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Jérôme
écrit à

Emma Bovary


Faste et furieux!


    Dame Emma,

Que s'est-il donc passé? Que vous a-t-il pris de croire en un monde faste et trop tourmenté pour vous, chimères extravagantes qui vous ont plongée dans la maladie? Que n'avez-vous acheté un robot mixeur ce jour-là plutôt que de vous rendre à la Vaubyessard? Je reste dans l'incompréhension la plus totale.

Bien à vous, prompt rétablissement.

Jérôme

Comment, monsieur?

Chimères, est-ce bien là ce que vous dites? Trop tourmenté pour moi?

Et qu'en savez-vous donc, vous qui sans doute êtes suffisamment dans le monde pour me dire que je n'en suis pas? Ah, oui! Je suis faible, je suis humble, je ne suis pas tourmentée! Est-ce là ce qu'il vous faut, monsieur, la colère, la rage, la passion? Sont-ce là les tourments qui vous conviennent pour tenir salon? Serait-ce assez extravagant pour tenir le droit de pénétrer les châteaux du grand monde? Et parce que je ne suis point châtelaine, je ne puis prétendre, moi aussi, à souffrir des tourments qui me sont propres? Et vous me faites bien sentir, cruellement, méchamment, que je ne suis pas de votre monde, en utilisant des termes que je ne connais pas et qui me restent obscurs?

Vraiment, monsieur, c'est moi qui ne vous comprends pas. Une fois ma rage passée, me voici retombée dans l'abattement le plus complet. Je le sais si bien, que jamais je ne serai digne, monsieur! Pourquoi venir me le répéter en vain si vous n'avez quelque moyen de me faire lever la tête de la misérable fange où je pourris, avec ma fille, pauvre délicate échouée avant d'avoir pu essayer de voguer!

Je ne crois pourtant pas avoir déparé au bal de la Vaubyessard, et il me semble avoir complu à certain élégant qui se piqua de danser avec moi -souvent, et longtemps. Je n'étais pas plus laide enfin que la plupart de ces dames, pas plus sotte non plus bien qu'un peu empruntée -et comment m'en vouloir, quand on vit non pas
à la campagne, mais dans la campagne? Ah! monsieur, vous venez, quand je suis paisible et douce, me jeter à la figure des origines que je voudrais n'avoir jamais eues, des souvenirs que j'eusse aimé oublier. Mais moi, monsieur, si je suis née -comme les autres, comme tant d'autres- sur la table de la grande salle, et que mon père s'enivra au jour de mon premier cri, et que mes premiers compagnons furent les bêtes de basse-cour, dans la fange et les odeurs entêtantes de la volaille, moi, monsieur, je n'ai jamais sali mes mains dans le fumier des poules ou dans les amusements honteux des filles de ferme. J'ai eu une éducation fort convenable, au couvent. Je sais la musique, et même je ne chante pas mal; j'ai eu des lectures, et j'en ai retenu deux ou trois leçons; j'ai les mains blanches et les doigts fins, et si je n'ai pas les luxueux atours de celles de la Vaubyessard, je sais me présenter à mon avantage sans avoir l'air attifée; j'ai un peu de grâce, monsieur, et de la tenue, le pied fin et le pas élégant; ne m'imaginez pas comme une paysanne courtaude et rouge, échevelée sous sa tenue de cérémonie qui engonce ses gros bras patauds; et je vous le répète, comme si je voulais m'en convaincre moi-même: si je fusse née sous d'autres aïeux, je n'eusse pas mérité mon sort de bourgeoise à six sous, et j'aurais bien été moi aussi à ma place dans un joli salon avec des tentures fraîches et des rideaux de velours.

Voici que je pleure, à présent; ah! monsieur, vous m'aurez bien fait souffrir, et je n'y peux rien; je suis bien obligée de me ranger à ce que vous dites, car tout prouve que la Vaubyessard n'a pas voulu de moi malgré que j'en aie; soyez gentil, monsieur, cessez vos cruautés, ne me faites pas pleurer; et dites-moi, afin que je me sentisse moins sotte, ce qu'est qu'un robot mixeur.

Emma B.

Ma Dame (puis-je encore me permettre cette preuve de respect après les états de colère et de tristesse par lesquels je vous ai fait passer?),

Peut m'importe au fond que vous n'ayez su lire entre les lignes car mes mots, ma Dame, avaient un sens. Oui, ils avaient un sens et n'étaient en aucun cas de vulgaires sons jetés à la face d'une fille de la campagne comme vous semblez l'insinuer. J'ai une profonde aversion pour les palimpsestes, aussi ne reviendrai-je pas sur mes propos précédents; ce serait là la preuve d'un manque de courage et de plus je ne m'excuserai nullement de propos qui maladroitement se voulaient être le contraire de ce que vous en avez pensé. Nul ne peut remettre en question votre belle âme. Ni même les joies et les plaisirs auxquels vous pourriez prétendre. Non, nul ne peut se le permettre. Je n'imaginais nullement de vous le portrait d'une paysanne «courtaude et rouge, échevelée sous sa tenue de cérémonie qui engonce ses gros bras patauds». Oubliez donc la signification de «robot mixeur», dites-vous qu'il ne s'agissait là que d'un borborygme.

Dites-vous bien également que, lorsque je vous imagine, c'est l'idée d'un songe qui me revient sans cesse. Le monde est à vous, ma Dame, faîtes-en donc l'expérience! Je suis bien cruel il est vrai, mais je ne vous souhaite que du bien, tant de bien... Et sachez, très chère (puisqu'il faut vous en convaincre), que je ne serai pas lâche, je ne vous abandonnerai pas. Séchez donc vos larmes, je ne les vaux visiblement pas; de plus elles me sont un fardeau bien trop lourd.

Rêvez, ma Dame, rêvez donc, très chère.

Jérôme

Allons, monsieur, je vois que je vous ai mal jugé. Je vois aussi votre fierté, sans doute légitime au regard de ma sottise et de mes gémissements. Ah! Que nous, les femmes, sommes donc ennuyées de cette sensibilité! Pourquoi ne faut-il pas que nous fussions sérieuses et graves, et que nous donnassions aux choses leur juste valeur! Je le vois bien, au vu de mes emportements, je ne suis pas digne encore d'un salon élégant, car il faudrait que j'eusse le comportement d'une lady. Mais vous êtes si généreux de me rassurer, je vous ai fait souffrir avec mes débordements! J'ai grande honte de vous assommer ainsi.

Qui êtes-vous donc, monsieur, si mystérieux et si bon conseiller? Que savez-vous du monde; y êtes-vous donc? Savez-vous comment m'y faire entrer? Seriez-vous un secret bienfaiteur, qui dusse cacher son identité? Ah! que vous me faites languir! Je suis désespérée de ne pouvoir mieux vous connaître. Viendriez-vous rêver avec moi?


Ma Dame,

Je ne suis qu'un être de passage, et je ne sais du monde que ce qu'il veut bien me montrer. Vos débordements ne sont que réactions, et quand bien même, il semblerait normal qu'une âme, aussi belle soit-elle, ait à se défendre.

Mais, ma chère, le monde, vous y êtes déjà. Quelle détresse ou autre coup du sort vous ont amenée à mettre en doute votre condition ou ce à quoi vous pourriez prétendre? L'histoire ne se ré-écrit pas, fort heureusement en un sens. Vous m'en voyez navré quelque part. Les temps sont étranges et parfois complexes, et ne doutez pas que vous mériteriez à plus d'un égard que l'on vous déploie une cape.

Ni secret ni mystérieux, ma Dame, juste de passage... Et pour bien des raisons, lors de votre entrée à la Vaubyessard nous n'avions d'yeux que pour vous.

Vos mots me sont chauds et salvateurs, merci de leur avoir donné forme. Ne redoutez point, n'ayez pas le moindre remord, vos rêves sont un peu les miens.

Bien à vous, et si respectueusement...

Jérôme

Ah, monsieur, que vous me faites frémir!

Mais qui êtes-vous donc? Aurais-je un mystérieux bienfaiteur, une sorte d'ange gardien qui veillerait à mon repos?

Me connaissez-vous donc si bien? Ne nous sommes-nous vus qu'à la Vaubyessard? Et qu'attendez-vous donc, monsieur, pour vous révéler, pour vous montrer, pour me ravir enfin? Que faudrait-il que je fisse pour que vous contentiez mon impatience? Je brûle, monsieur, je me consume dans ma détresse: ayez pitié de mes implorations, et vous ne le regretterez pas.

Vôtre,

Emma B.
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