Humble requeste
       

       
         
         

Louis Roubiac

      Monseigneur,

Que Vostre Altesse Royale daigne excuser le zèle qui me pousse à Luy escrire et qu'Elle sçache bien ceste lettre n'estre dictée que par l'amour que je Lui porte et que tous les bons François devroient Lui porter. J'ay ouï dire que Vostre Altesse Royale a nouvellement receu en son chasteau un certain sieur Dumontais des Cendres, lequel est fort suspect de sorcellerie, messes noires et toutes practiques réprouvées par notre Saincte Mère l'Église. On dict parfois qu'il communiqueroit avec les tems à venir, mesme le XXIesme siècle. Je sçay bien que nul tribunal n'oseroit porter la main sur telle personne que Vostre Altesse Royale, mais autre chose me tient en inquiétude: j'ai ouï dire à un très sçavant prestre que la visite de ce sieur Dumontais est présage de mort, pour laquelle conjurer Vostre Altesse Royale doit obstinément refuser d'escrire et signer ce que cest homme appelle «Lettre d'acceptation».

Que si Dieu a voulu que ce fust cependant le cas, je supply Vostre Altesse Royale de se préparer à son destin et, par bonne contrition et confession, mettre son ame en estat de comparoistre devant son Créateur.

Je suis de Vostre Altesse Royale le très-humble et très-obéissant serviteur.

À Chantilly, le 9esme de novembre 1686

Louis Roubiac, notaire à Chantilly

 

       
         

Louis II de Bourbon

      Monsieur Roubiac,

Je vous remercie de vostre lettre et je prends bien note de vostre requeste. Pour ma part, outre par vostre personne, je n’ay point eut vent des propos que vous me mandez sur Monsieur Dumontais, propos que je considéreray donc comme de simples ragots. Depuis quelques années, ces histoires de sorcelleries et de messes noires sont assez fréquentes mais point toujours fondées, je le crains. Monsieur Dumontais m’a bien expliqué son projet et j’acceptay avec joie d’y participer. Cependant, si vos propos s’avéroient vrays, je suis prest à prendre un tel risque qui, je vous l’assure, ne me paroist point bien périlleux si l’on le compare à beaucoup d’autres que je connu dans ma vie. Mais je vous pose une question à mon tour: quel est ce sçavant prestre dont vous m’entretenez et qui vous tint de tel propos sur Monsieur Dumontais? Je serois très curieux de le sçavoir, Monsieur Roubiac.

Pour ce qui est de presparer mon asme à paroistre devant Dieu, ne craignez point pour moi, je vous prie: je ne fus jamais un dévot, loin de là, mais j’ay, du costé des affaires du ciel, la conscience tranquille et le coeur en paix.

N’hésitez point à m’escrire de nouveau si vous le désirez. Dans cette attente, je demeure, Monsieur Roubiac, à vostre service,

Louis de Bourbon