Ignotus Angelus
écrit à

   

Aramis
Aramis

     
   

  Vi veri universum vivus vici

   

Ad augusta per angusta…
Felix qui potuit rerum cognoscere causas…


Bonjour, cher Aramis,

Peut-être dix-huit mois se sont écoulés entre la dernière lettre que je vous ai écrite et celle-ci. Peut-être n’en reconnaîtrez-vous pas la provenance. Je vous avoue que, moi non plus, je ne me reconnais plus.

Cela n’est pas un mal, bien loin de là. J’ai retrouvé avec des sentiments mêlés de joie et de tristesse, de bonheur et de mélancolie, cette correspondance à la fois si douce et si forte que nous avons partagée, et qui a eu le mérite de m’ouvrir le cœur et les yeux à beaucoup de choses qui jusque-là m’avaient été cachées.

J’ai grandi, j’ai mûri, bien davantage en ces quelques mois qu’en plusieurs années d’existence. Et, tout comme vous dans une de ces lettres qui ont si bien su me faire réfléchir, j’ai entrepris de connaître les hommes et ce qui m’entoure. Une quête sans cesse renouvelée de sagesse, de connaissance et de nouvelles découvertes, toutes plus profondes et plus fascinantes les unes que les autres.

M’avez-vous reconnue, cher ami? Derrière cette appellation latine que j’ai prise pour marquer le tournant décisif de mon existence, se cache encore, quelque part, la pauvre enfant naïve et aveugle qui un jour prit sa plume pour écrire à son personnage historique préféré. Et depuis ce temps, malgré des épreuves multiples, des larmes et bien des combats, cette même jeune femme reprend sa plume avec, si ce n’est les mêmes convictions que jadis, du moins avec le même cœur et le même profond désir d’apprendre.

J’espère tant que vous allez bien. Je ne veux pas croire que cette missive qui s’envolera vers vous sur un filament de lumière ne trouvera qu’un souvenir, arrivée à destination. Vos sages paroles vivent et respirent en moi, et par elles je sais que, quelque part, les miennes vous rejoindront.

J’espère que vous me pardonnerez ces pauvres gamineries que parfois je vous écrivis, croyant presque tout savoir, depuis mon prétendu siècle de technologie. Ou derrière ce rempart de pseudo vérité à laquelle depuis j’ai véritablement ouvert les yeux, et dont la quête ne fait que véritablement commencer.

Aurai-je le bonheur de recevoir de vos nouvelles, malgré ce temps passé? Je l’espère de tout cœur.

En attendant, je vous prie de recevoir toute mon affection et mon amitié.

Ignotus Angelus,
le 8 janvier 2008




Trinidad, 10 juillet 1670

Douce amie,

Je les regarde un peu comme s’ils étaient mes enfants. Ce sont des Indiens mais eux se disent «Guaranis». Ils vivent heureux, je pense, dans des villes nouvelles fondées par l’Ordre il y a déjà longtemps. Ne pas faire avec ces enfants de Dieu ce que les conquistadores et d’autres brutes ont pu faire ailleurs… L’amour de Dieu et le respect de la vie.
Tout ici me ravit, et j’enseigne à de jeunes gens au regard rieur mais plein de respect. Je me sens enfin utile, si loin du monde d’où je viens… Je suis devenu conseiller en agriculture et l’herbe du Paraguay n’a plus de secrets pour moi. Notre communauté élève des bêtes qui se sont acclimatées et produisent du fromage. En plus des cours d’alphabétisation aux plus jeunes et du latin (à propos, je vois que vous avez progressé dans cette langue, chère amie…), je donne des cours d’escrime et d’organisation militaire. Ici nous avons fondé une véritable petite armée, dans la rigueur et la bonne humeur. Que les Portugais osent encore nous attaquer, ils trouveront à qui parler. Les Mamelouks trafiquants d’esclaves en savent quelque chose. Ici nous ne tolérons ni le servage, ni la torture, ni la mise à mort, mais pour défendre ce que nous avons construit, il nous faudra sûrement encore prendre les armes. Une question me taraude parfois: combien de temps pourrons-nous vivre dans la parole du Christ alors que le monde se complaît dans la destruction?

Bien sûr, chère Angelus, je vous ai reconnue. Vous n’êtes pas perdue dans l’obscurité et dans l’oubli comme vous semblez le croire! J’ai également conservé votre correspondance mais j’avoue que ma vie a tellement changé depuis quelques mois qu’il m’arrivait de me demander dans quelle autre vie je l’avais reçue… Changer d’existence modifie parfois la perception que l’on a du temps. Cependant, quand j’ai vu le ramier se poser sur le rebord de brique de ma fenêtre avec sa petite cartouche «Dialogus» accrochée à la patte, j’ai su que c’était vous.
Comme vous le voyez, je vais bien. Mais vous, chère amie? Vous avez connu, je le devine, des heures difficiles. Mais je sens en vous du courage, de la détermination et de la patience. Prenez soin de vous, et ne baissez jamais les bras, s’il vous plaît. Vous verrez que si le chemin est long, si long qu’une vie ne suffit pas à en voir la fin, il est aussi beau, ne serait-ce que par les rencontres qui jalonnent l’existence…

Si vous pouviez me voir, vêtu comme je le suis, coiffé d’un chapeau de paille, vous ririez bien, chère amie. Il n’y a plus de galant Aramis. Juste un vieil homme rieur que les enfants appellent Padre Rico.

Bien à vous,

Adishatz.

Aramis