Retour en page d'accueil de Dialogus

Isabelle
écrit à

Emma Bovary


Curiosité


   

Votre vie aurait-elle été différente si vous n'aviez pas épousé Charles?

Isabelle


Certes oui, Madame, Mademoiselle peut-être? Vous êtes une demoiselle, allez: il n'y a qu'une oiselle pour me poser cette question, une jeune innocente protégée par son jupon court et ses cheveux lâchés, j'en suis bien sûre.

Que connaissez-vous donc du mariage, ma petite? Qu'imaginez-vous? Un rêve, peut-être, ou une immense déception? Mais si je ne m'étais pas mariée, Mademoiselle, que serais-je devenue, cousant seule auprès de mon vieux père, les mains rêches d'avoir épluché les légumes et les yeux fatigués d'avoir ravaudé des bas au coin de l'âtre? J'aurais eu les cheveux ternes et les souliers crottés, voilà tout ce que j'aurais eu. Peut-être le regard éperdu d'un garçon de ferme, les soupirs d'un vacher qui n'a jamais vu de peigne, la fidélité des chiens et le duvet voletant de la basse-cour dans mes jupons. Voilà ce que j'aurais eu; et qu'ai-je, moi, aujourd'hui? J'ai des cheveux blancs, j'ai l'oppression au cœur, j'ai la lente décomposition de l'ennui qui me grignote... j'ai une petite fille; mon Dieu, elle est si laide! On me dit Madame, et je suis soumise à mon époux autant que je l'étais à mon père.

Qu'aurais-je pu désirer d'autre, Mademoiselle, je vous le demande! Mais ce que j'eusse désiré, que les demoiselles l'ignorent: ce n'est pas là un sujet qu'elles doivent connaître, ne serait-ce que pour la morale: et plût au Ciel qu'elles ne l'imaginent jamais, cela leur coûterait trop de concevoir la vie telle qu'elle est.

Adieu, Mademoiselle; soignez vos parents, allez à l'office, ne lisez pas de romans: cela vaudra bien mieux pour vous.

E. B.

************************Fin de page************************