Paul Lettenaire
écrit à

   


Louis II de Bourbon

     
   

Révoqué!

    Monsieur le Duc d'Enghien, Prince de Condé,

Je m'étonne que personne ne vous ait encore entretenu du fait le plus marquant du règne de Sa Majesté Louis XIV: la Révocation de l'Edit de Nantes. C'était il y a un an - si toutefois vous vous trouvez être en l'an 1686 comme énoncé dans votre lettre d'acceptation. L'année dernière donc, notre Roi commettait la plus grave erreur de sa vie en révoquant l'Édit de son grand-père Henri, édit qui avait mis un terme aux guerres de religion. Votre aïeul Louis avait pris les armes, emmenant les Huguenots combattre les Catholiques français en 1562, eux dirigés par le Duc de Guise. La France à feu et à sang fut néanmoins sauvée par la montée du Roi de Navarre sur le Trône, bien qu'il commençât par abjurer sa Foi protestante pour apaiser l'autre camp. Un leurre, comme vous le savez.

Ici viennent mes questions, Mon Prince. Êtes-vous huguenot comme l'étaient vos illustres aïeux? Si oui, comment avez-vous pu supporter la récente Révocation? Pourquoi Notre Souverain s'est-il fourvoyé dans l'intolérance? Était-ce réellement par souci d'être plus Catholique encore que son rival le Tsar Joseph? Ou pour plaire à la Papauté?

Vous êtes déjà âgé, mais j'aime à penser que vous pourriez mener une nouvelle guerre contre le Roi. Conduire à nouveau la France huguenote au combat! Si votre loyauté vacille encore, le ferez-vous? Louis va commencer à exercer une chasse impitoyable aux gens de votre obédience, mon Prince, si toutefois bien sûr vous êtes bien protestant, par conviction ou par respect pour vos ancêtres. Accepteriez-vous d'abjurer votre Foi si votre Roi vous le demandait?

Je sais, ô! combien répondre vous sera difficile, tant j'imagine que la nouvelle de la Révocation vous a bouleversé.

Je vous prie de croire, mon Prince, en ma plus éternelle dévotion.

Paul Lettenaire.


Monsieur le Duc d'Enghien, mon Prince,

Je viens de m'apercevoir que mes questions n'avaient pas lieu d'être. En effet, l'une de vos biographies précise que vous avez été à l'école des Jésuites, ce qui réduit considérablement vos chances d'être protestant. Malgré cela, mes interrogations sur la Révocation de l'Édit de Nantes demeurent et j'aimerais que vous me fassiez part de votre opinion concernant cette erreur historique de notre excellent Roi.

Je vous prie de croire en mon absolu respect.

Paul Lettenaire.


Monsieur Lettenaire,

Il me fait grand plaisir de respondre à vos questions sur la religion, qui est un de mes sujets de débat favoris. Peut-estre n'ignorez-vous point que l'on me considère plutost comme un libertin qui n'a jamais eu grande foy dans ces religions que les hommes ont créées pour se rasseurer sur leur propre existence. Mais il y a pire encore que les religions, il y a ce que les hommes en font. Et si, à la limite, je peux considérer l'existence d'un Dieu, je ne peux que me désoler de voir ce que la race humaine en fait, à chaque jour qui passe.

J'ay esté elevé dans la religion catholique, ce qui ne m'empesche nullement d'avoir des connoissances et des amis huguenots. Comme vous le mentionnez, j'ay des ancestres des deux costés sans que cela me pose le moindre cas de conscience.

En ce qui concerne la Révocation, je ne fais point parti de ceux qui ont loué le Roy dans cette entreprise. J'ay de longue date deploré le traitement que l'on fait subir à ceux de la RPR et j'ay usé de mon pouvoir dans leur sens dans toutes les occasions où il me fut possible de le faire. J'entends bien les raisons qui ont poussé le Roy à cette révocation, mais il me semble que les methodes employées ont souventes fois esté des plus douteuses.

Je ne croy point que le soucy du Roy estoit d'estre plus catholique que qui que ce fust ou que le geste ait esté posé par ultramontanisme. Au contraire, je crois le Roy favorable au gallicanisme et, d'où il est, il n'a point à craindre la concurrence de quelques autres souverains européens. Le Roy considère simplement que l'Edit de Nantes n'a plus sa raison d'estre dans le royaume, grace aux nombreuses «conversions» des dernières années. Il ne voit que la gloire associée à son geste et juge mal les effets néfastes. Quelle est la valeur d'une conversion si elle n'est pas sincère? Sans parler des huguenots qui prefèrent quitter le royaume que de se voir convertis par la force.

Je suis désolé de briser vos espoirs mais, malgré mon désaccord avec le Roy sur le sujet des adeptes de la RPR, je ne prendray jamais les armes contre luy et je ne l'ay d'ailleurs jamais fait. Lorsque je pris les armes, cela fut fait contre ses mauvais conseillers du moment dans les circonstances que l'on connoist, mais jamais contre le Roy. Jamais.

Il me fera grand plaisir de continuer cette agréable conversation epistolaire avec vous, Monsieur Lettenaire, si l'envie vous prend de m'escrire de nouveau.

Dans cette attente, je demeure, Monsieur, vostre dévoué.

Louis de Bourbon