Mariel
écrit à

   


Louis II de Bourbon

   


Louis et Beaufort
 

    Cher Prince,

Pour commencer, je voudrais que vous sachiez que je ne vous connais pas bien. Disant cela, j'espère que vous pouvez m'informer plus sur Rocroi, votre plus grande victoire, où vous avez fini avec la ô combien fatiguée armée espagnole. Aussi, j'ai déjà lu la lettre que vous avez écrite en parlant des relations avec sa majesté Louis XIV, mais j'ai encore quelques doutes. Par exemple, c'est vrai que vous avez participé à La Fronde et que vous l'avez regretté mais, avez-vous pensé plus tard à vous soulever contre lui à cause de l'autoritarisme qu'il avait sur toute la cour? Et aussi, pour quoi dites-vous dans votre missive que monsieur le Duc de Beaufort n'étaient pas vraiment un homme pour lui faire confiance, parce que je savais qu'une de vos sœurs allait se marier avec lui? Peut-être n'est-ce pas la vérité, mais c'est curieux que vous le pensiez un mauvais homme si vous alliez lui donner la main d'un membre de votre famille.

Je vous donne mes plus sincères respects,

Mademoiselle Mariel

Mademoiselle,

Il me fait grand plaisir de pouvoir vous informer sur les sujets que vous mentionnez. Comme il m’est déjà arrivé de discuter de Rocroy avec vos contemporains, je vous donneray la mesme response que je leur fis alors. Mais n’hésitez point à me questionner davantage si vous voulez en savoir plus.

Cette bataille eut lieu au mois de may 1643, alors que Louis XIII venoit tout juste de rendre l'asme et que mon père m'avoit escrit pour me demander de rentrer à Paris. Je refusay absolument: je n'allois point abandonner mon armée, qui n'estoit plus qu'à un jour de marche des Espagnols. Ces derniers avoient decidé de mettre le siège devant Rocroy, ville fortifiée située à la limite du royaume. Mais sa garnison n'estoit pas très importante et la ville ne pouvoit point tenir longtems sans secours. Après de vives discussions lors du conseil de guerre que je fis tenir le soir du dix-sept may, il fut décidé de marcher sur Rocroy et de livrer bataille aux Espagnols. J'estois d'avis, comme une bonne partie de mon estat major, qu'il falloit attaquer. Une victoire auroit une grande importance dans les circonstances de la mort du Roy. Nous ne pouvions laisser les Espagnols entrer en France en nous limitant à seulement tenter d'envoyer des renforts dans la ville. Le lendemain, l'armée de vingt-cinq mille hommes estoit en marche vers Rocroy où nous arrivasmes dans l'après-disner.

L'effet de surprise fut de nostre costé. Les Espagnols avoient une armée d'environ vingt-six à vingt-huit mille hommes et heureusement pour nous, ils ne nous attendoient point et nous laissèrent le tems nécessaire pour nous placer dans un endroit propice, les laissant dos à la ville. Malgré notre bonne position, les Espagnols nous canonnoient et cela causa évidemment des pertes dans nostre armée. Et à cause d'une mauvaise initiative d'un de mes mareschaux de camp, La Ferté, ils eurent une belle occasion de faire encore plus de dommage sur notre aile gauche. Mais ils ne l'exploitèrent point et nous pusmes replacer tout le monde à tems à son poste. La bataille devoit estre livrée le lendemain mais les plans ne tardèrent point à changer. Dans la nuit, un déserteur du camp espagnol nous apprit que ces derniers attendoient des renforts importants vers sept heures et qu'ils passeroient alors à l'attaque. Sans hésiter, nous décidasmes de devancer nostre propre attaque et moins d'une heure plus tard, vers quatre heures, nostre aile droite avançoit vers l'ennemi dans un silence complet. Ce fut la surprise totale du costé des Espagnols qui perdirent en une heure leur aile droite. Mais après cette manoeuvre, je me rendis vite compte que mon aile gauche estoit en danger, encore une fois en raison d'une mauvaise initiative de La Ferté. Les Espagnols réussirent alors à capturer nostre artillerie et à la retourner contre nous. Le baron de Sirot réussit à arrester le recul de nos troupes mais la bataille estoit loin d'estre gagnée.

À la vue de la situation fascheuse dans laquelle se trouvoit l'armée à ce moment-là, je déciday de tenter de déborder l'ennemi afin de surprendre son aile droite en arrivant par l'arrière. Je fonçay sur l'ennemi suivi de mille cinq cents braves cavaliers et nous atteignismes nostre but: le baron de Sirot, qui attaquoit déjà par le devant, fut bien heureux de nous voir arriver par l'arrière, vous pouvez m'en croire! C'estoit maintenant nostre armée qui dominoit le champ de bataille mais celle-cy n'estoit point encore gagnée pour autant. Car si nous avions enfoncé l'aile gauche et l'aile droite de l'armée espagnole, il restoit encore au centre les bataillons d'infanterie, les Tiercos Viejos. Je menay moy-mesme mes troupes d'infanterie à la bataille mais les Espagnols nous reservoient une surprise. Au milieu de leur formation se trouvoient quelques pièces d'artillerie, qui firent beaucoup de dommage dans nos rangs à chaque tentative. Mais nous avions retrouvé nos canons et notre artillerie se mit à canonner les Tiercos Viejos. Ceux-ci, ayant de moins en moins de munitions, feignirent de vouloir se rendre et lorsque nous nous avançasmes vers eux, ils se remirent à nous tirer dessus ce qui eut pour effet de provoquer la colère de nos troupes. Un véritable massacre s'engagea mais je réussis à y mettre fin. La victoire fut acquise. Quelles troupes valeureuses! Quel courage dans la bataille! Lorsque je repense aujourd'huy encore à ces hommes qui se sont battus et à ceux qui y ont laissé leur vie, je ne puis qu'estre admiratif de leurs actions et de leur volonté.

En ce qui concerne le sujet de vostre deuxiesme question.

Mesme durant la Fronde, je ne me suis jamais soulevé contre le Roy ou son autorité. Je n’avois point de raison de le faire alors et je n’en eus point davantage dans la suite. L’entourage du Roy, qui n’estoit alors qu’un enfan, ainsy que leurs actions, m’ont poussé vers la révolte. Mais jamais je n’ay mis en doute l’autorité du Roy. Et je n’ay jamais eu l’envie ou le besoin de le faire.

Quant au duc de Beaufort, vous connoissez sans doute la rivalité qui exista de tout tems entre nos deux familles. Cela n’empesche point les alliances. Mais je puis vous asseurez qu’il ne fut point question de mariage entre luy et ma sœur, qui espousa le duc de Longueville.

Vostre desvoue,

Louis de Bourbon

Monsieur,

J'ai lu votre missive et ce que vous écrivez m'a surpris. Mon admiration a bien sûr augmenté, parce que l'art de la guerre n'a jamais été facile, même à mon époque, et je crois qu'avoir écrit votre nom dans une des batailles les plus importantes de l'histoire moderne n'a fait que grandir votre honneur qui est bien connu jusqu'à mes jours.

J'ai lu la version espagnole de Rocroi qui, bien qu'étant espagnole, ne diminue pas vos actions ni surtout votre attitude envers la guerre et au champ de bataille. Je suis bien contente de votre réponse mais je vous demande, en dehors de la guerre, ce que vous pensez des Espagnols, pas seulement aux champs, mais aussi comme pays et même les rois? Je vous le demande sachant que pour les Français de votre époque, ils étaient vos pires ennemis.

J'attends votre réponse et vous admire au Mexique,

Mariel


Madame, 

J’ay un immense respect pour les Espagnols. Ils ont esté pendant longtems des guerriers redoutables et si cela est moins le cas de nos jours, cela n’enlève rien à leur gloire passée. Je n’oublie pas non plus que, lorsque je dus quitter la France, ce sont les Espagnols qui m’ont accueilli, soutenu, et qui m’ont donné les moyens de défendre mon honneur. Je dois aussy beaucoup à feu le roy Philippe IV sur ce qui concerne mon retour, au moment du traité des Pyrénées. 

Voilà, Madame, la response à vostre question. N’hésitez point à m’escrire de nouveau. Dans cette attente, je demeure, Madame, vostre dévoué,

Louis de Bourbon