rien vous conseiller que de faire face à votre peur, en oubliant les beaux discours que vous me chantez sur l'air des bijoux; et l'amour qui ne durera pas; et la vie qui passe; et tatata! Soyez courageux, que diable! Est-ce vous l'homme, oui ou non? Que voulez-vous? L'aimez-vous? Voulez-vous être honnête avec elle?

Je vous en prie, considérez cela, et contez-moi Venise, c'est si doux...

Votre

Emma B.



Bien madame,

Je vous ai entendue. Pas de doute possible pour vous. Je dois lui laisser présager un avenir selon ses vues. Je me rends compte maintenant que j'ai pu, sans le vouloir, bien faire souffrir celle que j'aime, ma dulcinée chérie, celle avec qui je partage les meilleurs moments de mon existence. Je ne peux vraiment pas la priver de l'espoir qu'elle a pu concevoir en moi.
 
Je ne cache pas qu'il me faudra un peu de temps pour me faire à l'idée d'élargir plus tard notre couple à l'un ou l'autre de ces petits êtres exigeants que sont les enfants. Mais enfin, si ma douce les apprécie autant, je pense qu'elle sera à même de s'en occuper avec tout l'amour nécessaire, surtout avec la formation qu'elle a reçue.
 
Il me revient dès lors à nous faire connaître vis-à-vis de nos proches ce qui ne sera pas très difficile avec ma propre famille. Concernant la sienne, ce sera sans doute «fluctuat nec mergitur» et «a face haz de necaz» comme le dit ma tendre. Avec un peu d'humour, par bonheur, tout devient plus attrayant.
 
Après tout, le palais des Doges ne m'a-t-il pas montré la grandeur de ce que peuvent les hommes quand ils en ont le talent ? De même, le vent frais du large ne vient-il pas dissiper les miasmes de la lagune ?
 
Voilà, chère Emma, je crois que ma tendre vous tendrait les bras en guise de reconnaissance. Si elle savait... car j'ai, comme il se doit, observé la plus grande discrétion sur notre correspondance.
 
Bien à vous,
 
François


Vous êtes, cher monsieur, d'un naturel si tendre, si plein de sollicitude et si aisé à convaincre que vous me voyez réellement ravie d'entretenir cette correspondance. Vous verrez d'ailleurs que votre bien-aimée saura vous récompenser comme vous les méritez des attentions que vous lui accordez.

N'ayez donc pas peur; ce qui vous effraie, comme tous ceux de votre sexe, c'est le changement d'abord, les habitudes de jeune homme rompues; l'adieu à la garçonnière, aux dîners libéraux, au cigare quand il vous en dit, à l'aisance de la liberté enfin! Et puis vous craignez, comme tous les hommes, de devoir regarder toujours la même femme, n'est-ce pas? Adieu les grisettes, les sourires entendus, les cours charmantes que l'on fait aux filles! Eh oui, doux jeune homme, vous ne connaîtrez plus tout cela; mais vous m'avez l'air suffisamment épris pour vous combler d'amour dans les bras de mademoiselle Julie. Et ne vous tracassez pas pour cette histoire d'enfants; d'abord, la nature faisant les choses comme elle le peut, il est tout à fait possible que la future n'ait pas d'espérances avant plusieurs mois, et puis dans ce cas on sait bien que ce ne sont pas les pères les plus accaparés par un nourrisson!

Allons, mon cher, rassurez-vous; je vous félicite cent fois pour votre sagesse et votre entrain; et vous recevrez j'en suis certaine avec joie mes meilleurs vœux de bonheur. Je vous en prie, continuez à m'écrire, et tenez-moi informée des nouveautés de votre passion; vous ne sauriez mieux me récompenser.

Vôtre,

Emma B.



Chère Emma,
 
Je vous remercie pour vos compliments et encouragements. Ils pourront m'inspirer sur la voie que nous traçons ma chérie iubita et moi.
 
Depuis mon dernier courrier, nous avons été reçus par sa famille. J'appréhendais cette rencontre mais tout s'est bien passé. Son père est assez ouvert et on peut dire qu'il apprécie les bonnes choses (en particulier les bons vins) dans la vie. Et, cerise sur le gâteau, nous avons terminé le repas par un cigarillo «entre hommes». Une seule chose m'a déplu: il considère sa fille (unique) un peu comme une perle et m'a donné quelques conseils sur la façon de gérer notre vie de couple. Quant à sa maman, elle est parfaite. Elle a préparé un très bon repas et s'est enquise de moi-même, de mes goûts, de notre première rencontre... Elle a l'air de me manifester une grande confiance, ce que j'ai apprécié. Je comprends maintenant mieux pourquoi ma chérie iubita est aussi charmante.
 
Bref, la vie suit son cours et prochainement, nous allons nous rendre quelques jours dans votre région, chère Emma, dans une des maisons de la côte normande près de Dieppe.
 
Si autant de temps ne nous séparait, nous vous rendrions volontiers visite, chère Emma, pour que ma chérie puisse faire votre connaissance. Mais que devenez-vous? Prenez-vous plus d'agréments dans la vie? N’avez-vous pas eu récemment l'occasion de visiter les petits ports de la côte normande ou de rencontrer ces peintres que l'on nomme impressionnistes?
 
Bien à vous,
 
François



Cher Monsieur,

Merci mille fois de penser encore à moi au milieu des vagues de votre bonheur, de m'envoyer de vos bonnes nouvelles, pauvre esseulée, solitaire au fond de mon terrier morne... Je suis ravie, mon cher, enchantée que la rencontre, une étape si essentielle dans les jeunes ménages! que la rencontre donc avec les parents de votre Dulcinée se soit déroulée de manière à vous satisfaire. Il était important que la mère de votre iubita, si vous me permettez de la nommer ainsi à mon tour, vous plût: car une mère, mon Dieu! a un rôle si important dans la vie d'une jeune fille, puis d'une femme! D'elle dépendra la tenue de votre future épouse; et vous savez bien que l'on dit qu'une fille vieillit comme sa mère...

Vous me ravissez par vos gais propos et m'étonnez de tant de voyages: il est donc si aisé pour vous de vous déplacer? Hélas! en effet, si tant d'années ne nous séparaient pas, j'aurais avec une grande joie présenté mes amitiés à votre douce. Je ne puis malheureusement saisir ce que vous me dites au sujet de ces peintres impressionistes; vous savez, on est si loin de tout, ici! Je suis bien aise de pouvoir quelquefois causer littérature avec l'une mes connaissances, mais en ce qui concerne la peinture, il n'est guère de compagnon ici avec qui je puisse m'entretenir de ces délicates



Vous me pardonnerez aisément, cher monsieur, de mon envoi précédent qui n'avait certes ni queue ni tête; aussi bien, j'ai été interrompue durant ma rédaction par Félicité qui m'appelait pour monsieur Bovary; j'ai dû, vous vous en doutez, prestement dissimuler ma missive et mon matériel d'écriture, mais je n'ai pas eu le temps de fermer à clef mon petit secrétaire où j'ai pris l'habitude de vous répondre; et ce diable de Justin, qui traîne toujours dans mon jupon, a cru bon de se saisir du courrier que je n'avais point terminé -avez-vous vu le grand coup de plume que mon tressaillement, à l'appel de la bonne, m'a fait tracer sur le papier? Et cet infernal garçon qui me vole jusque dans le tiroir du secrétaire pour porter les lettres à Dieu sait qui! Je suis quasiment certaine, voyez-vous, qu'il s'en repaît avant de les faire passer. Je ne me suis d'ailleurs jamais demandée si vous receviez bien vos courriers cachetés? Loin s'en faut, je le parierais, mon Dieu! Quel démon! Pourquoi faut-il que j'aie besoin de lui!

Mais voici que ma missive se change encore en une longue plainte. Pardonnez, cher monsieur, ces égarements; et croyez bien que si je prends pour assurée l'oreille attentive que vous daignez me prêter, je n'en oublie pas moins de me réjouir de notre délicieuse correspondance, et du charmant bonheur que vous m'annoncez si souvent. Puisse-t-il être léger et voguer au-dessus des lourds nuages!

Vôtre,

Emma B.



Hélas, chère Emma, la nature humaine est ce qu'elle est. Nous sommes malheureusement loin de l'image du bon sauvage orienté vers la vertu et le bonheur. Il est si difficile de faire confiance à nos semblables, quelles que soient leur condition ou leur proximité! Que dire alors du personnel de maison que vous avez l'habitude de fréquenter avec ses petites bassesses trop humaines et que j'ai sans doute trop de chance de ne pas côtoyer!
 
Ne vous en faites pas pour ce que vous appelez vos plaintes. Elles ne me gênent pas Au contraire, elles me rassurent car ainsi je ne peux que constater que je ne suis pas seul au monde à avoir quelques petits tourments.
 
Tenez. C'est ma iubita qui, à présent, me donne des petits soucis. Elle boude depuis une semaine. Pour des petits aspects triviaux, elle refuse d'entendre raison. Pourtant, elle a tant apprécié notre voyage en Normandie. Dieppe et son château, Varengeville-sur-Mer (petit village de pêcheurs perché au-dessus des falaises) ou Eu, la royale avec sa superbe collégiale. C'est sur les plages de galets que nous avons pris l'habitude de pique-niquer à deux avec comme seul horizon les embruns d'un côté et la blanche hauteur des falaises de craie et de silex de l'autre. Parfois, en dehors de vos petits soucis quotidiens, je me dis que vous avez bien de la chance d'habiter une contrée où il y a autant de douceur de vivre.
 
Mais tout cela n'est qu'une petite passade. Peut-être ai-je trop gâté ma iubita avec ces voyages. La vie d'un couple marié sera sans doute quelque peu différente car c'est par les efforts et les sacrifices que l'on peut arriver à construire une famille avec, si ma iubita le souhaite, quelques enfants. Vous voyez, chère Emma, que j'ai consenti à mettre de l'eau dans mon vin. Faudra-t-il que je rajoute encore un peu de vin selon le goût de ma iubita? En tout cas, je mets ses réactions sur le compte de sa nature passionnée qui me rappellent le sauvage qui sommeille en nous. Ceci ne peut m'empêcher de l'aimer davantage, car ce sont ses emportements qui sont, chez elle, les plus touchants.
 
Au plaisir de vous lire, vôtre,
 
François



Quel plaisir, cher monsieur, d'avoir de vos nouvelles! Ainsi donc, vous voyagez en Normandie? Vous aimez donc cette région si morne et si misérable? Mais c'est la mer, mon cher, c'est la mer qui vous enchante sans doute. Pour ma part, je ne l'ai jamais vue; on dit cependant que les bains de mer sont une panacée. Vers Yonville, tout est plus triste, voyez-vous; et la campagne humide et encaissée dans les chemins boueux sous les pommiers n'a rien de très réjouissant.

Mais, allons! Peut-être le paysage a-t-il changé depuis le temps où vous m'écrivez! Je me demande bien quel aspect ces villes noires de fumées et ces prés dégorgés peuvent bien avoir sous vos yeux... Une autre question me trotte cependant dans la tête: vous me dites que vous n'avez point de gens de maison? Pas de bonne, de valet pour vous, de servante au moins, pour le bois, l'eau, la cuisine et l'ordre de la maison enfin? Comment pouvez-vous faire? Et comment fait votre «iubita» (j'aime tant cette romanesque expression! elle est délicieuse sous ma plume... et sous la vôtre!) pour se coiffer, s'habiller, vaquer aux soins de la maison enfin?

Vous me dites aussi qu'elle boude. Voyons donc! Boude-t-elle toujours, au moment où vous recevrez ma missive? Peut-être désire-t-elle plus d'attention de votre part, que vous semblez ne prêter qu'aux falaises; peut-être aussi, y avez-vous songé? qu'elle attendait de votre tendre escapade une demande en règle... n'avez-vous pas rencontré sa famille? Je gage qu'elle fut déçue de ne trouver là avec vous qu'une promenade comme les autres, si charmante fût-elle...

Ah! vous me direz aussi: qu'est-ce donc qu'un «pique-nique» que vous faisiez sur la plage? Une sorte de bain de mer, ou de bain de soleil?

À bientôt de vos bonnes nouvelles,

Vôtre,

Emma B.



Chère Emma,

Je vous remercie infiniment pour votre dernière missive. La Normandie est-elle si morne que cela? Nous avons bien eu un peu de pluie au début de notre séjour mais surtout du soleil et de la chaleur. Avec notre voiture (une sorte de calèche avec une machine mais sans chevaux) nous avons eu la possibilité de nous déplacer, il est vrai, dans les endroits les plus enchanteurs. Pour un pique-nique (repas improvisé sur la plage) ou dans les jardins à l'anglaise parsemés des fleurs les plus jolies et les plus odorantes. Ce n’était certes pas le long hiver pluvieux tel que nous le connaissons aussi ici en Belgique.

Pour le reste, je crois avoir mécontenté ma Iubita par mon inexpérience foncière. En effet, en prévision de notre future vie de couple et sur les conseils de mon beau-père, je lui ai indiqué que dorénavant, il serait séant que je gère moi-même l'ensemble des recettes et dépenses de notre couple dans un souci de bonne gestion financière familiale. Ma Iubita m'a répondu que si j'envisageais les choses ainsi, je pouvais me marier avec n'importe quelle autre femme pourvu qu'elle accepte mes conditions. J'ai donc cédé et je me remets entre les mains de ma Dulcinée. À Dieu vat et je sais que le mariage est une grande aventure que l'on vit avec la personne de son cœur.

Que me conseillez-vous pour la cérémonie de mariage? Simple et champêtre ou au contraire dans un manoir ou lieu public avec une grande soirée et en grande pompe? Si ce n'était que moi, je la ferais avec la famille et les amis les plus proches mais il semblerait que Iulia et sa famille souhaite faire inviter tous les amis et connaissances de longue date. En outre, ma Iubita adore les soirées dansantes aux chandelles! Vais-je devoir là aussi suivre son inclination?

Bien à vous,

François



Quelle joie, cher monsieur, de me voir ainsi élue à vous aider dans les préparatifs de votre union! Vous m'enchantez de vos descriptions d'un lieu, mon Dieu! que vous rendez attirant par le charme de votre prose, quand bien même je sais, hélas! ce qu'il en est de grisaille, de pluie et de vent. Aussi je gage que votre imagination folle et votre merveilleuse attention sauront faire une fête inoubliable d'une cérémonie banale.

Pour ce qui est de mes noces, j'eusse rêvé de me marier aux flambeaux, à minuit; voilà qui eût été délicieux, n'est-ce pas? Mais ni mon mari ni mon père ne trouvèrent l'idée bonne et, même, ne la comprirent. Quant à ma pauvre mère, il y avait beau temps qu'elle ne pouvait plus donner son avis sur la question... Mais Mademoiselle votre Iubita a l'air d'avoir du caractère, de la force d'âme! Si vous voulez un conseil, mon ami, suivez ses lubies: après tout, la cérémonie de mariage est la fermeture du premier livre de sa vie, vous le savez... Et les noces sont le gage d'un état dont jamais ne s'oubliera la souillure! Aussi, faites-lui donc plaisir, et que cette chute soit sa dernière fête; cela la consolera peut-être un jour de n'être plus libre si vous avez été doux, si vous avez été tendre; et si elle désire avouer devant tant de monde ce qu'elle espère être le bonheur, laissez-lui donc ce plaisir...


Bien à vous, cher ami, et mes meilleurs vœux pour cette bonne nouvelle,

Emma B

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