Bernard Rebeix
écrit à

   


Louis II de Bourbon

     
   

Aspirations de Votre Altesse

   

Votre Altesse,

Il me semble que vous soyez un des premiers voire le premier membre de la Haute Noblesse à avoir accepté la souveraineté absolue du roi de France, que bien des grands n'ont jamais vraiment pu accepter jusqu'à ce que Louis XIV parvienne à faire adhérer la haute noblesse à l'absolutisme en redistribuant les bienfaits d'un État fort.

Jusqu'au règne de Louis XIV, la haute noblesse en grande partie était mécontente des nouvelles pratiques de gouvernement imposées par le roi: en effet le roi faisait de moins en moins participer les grands et la plus haute noblesse au conseil et au gouvernement au profit d'une noblesse plus seconde et/ou de favoris... les grands nobles se sont sentis lésés, se considérant comme les conseillers naturels du roi de par leur naissance qui leur attribuait de droit une place au conseil dans le respect de la tradition féodale. La haute noblesse considérait que la souveraineté de l'État devait ainsi être partagée avec le roi dans le cadre d'une monarchie tempérée par la noblesse. Les favoris et leurs clientèles prenaient ainsi non seulement la place des grands au conseil, mais ils captaient également tous les profits distribués par le roi. Mécontents, beaucoup de grands nobles se sont révoltés, le règne de Louis XIII et la Fronde étant certainement les plus parfaites illustrations des mécontentements nobiliaires.

Tout ceci pour en venir à Votre Altesse qui, elle, s'est ralliée très tôt au service de l'État contrairement à bien des grands mécontents, ayant compris que de toute façon, rien ne pouvait changer la situation de la haute noblesse. Que votre Altesse me dise si je me trompe, mais il me semble qu'elle a été la première à accepter la situation, situation qui était mal vécue par grand nombre de ses confrères. Que si elle s'est ensuite rebellée contre l'État, ce n'est pas par désir de partager la souveraineté avec son roi qu'elle savait absolue, indivisible et incontestable, mais parce qu'elle voulait obtenir son dû de la part de celui-ci par le service rendu, notamment après ses grandes victoires contre les Espagnols. Il me semble que Votre Altesse ne pouvait guère cautionner une monarchie tempérée par la haute noblesse. Elle savait que le monarque était l'État à lui seul.

Se pliant à ce modèle offert par Votre Altesse, les grands, à partir du règne de Louis XIV, se sont contentés des charges, faveurs et pensions accordées par le roi de France, à défaut de participer au conseil et au gouvernement de l'État.

J'espère en tout cas ne m'être guère trompé en ce qui concerne les aspirations de Votre Altesse. Êtes-vous réellement le premier grand à avoir accepté la souveraineté absolue et la raison d'État, offrant ainsi un modèle à suivre par le reste des membres de la haute noblesse?

Un fidèle serviteur de Votre Altesse.


Monsieur,

Vous voyez les choses d’une façon très juste, je me dois de vous le dire. Il n’a jamais s’agit pour moy de me resvolter contre mon Roy pour espérer obtenir une plus grande place dans les affaires, et j’iray mesme plus loin en disant que jamais il s’est agi pour moy de me resvolter contre mon Roy tout court. L’espoque de ma resvolte est marquée par la minorité du Roy et son royaume estoit alors gouverné, comme vous le savez sans doute, par la Reyne Régente Anne d’Autriche et surtout, par le cardinal Mazarin. Ma resvolte estoit contre ce dernier, et non contre le pouvoir du Roy.

J’estimois, et j’estime toujours, que le seul problesme de la régence fut le cardinal Mazarin. Une des raisons qui me poussoit à avoir cette opinion de Mazarin est le fait qu’il se refusoit à récompenser les hommes méritants. Ces hommes qui se desvouent corps et asmes pour le service du Roy, qui risquent leur vie à la guerre. Ces hommes à qui on promettoit des récompenses qui n’arrivoient point, ou qui arrivoient tellement en retard que c’est tout comme si elles n’arrivoient point. Il falloit se battre comme des forcenés pour obtenir la moindre petite chose de Mazarin. Alors, comme vous le voyez, il ne s’agissoit nullement de prendre un pouvoir qui ne m’appartenoit point mais plutost pour obtenir, non pas mon dû, mais celui de ces hommes méritants.

Le Roy resgne sur son royaume et il est le seul à destenir ce pouvoir. Il n’est pas l’Estat, mais il en est le seul gardien. Jamais je ne l’ay nié et jamais je ne le nieray. Ceci dit, j’ay toujours pensé que les Grands avoient une place à occuper près du Roy, qu’ils estoient ses conseillers naturels. J’insiste sur le mot «conseiller», car il s’agit bien là de conseiller et non de partager le pouvoir. Cependant, les temps ont changé et les Roys accordent maintenant cette faveur à d’autres hommes. Si les Grands ne sont plus au Conseil, ils ont maintenant un autre rosle à jouer. Si je desplore cette situation qui, lorsque les choix sont peu judicieux, peut nous donner des Mazarin, elle peut aussi nous donner des hommes d’esprit et de talent. Le Roy choisit qui il veut comme membre de son Conseil, et c’est bien ainsi.

Maintenant, vostre question est: ay-je esté le premier à me rallier? Je ne sais point si je puis dire que je fus le premier. Feu mon père, par exemple, après avoir esté un resvolté dans sa jeunesse, respectoit le pouvoir royal. J’ay esté élevé dans le respect du pouvoir royal, cela va de soy chez moy. Sans doute, certains autres Grands le respectoit déjà avant la Fronde. Je crois que la minorité du Roy a brouillé les cartes sur ce sujet. Elle a fait resurgir certaines ambitions chez certaines gens qui sembloient s’estre ralliées auparavant. Les régences ne sont-elles point des périodes propices à ce genre d’ambitions? Je suis convaincu, Monsieur, que si une régence surviendroit demain matin, tous les membres de cette Cour plus courtisane que jamais chercheroient des moyens d’assouvir leurs ambitions, mesme s’ils semblent tout à fait ralliés. Ainsi est la nature humaine…

Vostre dévoué,

Louis de Bourbon