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Haw le Xygien
écrit à

La Belle au Bois Dormant

Jusqu'à ce que la mort nous sépare


   

Mes salutations, Votre Altesse,


Je vous écris de loin, bien plus que vous ne pouvez l'imaginer. À dire vrai, je n'existe pas. Considérez-moi comme un personnage de fiction.

Je vous écris depuis mon monde, sans trop savoir comment entamer une conversation digne de vous. Mon monde et le vôtre sont bien différents, aussi je pensais commencer par un sujet universel s'il en est: l'Amour. Celui avec un grand «A». Celui qui relie les êtres humains par-delà des frontières et des époques. Celui que tous connaissent, mais qui ne se partage qu'à deux. Celui qui peut rendre heureux comme dans les plus belles histoires, et qui peut blesser au-delà du supportable. Celui qui rend fou, autant en bien qu'en mal. Bref, l'Amour.

L'Amour nous rapproche vous et moi autant qu'il nous sépare. Car nous avons tous deux eu la chance de connaître le grand Amour. Nous avons chacun rencontré l'être exceptionnel que nous attendions, qui a fait notre joie. Mais la comparaison s'arrête là.

Le prince charmant vous réveilla d'un simple baiser, sauvant votre vie par là même. Il vous fit ensuite mener une vie idyllique à ses côtés, sans que rien ne puisse vous séparer. Au contraire, quand mes lèvres quittèrent celles de ma bien-aimée, après notre premier baiser, ce fût pour la laisser sombrer dans un sommeil éternel. Depuis, un gouffre sans fond m'empêche de la rejoindre, et ce à jamais.

Si mon histoire vous intéresse, je pourrai vous la conter. Mais j'ai peur de vous voler la vedette. Dialogus n'a pas besoin qu'un personnage fictif vienne polluer ses lignes.

Tout ce que je peux faire pour le moment, c'est souhaiter que vous poursuiviez votre idylle avec votre Prince, et attendre une éventuelle réponse.


Bien à vous,


Haw le Xygien


Cher Haw,


Dès les premières lignes, votre missive m'interpelle: vous me dites ne pas exister. Comment cela est-il possible? Et qu'est-ce donc qu'un personnage de fiction?

Vous parlez de l'amour d'une bien étrange façon, jeune homme, un amour à deux facettes: l'une, pure et merveilleuse, qui vous procure un bonheur céleste. L'autre, sombre et fatale, qui entraîne votre cœur dans une terrible tourmente. Mais il n'en est rien: l'amour est un sentiment envoûtant, qui ne doit, à aucun moment, vous faire souffrir. Qu'avez-vous vécu pour penser de la sorte?

Sachez cependant, que le prince, mon époux  ne m'a nullement embrassée pour briser l'enchantement qui me tenait prisonnière. Seules la grandeur et la sincérité de son amour à mon égard eurent raison du maléfique sommeil où je me trouvais plongée.

La fin de votre lettre me laisse encore plus perplexe: qu'est-il donc arrivé à votre bien-aimée? Je croyais que de tels maléfices n'existaient que dans mon royaume. Qu'avez-fait pour qu'un tel malheur s'abatte sur votre amour?

Contez-moi votre histoire, cher Haw et ne craignez pas de m'importuner: si j'ai accepté la demande de Sire Dialogus, c'est bien pour correspondre avec quiconque le souhaite.


Je vous souhaite une agréable journée,

Belle



Votre altesse,


Je suis heureux que vous ayez accepté de me répondre.

Dans votre réponse à ma première lettre, vous me demandez de vous apprendre ce qu'est un personnage de fiction. Voici ma vision de cette notion: un personnage fictif est quelqu'un qui n'existe pas, comme les héros des contes ou des légendes. Il n'est jamais apparu dans votre monde et n'apparaîtra jamais. Il en est ainsi pour moi. Cela peut vous paraître aberrant, alors, que je puisse correspondre avec votre éminence! Aussi, je me dois d'apporter une nuance à cette définition. Imaginez votre monde comme une boule de cristal. Ce qui est à l'intérieur ne peut en sortir, et ce qui est dehors ne peut y entrer. Depuis votre bulle, je n'existe pas car je ne suis pas dedans. Il en va de même pour mon monde. Mais il existe un lien entre votre monde et le mien: Dialogus.

Vous désiriez connaître mon histoire. Pour cela, il me faut passer par celle de mon peuple, tout du moins sa fin. Avec votre permission, je vais donc vous résumer la chute des Xygiens, l'un des plus grands peuples de tous les temps. Comme je vous l'expliquais dans mes précédentes lignes, mon peuple vivait dans sa propre boule de verre. Il s'y épanouit jusqu'au delà de l'imaginable, et traversa les âges sans que rien ne lui fasse d'ombre. Mais il vint un jour où la boule se fissura. Les Xygiens créèrent alors une nouvelle bulle, beaucoup plus petite. Tous ne purent y entrer, par manque de place, et nombreux furent ceux qui périrent quand la première bulle se brisa pour de bon. Dans son nouveau monde, mon peuple se retrouva perdu loin de son foyer détruit. Fallait-il partir conquérir un monde tiers? Ou plutôt tenter de reconstituer une réplique de l'ancien? La seule réponse que les Xygiens trouvèrent fut la lutte fratricide entre les partisans de ces deux opinions.

Ma famille était de ceux qui rêvaient d'avenir. La défaite fut cuisante: mes ancêtres durent quitter leur deuxième monde pour un dernier, plus réduit encore. Dans cette bulle miniature, ils se cachèrent de leurs ennemis conservateurs, avec pour règle de ne jamais traverser la paroi de verre.

Voilà dans quel contexte je suis né. La vie était belle dans notre petit monde, mais également étouffante. Les marques de la guerre suintaient encore dans le cœur de nos aînés, laissant perler sur la jeunesse des regrets d'une autre époque. Durant mon enfance, je fis la rencontre d'une jeune fille. Nous nous liâmes vite d'une amitié qui perdura à travers les années. Quand je devins un homme et elle une femme, la nature de ce lien changea subitement pour devenir de l'amour. Mais un amour qui ne courait que dans un sens, et j'étais sur la mauvaise rive. Cela ne nous empêchait pas de nous rendre mutuellement heureux; aussi, je gardai ma flamme secrète. J'avais une autre passion, toute aussi secrète: enfreindre la loi et quitter momentanément mon monde pour en visiter d'autres. Ma bulle était trop petite pour moi, et je voulais voir d'autres paysages, d'autres visages, d'autres histoires. À chaque fois que je rentrais de ces voyages interdis, j'en racontais les merveilles à mon amie, lui donnant de quoi rêver elle aussi. Mais il faut croire que même les plus belles histoires ont une fin. Un jour, alors que je revenais d'une de mes sorties illégales, je trouvais mon monde mis à feu et à sang. Les derniers descendants de nos ennemis nous avaient retrouvés, et avaient ravagé mon foyer dans une attaque kamikaze. Elle n'a pas été épargnée. Moi qui rêvait d'avenir, voilà que le passé fauchait mon présent.

Je suis le dernier Xygien, et voici mon histoire.


En espérant ne pas vous avoir vous avoir trop attristée par ce récit,

Haw



Cher Haw,

Voilà une vie des plus touchantes, mais aussi des plus effroyables! Je comprends mieux à présent votre vision de l'Amour mais aussi la noirceur qui entache vos lignes. Vous faut-il chercher une autre demoiselle pour perdurer la lignée de votre peuple, les Xygiens? Je suis en tout cas touchée d'avoir l'honneur de parler à un homme de votre rang. N'hésitez pas à me réécrire si le cœur vous en dit.


Bien à vous,

Belle au Bois Dormant


Votre Altesse,

Je suis touché par l'attention que vous portez à mon sort mais il est un point qui m'étonne dans votre réponse à mon malheur. En effet, vous me posiez dans votre dernière lettre la question suivante: «Vous faut-il chercher une autre demoiselle pour perdurer la lignée de votre peuple, les Xygiens?»

Après le récit que je vous ai fait sur l'histoire de mon peuple, jugez-vous qu'il soit acceptable que les Xygiens perdurent? Certes, ils formaient un peuple exceptionnel, mais leur barbarie n'avait d'égale que leur génie. Et ces deux facteurs les ont conduit à leur perte. Avant même leur extinction, j'avais appris à ne plus me sentir Xygien. Ce nom ne désigne à mes yeux rien de plus qu'une provenance, non pas une identité.

Ceci répond également à un autre point que je voulais aborder avec vous. Vous disiez tirer un grand honneur de notre correspondance, et me considérez comme un homme de haute lignée. Seulement, ayant renié mon peuple, je suis désormais aussi important que le plus humble des vagabonds. Un étranger qui visite le monde sans trouver sa place, condamné à une errance éternelle.

Car il s'agit bien d'éternité. Après la destruction de mon monde, je me suis mis à voguer vers d'autres horizons pour oublier jusqu'à mon identité. Je voulais vivre tant de vies dans d'autres mondes que celle d'origine disparaîtrait. Mais il en fut autrement. Piégé hors du temps, je ne peux ni oublier, ni vieillir. Voyez cela comme une mort spirituelle. J'ai pourtant connu bien des aventures et rencontré nombre de créatures de rêves. J'ai pleinement profité de ces répits mais aucun ne m'a guéri définitivement de mon chagrin d'amour.

Mais assez de sombres paroles. Je n'ai pas à me plaindre, après tout! J'ai eu la chance de voir plus de belles choses que quiconque. Des paysages oniriques aux individus les plus intéressants. J'ai sauvé une multitude d'empires et de royaumes, et causé la chute d'autant. J'ai certes pris quelques vies, mais pour en épargner des milliers d'autres. J'ai pu contempler les plus beaux ciels étoilés, goûter aux meilleurs plats, toucher aux plus impressionnantes magies. Chaque aventure renouvelle mon émerveillement, et je ne me lasse jamais d'incarner de nouveaux rôles.

C'est sur cette note positive que je termine ma lettre. J'espère que le prince saura vous faire vivre moultes aventures tout aussi exceptionnelles.


Bien à vous,

Haw


Cher Haw,


Étant partie en voyage pour célébrer l'ouverture d'un cabinet des arts, je ne lis que maintenant votre lettre. Ne soyez donc point surpris de la remise tardive de ma réponse.

Voici mon point de vue sur votre première question.

Je pense que chaque peuple a le droit de régner sur ses terres, quels que soient son passé, ses actes et ses pensées. Seuls la tolérance, le respect et l'humilité à l'égard des autres civilisations peuvent faire pencher la balance dans le choix de la disparition ou du maintien de ce peuple. De plus, il ne faut pas condamner une communauté tout entière sur les simples faits et gestes d'une génération mais avoir un regard sur l'ensemble de la lignée et voir ce qu'elle a apporté au monde, que ce soit admirable ou non.

Je ne pense avoir ni le pouvoir ni l'érudition indispensables pour porter un jugement sur votre peuple, les Xygiens. Ni vous, ni moi n'en sommes capables. C'est à la Nature, et à elle seule, d'en décider car c'est à elle que tout revient. C'est à elle que votre peuple a donné, c'est à elle que votre peuple a pris. C'est à elle que revient le droit de jugement sur la perte ou non de votre lignée.

Vous dites ne plus faire partie des Xygiens. Pensez-vous réellement que cela soit possible? Dans vos veines coulent leur sang. Votre existence est celle d'un Xygien, rien ni personne ne pourra le changer. Toutefois, vous pouvez faire prendre à votre destin un autre chemin que celui de vos semblables. C'est à vous seul de le décider.

Bien que cela me semble invraisemblable, vous seriez immortel? Pouvez-vous m'en dire plus? Et par quel procédé avez-vous voyagé de la sorte, par-delà les mers et les monts?

Enfin, expliquez-moi ce que vous entendez par «je ne me lasse jamais d'incarner de nouveaux personnages».


Agréable soirée à vous,

Belle

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