Nathalie
écrit à

   


Louis II de Bourbon

     
   

Madame votre soeur

    Monseigneur,

D'abord, j'espère que Votre Altesse me permettra de lui dire toute l'admiration que je lui voue. J'apprécie votre fougue, votre courage. Ces vertus qui vous ont valu tant de belles victoires: Rocroi, Fribourg, Lens... Et malgré vos «égarements», vous êtes resté fidèle à vos idées.

Aujourd'hui, j'aurais une question assez hardie à vous poser. Trop heureuse si Monseigneur daignait y répondre. Cela touche vos relations avec Madame de Longueville, votre soeur aînée. En effet, Votre Altesse n'ignore pas que certains bruits ont couru sur la nature de vos liens avec elle. D'aucuns écrivains, tel Alexandre Dumas, prétendent que vous avez entretenu un commerce coupable avec Son Altesse. Je souhaiterais donc savoir, Monseigneur, si ces rumeurs sont fondées ou ne sont qu'infamie.

J'espère que vous ne me trouverez nullement effrontée.

En attendant une réponse, je vous prie de croire, Monseigneur, que je suis, de Votre Altesse Royale, la très humble et très obéissante servante.

Nathalie


Madame,

Vous me decevez , Madame. Après un si bon debut, vous vous laissez aller à escouter ces rumeurs qui ont couru sur mes relations avec ma soeur? Ah, mais je ne vous en veux point! Les estres de vostre sexe sont curieux de nature et cela seroit, ma foy, très anormal si vostre curiosité ne l'emportoit point sur vostre jugement.

Mais, je vous pry, ne prenez point de mauvaise façon mes paroles qui semblent dures. Soyez asseurée qu'il n'en est rien. Au contraire, vostre missive m'a donné l'occasion d'un bon fou rire. Il y a si longtems que je n'entends plus ce genre de chose, ma soeur s'estant retirée du monde très tost sans parler du fait qu'elle a quitté ce monde depuis quelques années desja.

Je vous respondray donc qu'il ne faut point toujours croire les bruits que l'on entend, ni croire tous les auteurs que l'on lit. D'ailleurs, je n'ay jamais ouï parler de ce Monsieur que vous me mentionnez, et je m'interesse pourtant de près aux publications de tout genre. Les escrits sont laissés au bon jugement des lecteurs, ne l'oubliez jamais.

J'admets cependant que mes relations avec ma soeur ont pu porter à confusion dans l'esprit de certaines personnes. Il fut un tems où ma soeur et moy estions très proches, où elle estoit ma première et ma plus grande admiratrice, où j'estois son premier et son plus grand admirateur. Elle estoit une personne fascinante et attachante, dangereuse comme toutes les femmes, bien plus que les autres femmes. Nos paroles et nos gestes ont esté interpretés de toute sorte de manière, sans doute parfois portoient-ils à interpretation. Mais une interpretation en vaut une autre, qu'elle soit près ou loin de la verité.

En attendant que vos missives me provoquent un autre fou rire, je demeure, Madame, vostre devoué,

Louis de Bourbon


Monseigneur,

Tout d'abord, je tiens à remercier Votre Altesse de sa franchise, même si elle m'a, parfois, déroutée. En effet, je ne pensais pas être dotée d'un humour capable d'amuser à ce point le premier prince du sang de France.

Je tiens à rassurer Monseigneur: je ne m'offusque point de ce qu'elle peut me dire, tant les mentalités entre nos époques diffèrent. Cependant, je suis consternée d'avoir pu vous décevoir en prêtant l'oreille à de tels ragots.

Il en est un autre, d'ailleurs, que je vais vous rapporter, juste pour le plaisir, trop heureuse s'il divertit Votre Altesse.

Savez-vous, Monseigneur, qu'à l'époque de la Fronde on a cru que vous songiez à devenir régent? Voire à évincer votre jeune cousin Louis XIV pour régner à sa place? Cela, je vous le dis sans ambages, je refuse de le croire, tant votre loyauté à l'égard du roi est connue de tous aujourd'hui. Tout comme je méprise ceux qui vous ont accusé de ramper face à Louis XIV, après votre retour en France.

Il y a quelques années, je me suis procuré une bonne biographie de Votre Altesse, écrite par un historien hautement qualifié. Je l'ai dévorée. Et il en est ressorti que Monseigneur représente pleinement la noblesse du XVIIè: frondeuse face à un pouvoir vacillant, tel une régence; loyale, dévouée corps et âme face à un monarque digne de ce nom. Vous paraissez, Monseigneur, tel un emblème, un symbole de votre époque. Au XVIIè siècle, on assiste à la disparition des dernières révoltes nobiliaires pour tenter de récupérer un peu de pouvoir face à l'autorité royale et à l'apparition de la noblesse vivant à la cour, autour du roi, pour sa gloire. Représenter cela, je pense, ne doit pas vous déplaire. Et j'espère que Votre Altesse sera ravie de savoir l'opinion qu'ont d'elle les historiens du XXIe siècle.

J'espère que ma présente missive aura su distraire Votre Altesse Sérénissime, dont je suis la très humble et très obéissante servante.

Nathalie


Madame,

N'ayez crainte, le Prince du sang que je suis aime bien s'amuser, du moins l'a-t-il fait beaucoup à une certaine espoque, et il ne s'en prive point encore aujourd'huy lorsque les occasions se présentent.

Je vois, Madame, que vous avez un excellent jugement. Vous avez raison: jamais je n'aurois songé, ne seroit-ce qu'un instant, à devenir Régent par la force ou pire, à prendre la place de mon cousin. Cela seroit très mal me connaistre que de croire une telle chose. Idem pour ce qui est de ramper devant le Roy. Je ne crois point que cela est respecter un Roy que de ramper devant luy. Le respect peut se manifester autrement et de si meilleure façon.

Les régences sont souvent des périodes de faiblesse pour les royaumes. Cela est dommage, mais je ne vois point comment cela pourroit estre différent puisqu'il y a toujours certaines gens qui y voient l'occasion d'assurer leur fortune, d'autres de se hisser au pouvoir, et tous en profitent pour leurs propres affaires. En ce qui concerne la dernière régence, vous pouvez sans doute deviner aisément qui tenta d'en profiter et je ne fais point partie du lot. Je ne souhaite point représenter cette noblesse qui fronde pour le plaisir de fronder, qui fronde pour améliorer son sort personnel, ses intérêts et j'ose espérer que ce n'est point le cas. La place des Grands n'est point dans la Fronde, mais ils se doivent de défendre le Roy contre les mauvais conseillers. Tout en ayant, je le crois, l'esprit ouvert, je suis de la vieille école et je suis attaché à ce qu'on pourrait appeler les anciennes valeurs. Non point que l'honneur soit passé de mode, mais sa signification a bien changé, comme vous le dites vous-mesme, en quelque sorte, en parlant des courtisans. Mais le Roy en a décidé ainsi, sans mauvais conseiller cette fois-ci, et nous nous devons tous de respecter ses décisions. Ce qui ne veut pas dire que je sois toujours d'accord avec mon cousin sur les décisions qui sont prises. Pensons seulement à la récente révocation de l'Edict de Nantes. Mais cela est un autre débat.

Vous me voyez heureux, Madame, d'avoir l'occasion de correspondre avec une jeune femme ayant de l'esprit, si j'en juge par le ton de vos missives. Les jeunes femmes de vostre tems sont-elles toutes comme vous? N'hésitez point à me distraire de nouveau, sur ce sujet ou sur un autre.

Vostre dévoué.

Louis de Bourbon