Lettre d'un compagnon d'armes
       

       
         
         

Hubert de Warligny

      Versailles, 10 de septembre 1715

En redigeant cette lettre, mon cher amy (le seul sincère, peut-estre, que j'auray eu en ce monde), je repense à l'heureux tems où je vous tenois au courant quelquefois de ce qui se passoit à la Cour. Vous vous doutez qu'en cette année 1715 vous ne serez plus parmi nous, le Roy luy-mesme est sur son grand depart, tout Louis XIV qu'il est, et moy aussi, à plus de quatre-vingt-dix ans, je sens que je devray bientost faire mon paquet. C'est precisement parce que Sa Majesté devinoit que sa fin est proche qu'elle s'est prise d'une estrange fureur pour un jeune abbé Dumontais à qui il semble qu'Elle ait confié son salut. Notre souverain ne jure que par ce prestre; et mesme le Père Le T., son confesseur actuel, qui naguère se deffioit de ce nouveau venu, le tient aujourd'huy dans l'estime la plus haute et le vante devant chascun.

Croiriez-vous que cet abbé Dumontais a persuadé au Roy que la meilleure façon de faire penitence seroit qu'il acceptast de communiquer par lettre avec des personnes vivant dans l'advenir, au début du siècle vingt-et-unième pour la pluspart, et qu'il consentist à respondre sans se fascher à leurs questions, manquassent-elles de respect à son endroit? C'est merveille de voir comme la crainte du Jugement celeste l'a changé et comme il reçoit de bonne grace les lettres les plus insolentes que naguère il n'eust jamais tolerées, de voir comme il asseure que les questions ne l'importunent jamais et qu'il est tousjours tout prest à donner tous les esclaircissemens qu'on lui demande. Chaque matin il se fait lire par un secretaire les lettres que luy a portées l'abbé Dumontais et, sans jamais se tromper, sans hesiter sur le moindre mot, il dicte la response sans paroistre le moins emeu du monde. Outre deux secretaires choisis parmi les plus fidelles, je suis le seul dans la confidence, car l'aage a espargné ma teste s'il a affoibli le reste de ma personne et à l'occasion je sers de memoire à Sa Majesté pour luy rappeler tel ou tel fait dont Elle ne se souvient plus nettement.

Il va de soy que jamais je ne parlerois à personne de cette affaire et je ne vous l'escris ici qu'avec la permission de M. l'abbé Dumontais; je luy avois demandé en effet s'il me seroit possible à moi aussi de communiquer avec l'advenir: la response qu'il m'a donnée estoit bien faite pour me faire sentir la vanité des pretentions humaines. Dans trois cents ans, m'a-t-il dit, nul ne se souviendra plus de l'antique famille des Warligny, si noble que l'entrée d'aucun chapitre n'estoit jamais refusée à ses filles; nul ne chercheroit donc à m'escrire car nul ne sçaura que j'ai jamais existé. Ce fut heureusement pour moi une douce consolation d'apprendre que le grand nom de Condé seroit immortel et que vous aviez esté tout comme le Roy admis à correspondre avec l'advenir d'où chacun vous avoit parlé avec tout le respect et toute l'admiration qui vous estoient deus. L'abbé Dumontais m'a mesme authorisé à vous escrire en me demandant seulement de ne point donner trop de details et d'indiquer par une lettre les noms propres.

Pour aujourd'huy cependant je ne me sens point capable de continuer car les larmes me brouillent les yeux. Après que j'ai connu un homme tel que vous, après que j'ai eu l'honneur et le bonheur de servir sous vos ordres, j'ay l'impression de vivre au milieu de masques de theatre auxquels je n'ay point envie de parler, et ce m'est une trop grande félicité de m'adresser de nouveau à vous. Dites-moi si vous desirez que je vous entretienne succinctement des faits, bien douloureux hélas, qui se sont passés depuis vous, ou si vous preferez que nous causions d'autre chose.

Adieu, mon amy, mon grand amy, mon seul amy. Il me semble que je n'ay vescu jusqu'à maintenant que pour raconter encore vostre gloire à ceux qui ne vous ont point connu.

Hubert de Warligny

 

       
         

Louis II de Bourbon

      Monsieur de Warligny,

Je voy que d'où vous estes, vous remplissez toujours votre mission et m'entretenez de la Cour, je vous en remercie. Je voy aussi que Monsieur Dumontais a un bien grand pouvoir de persuasion! Ceci dit, je croy que le Roy fait très bien d'accepter de correspondre avec ces gens du futur, comme je le fais moy-mesme. Le Roy a toujours sceu ce qu'il devoit faire ou non, et je ne m'inquiète point sur cette décision qu'il a prise de respondre aux gens de l'avenir. Vray est-il que cet avenir doit estre bien different pour que les gens qui nous escrivent ne connoissent point les fondemens mesmes de la civilité lorsque l'on s'adresse à un Prince, et à plus forte raison à un Roy. J'ay moy-mesme esté victime de ces manques à l'Estiquette et ces deffauts de politesse, mais nous devons nous rappeler que ces gens ne vivent point à la mesme epoque que nous. Le monde change, Monsieur de Warligny... Et comment sçavoir ce que l'on dit sur nous à une espoque aussi lointaine? Je ne doute point cependant que le Roy y soit encore admiré.

Continuez, mon ami, à aider le Roy dans ces correspondances tant que vous le pourrez: je suis certain que nous n'avons rien à craindre de Monsieur Dumontais et de son petit jeu. Et vous sçavez comme j'ay toujours aimé le risque. Je ne croy point me tromper en disant que le Roy a aussi un goust pour le risque, malgré sa sagesse et sa raison.

Vous pouvez, si vous le voulez, m'entretenir de ces faits dont vous me parlez. Un entretien avec vous me feroit le plus grand plaisir, soyez-en asseuré. Me croiriez-vous si je vous disois que ce Dialogus me permet aussi de m'entretenir avec de grands héros, tel Achille avec qui j'entretiens une amicale correspondance?

Dans l'attente de vostre prochaine missive, je demeure, Monsieur, vostre dévoué,

Louis de Bourbon