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Garance
écrit à

Emma Bovary


Conseil


    Bonjour Emma,
 
Je vous écris car j'ai besoin d'un conseil. Je crois être amoureuse de quelqu'un mais je ne sais pas si c'est réciproque. Croyez-vous que je devrais lui faire part de mes sentiments? Par ailleurs, j'entretiens une autre relation avec quelqu'un juste pour être avec quelqu'un... Que dois-je faire? Quand on est attiré par quelqu'un qui ne vient pas du même milieu de vie que nous, est-ce que cela peut poser des problèmes aux parents de cet homme?

Garance

Ma chère enfant,

Oui! Vous ne pouvez être qu'une enfant, j'en suis bien sûre, ma chère petite: vous croyez aimer... Que c'est doux, que c'est délicieux à entendre! On croirait, à vous lire, que votre passion dépendra de la certitude que vous aurez de celle de l'objet aimé. Mais voyons, votre cœur le sait bien, lui! Aimez-vous, ou n'aimez-vous pas, demandez-le-lui donc! Pensez-vous à lui? Pensez-vous à lui sans cesse? Pensez-vous à lui lorsque vous êtes avec cette autre personne dont vous évoquez le lien? Pensez-vous à lui comme à un sauveur, à un mari, à un amant, à un frère, à un ami? Pensez-vous à lui pour vous défaire de votre souci domestique quotidien ou vous préoccupez-vous de son existence quand vous n'êtes pas à ses côtés? Comment voyez-vous votre avenir?

Il me semble cependant que ce n'est pas là la place d'une jeune fille de montrer sa faiblesse. D'abord, si votre flamme dépend de la puissance de la sienne, cela me paraît, pour tout vous dire, et vous pardonnerez bien aisément ma franchise, puisque vous venez à moi, tout à fait malhonnête. Il faut que vous soyez sûre de ne pas aller vous perdre pour une simple question d'amour-propre, ma petite! Qu'en dirait-on ensuite? Et puis, il est tant de moyens de montrer à un homme qu'il ne vous laisse pas indifférente, lui laissant l'élégance de se déclarer (Mon Dieu! vous savez bien comme sont les hommes: s'ils ne sont pas à l'origine de toute chose, ils ne se sentent pas assez mâles, et c'est si agaçant de les voir faire la roue en bonne compagnie, devant leurs comparses pavanant et rengorgés)... Par des regards appuyés, donc, de subtiles rougeurs, une cheville entr'aperçue, un bras subitement nu, un autre regard franc et droit, pendant qu'aussitôt vous baissez les yeux; souriez du coin des lèvres; arrangez votre coiffure; appelez un conseil, et respirez délicatement, les lèvres ouvertes, que vous aurez pris soin de mordiller doucement afin qu'elles soient plus rouges, en soutenant le regard de l'objet de vos soins; maniez machinalement un froufrou, une dentelle, qui mettra en valeur vos poignets; laissez traîner les doigts, laissez traîner la voix, laissez traîner vos paupières, laissez traîner tout ce que vous pouvez; soyez curieuse, soyez fascinée, soyez brusquement gaie, brusquement abattue, brusquement volubile, et puis arrêtez-vous au milieu d'une phrase, ayant oublié ce que vous alliez dire; soyez avide d'apprendre enfin, d'écouter, de suivre, de découvrir, d'approuver tout ce que l'on vous dit; soyez une ravissante idiote, émue de votre propre émotion; soyez gênée, soyez fière, écoutez les hommages avec hauteur, avec gêne, avec dédain; refusez-vous si l'on vous veut, mais mollement, comme si vous étiez terrifiée par le désir qui vous emplit, comme si vous étiez dépassée par les bouillons d'une passion naissante. J'ose à peine continuer; peut-être me demanderez-vous mieux lorsque vous aurez choisi vers qui vous diriger... Et puis, s'il ne comprend pas ce que vous cherchez à lui faire comprendre, c'est que vous avez mal étudié l'objet de vos désirs, et qu'il n'y répond pas... Mais prenez garde: si vous jouez trop bien la passion, il peut s'y laisser prendre, et rien n'est plus embarrassant que de traîner après soi des assiduités qui nous font horreur...

Mais une chose m'ennuie: d'autres correspondances m'ont laissé croire que dans votre temps les jeunes filles disposaient de leur conduite comme elles l'entendaient. Comment donc alors se fait-il que vous vous voyiez forcée de partager vos jours avec un «quelqu'un»? Ne pouviez-vous pas choisir par vous-même? Et se peut-il que les parents du jeune homme choisissent pour lui? Il me semblait pourtant que c'étaient les fiancés qui désignaient l'objet de leur choix. Pourquoi aussi seraient-ce seulement les parents de votre promis qui donneraient des difficultés à votre union? Est-il beaucoup plus riche que vous? N'avez-vous point de dot? Est-il déjà promis? Qu'en disent donc vos parents? Qu'entendez-vous donc par le «milieu de vie»?

Soyez aimable, ma chère, de m'éclairer sur ces points. J'aimerais vous aider, mais je ne comprends pas très bien votre situation. M'aiderez-vous à vous conseiller?

À bientôt, j'en suis sûre; et prenez garde à vous,

Emma B.


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