Kassey-Lyn
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Aramis
Aramis

     
   

Une hérésie... ou la vérité?

   

Cher Aramis,

Votre amitié et votre inquiétude me touchent le coeur. Vous vous blâmez de ce que j’ai passé de longues heures à chercher les informations que je vous avais promises. C’est de ma faute en fait, puisque c’est moi qui ai abordé ce sujet douloureux. S’il y a sottise ici, c’est moi qui l’ai commise, en mettant trop de zèle dans mes recherches! Lorsque j’ai reçu votre réponse, je vous ai obéi à la lettre, et j’ai pris du repos. Maintenant, je me sens tout à fait bien, et mes supérieurs ne me surprendront pas à baîller au bureau!

Je suis sortie hier à la ville et je suis passée devant la vitrine d’un magasin d’antiquités. J’y suis entrée, et j’ai trouvé une merveille qui m’a fait penser à vous. Il s’agissait d’une très belle rapière, dont la poignée était faite d’or et recouverte de pierres précieuses. Ah! comme j’aurais aimé pouvoir vous l’offrir! Je ne l’ai pas achetée malgré l’envie que j’en avais, car je ne saurais y trouver une quelconque utilité aujourd’hui.

Je ne me lasse pas de lire vos descriptions de ce qui vous entoure, et celle que vous avez faite de Sa Sainteté et du contexte religieux de votre époque m’a vraiment touchée. Tout ce que vous dites est confirmé par les nombreux manuscrits que j’ai lus durant cette fiévreuse recherche.

Vous jugez vos opinions et vos pensées comme étant hérétiques… Mais ami! Tout ce que vous pensez est vrai! La vérité pure et vraie, exempte de tout enseignement humain, existe bel et bien. Vous l’avez entre vos mains, et elle est composée de soixante-six livres inspirés et écrits sur une période de plus de trois mille années. La Bible.

J’étudie les Saintes Écritures depuis ma plus tendre enfance et je sais de nombreuses vérités que malheureusement beaucoup de vos contemporains ignorent. Par soif de pouvoir, de nombreux ecclésiastiques enseignent, depuis des temps reculés, des mensonges ou cachent la vérité afin de ne pas perdre de fidèles. Au fil des années, beaucoup d’entre eux se sont laissé influencer par des courants de pensée humains, comme les philosophies et les religions païennes. Et pourtant, la Bible avertit clairement de ce danger dans l’épître aux Colossiens, Chapitre deux, verset huit:

«Soyez sur vos gardes: il se peut qu’il y ait quelqu’un qui vous entraînera comme sa proie au moyen de la philosophie et d’une vaine tromperie selon la tradition des hommes, selon les choses élémentaires du monde et non selon Christ…».

Vous parlez d’une prophétie ou de textes sacrés qui auraient inspiré Sa Sainteté. Je vous les révèle ici. L’unité de culte que le pape prône trouve sa source dans l’Évangile de Jean au Chapitre dix, verset seize:

«Et j’ai d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos; celles-là aussi, il faut que je les amène, et elles écouteront ma voix, et elles deviendront un seul troupeau, un seul berger.»

L’apôtre Paul a également adressé ces paroles aux Corinthiens, dans la première lettre qu’il leur a adressée, au Chapitre trois, versets un à neuf:

«Moi donc, frères, je n’ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, comme à des tout-petits en Christ. Je vous ai donné du lait à boire, non quelque chose à manger, car vous n’étiez pas encore assez forts. Et même à présent vous n’êtes pas assez forts, car vous êtes encore charnels. En effet, du moment qu’il y a parmi vous jalousie et querelle, n’êtes-vous pas charnels et ne marchez-vous pas comme les hommes? Car quand l’un dit: "Moi, j’appartiens à Paul", mais un autre: "Moi, à Apollos", n’êtes-vous pas tout simplement des hommes?

Qu’est-ce donc qu’Apollos? Oui, qu’est-ce que Paul? Des ministres grâce auxquels vous êtes devenus croyants, comme le Seigneur a accordé à chacun. J’ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu faisait croître; si bien que ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui fait croître. Or celui qui plante et celui qui arrose sont un, mais chacun recevra sa propre récompense selon son propre labeur. Car nous sommes les compagnons de travail de Dieu. Vous êtes le champ en culture de Dieu, la construction de Dieu.»

Voyez-vous ce que l’apôtre Paul voulait dire? Pour avoir la vérité, il ne faut pas suivre les hommes, mais les instructions divines contenues dans la Sainte Parole. Dieu seul a le pouvoir d’attirer quiconque à la vérité. Il y a encore un passage que j’aimerais partager avec vous et qui a sûrement également inspiré Sa Sainteté. Il s’agit de la deuxième épître à Timothée au Chapitre trois, versets seize et dix-sept:

«Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour reprendre, pour remettre les choses en ordre, pour discipliner dans la justice, pour que l’homme de Dieu soit pleinement qualifié, parfaitement équipé pour toute oeuvre bonne.»

Je suis bien aise de savoir que vous êtes iconoclaste, ami! C’est là encore une excellente attitude à adopter, parce que les images et les icônes ne sont rien d’autre que des idoles. Vous savez sans aucun doute parfaitement cette parole de l’Écriture écrite dans le livre de l’Exode au chapitre vingt, versets quatre et cinq, le tout premier commandement que Dieu avait donné aux Israélites dans le désert:

«Tu ne dois pas te faire d’image sculptée, ni de forme qui ressemble à quoi que ce soit qui est dans les cieux en haut, ou qui est sur la terre en bas, ou qui est dans les eaux sous la terre. Tu ne dois pas te prosterner devant eux ni te laisser entraîner à les servir, car moi, Jéhovah ton Dieu, je suis un Dieu qui exige un attachement exclusif…»

Si penser ainsi est une hérésie, alors ceux qui jugeraient cela ainsi jugeraient également Dieu comme hérétique. Quant à moi, je subirais avec joie le bûcher ou toute autre forme de mort pour ces vérités, si on m'y condamnait!

Ouf! Il y en a tant à dire! Ma foi, je pourrais passer des heures entières à discuter de choses spirituelles. La Bible tient une place si importante dans ma vie!

Je ne vous demanderai pas, ami, de me révéler quoi que ce soit au sujet de votre mission. Il me suffit amplement de savoir que vous êtes heureux et que ladite mission vous agrée. Elle est à long terme, dites-vous? J’espère que vous allez tout de même pouvoir passer à Paris avant de l’entreprendre, pour pouvoir revoir notre ami d’Artagnan. Ne m’aviez-vous pas dit que vous lui aviez promis de le rejoindre à Paris pour la fin de l’année? Je souhaite de tout coeur que ce sera possible.

Avez-vous reçu des nouvelles de notre convalescent, Porthos? J’avoue que j’aimerais énormément avoir de ses nouvelles, et surtout savoir s’il réagit bien au traitement prescrit. Savez-vous aussi s’il voudra rejoindre les rangs de Dialogus?

À ce propos… Saviez-vous qu'Athos a déjà correspondu à travers Dialogus? Cela fait tout de même quelque temps qu’il n’a pas écrit, et son nom a été déposé aux archives de l’organisme. Je n’ai pas eu l’occasion de lui écrire, mais combien j’aurais aimé! Vous m’avez appris une merveilleuse nouvelle en me disant que Porthos était encore en vie, en est-il de même pour le comte? Si c’était le cas, ma joie ne connaîtrait aucune limite!

Je vais terminer cette lettre par un poème que j’ai écrit, et dont vous trouverez l’inspiration dans les Saintes Écritures. Je vous laisse deviner ce qui m’a inspirée… Saurez-vous trouver?

Peu de gens aujourd’hui connaissent,
La vraie beauté de la sagesse,
Lorsque l’on en explore la profondeur,
On est émerveillé par tant de splendeur,
La véritable sagesse bâtit sa maison,
En collaboration avec la raison,
Ses sept colonnes qu’elle a taillées avec soin,
Pour abriter tous ceux qui en ont le besoin,
Pour un grand festin, elle a préparé ses biens,
Elle a fourni de la viande et mélangé son vin,
Afin d’accueillir ceux qui manquent de coeur,
Pour qu’ils trouvent refuge dans ses bras protecteurs,
«Venez vous nourrir, tous ceux sans expérience,
Apprenez à marcher sur le chemin d’espérance,
Voyez la richesse d’une profonde intelligence,
Qui éloigne les errances d’une vie d’indigence»
Ne viendront pas les adeptes de la moquerie,
Qui ne tarissent jamais de leur profond mépris,
Ils se complaisent dans leur déshonneur,
Et dans leurs tares se putréfie leur coeur,
Le sage, quant à lui, cherche toujours la sagesse,
Écoute la réprimande dans les temps de détresse,
Le juste aime à recevoir la connaissance,
Il gagne en savoir et met fin à son ignorance,
Craindre le Seigneur, voilà qui est sagesse,
Car notre Père nous donne avec tant de largesse,
Connaître le Très-Haut et toutes ses exigences,
Voilà le fondement même de l’intelligence,
Le sage par le Seigneur voit ses jours assurés,
Et pour lui s’ajouteront bien des années,
Il porte en lui-même les fruits de la sagesse,
Et le moqueur, les conséquences de sa paresse,
Ceux qui ne résistent au perfide appel,
De la naïve sottise qui les ensorcelle,
Ceux qui sont inexpérimentés et manquent de coeur,
Se retrouvent sans force devant mort et malheur…

J’attends votre lettre avec impatience, amic. Portez-vous bien!

Kassey-Lyn
le 4 avril 2006




Sept…

Méfiez-vous des certitudes
Qui gouvernent vos habitudes.
Vous qui citez la raison,
En faites-vous la maison
De vos profondes pensées?
Par toutes ces idées lancées,
La quête de la sagesse

Ne conduit à aucune messe!
Pas un homme, même le plus grand,
Ne peut te donner un rang.
Tu cherches la connaissance?
Vois, ta quête sera immense.
Tu avances pas à pas,
De savoir sont tes repas,

Ils ne nourrissent qu’un jour…
Car la quête dure toujours,
Cette quête est infinie,
L’univers est infini.
La matière est si mouvante
Et notre âme si émouvante!
La connaissance, la sagesse?

Pas un seul homme ne la laisse
En vérité l’effleurer:
Nous ne pouvons l’approcher.
Frère et soeur sont la raison,
La sagesse en liaison.
Le pardon, la tolérance,
Sont messagers d’espérance.

Nous fait frères la compassion
Elle nous garde de la passion.
Ne juge pas les moqueurs:
Ignorants, ils ont un coeur...
S’il n’y a qu’une seule foi,
Il y a plus d’une loi!
Innombrables parmi les hommes,

Elles s’étalent sur bien des tomes,
Toutes écrites de mains humaines,
Toutes traduites et souveraines,
Relatant parole divine...
Vérité? Si l’on devine…
Ne déposez jamais votre libre pensée
Au pied d’un agité ou d’un maître à penser.
De déferrez jamais votre vraie liberté,
Celle de croire, celle d’aimer,

Kassey.

Aramis

Parce que les choses que vous m'écrivez m'inquiètent un peu parfois et parce que vous semblez déjà, si jeune, avoir choisi une voie à l'exclusion de toutes les autres, je vous adresse ce poème de vers à sept pieds (à défaut de colonnes) qui répond à vos vers. Méfiez-vous de ce que vous tenez déjà pour des certitudes. Et sachez que si, dans le siècle où je vis, les hommes sont abusés sous prétexte de religion, je sais pour avoir beaucoup lu qu'il en a toujours été ainsi et qu'il en sera toujours ainsi... Je ne crois pas un seul instant que cela ait changé quelques siècles plus tard. Lisez la Bible, l'ancien et le nouveau testament, mais lisez aussi tout ce que vous pourrez (sans vous épuiser!), méfiez-vous des traductions et des pensées sorties de leur contexte; lisez ces fameux philosophes, qu'ils soient grecs antiques ou contemporains, essayez de comprendre où va leur esprit sans même vous demander si vous êtes d'accord avec eux, prenez du recul... Et n'ayez crainte, je connais les Évangiles, et je pourrais très bien, (déformation professionnelle!) sortir les choses de leur contexte si je n'avais pas d'autre moyen de vous convaincre, ce qui n'est évidemment pas mon intention. Voyez-vous, ces textes sacrés que l'on qualifie à juste titre de lois sont comme les lois des hommes, les Édits du Roy ou de la République: ce qui importe, ce n'est pas de les prendre au pied de la lettre, c'est de s'imprégner de leur esprit. Et parfois, l'un et l'autre de ces aspects s'opposent tout à fait...

«Un seul troupeau, un seul berger» peut justifier les croisades, par exemple. Quant aux paroles de Paul, on peut y voir en message secondaire l'éloge au travail d'équipe et à la modestie pour serviteurs de Dieu, avec pour message essentiel: ce qui importe c'est d'être croyant, les «courants idéologiques» derrière Apollos ou Paul n'ont pas d'importance... Il est vrai qu'une lecture critique de ces textes est plus que rafraîchissante. C'est une bourrasque!

Les textes auxquels je faisais référence à propos de Sa Sainteté ne sont pas les Évangiles (tout de même, Kassey-Lyn!) mais des prophéties qui ne sont pas connues de mes contemporains. Quant à «subir avec joie le bûcher», je crois que vous ne savez pas de quoi vous parlez! Avez-vous assisté à une exécution par le feu? Moi oui, et je ne crois pas avoir vu pire spectacle de ma vie, et pourtant j'en ai vu. C'était une jeune fille de votre âge. Elle était très courageuse, mais pour subir ce supplice avec joie, il aurait fallu qu'elle soit fanatique. Sans vous raconter le détail de l'affaire, je vous dirais simplement que j'ai été obligé d'assister à l'exécution d'une fille convaincue de sorcellerie (et surtout d'ailleurs d'hérésie). D'habitude, je trouve toujours une bonne excuse pour ne pas être là quand il y a une exécution publique. Mais là... C'était effroyable. Seigneur, si j'avais pu entrer sous terre de honte et de douleur! Ah Kassey-Lyn, les lois à la lettre et l'esprit des lois...

Je vous quitte à regret et ne m'en veuillez pas, surtout, pour le ton inhabituel de cette lettre.

Bien à vous chère amie,

Aramis


Cher ami,

Votre lettre m’a laissée profondément songeuse et aussi un peu perplexe. Je n’aurais pas cru possible que vous me conseilliez d’aller rechercher les pensées divines parmi les philosophies humaines… Mais qu’est la sagesse de l’Homme face à celle de Dieu? Et vous voyez les Saintes Écritures comme des lois humaines? Je suis profondément troublée par ces dernières paroles.

Je ne me contente pas de lire et d’étudier ces écrits inspirés par Dieu. Je fais de mon mieux, tous les jours, pour mettre en application les conseils justes et sages que la Bible contient… La règle d’or, les deux plus grands commandements, le fruit de l’Esprit… Tout cela est très tangible pour moi et ce sont ces principes qui font de moi la personne que je suis.

Je vous demande pardon, ami, pour le ton de ma dernière lettre. Je ne voulais pas, par là, donner à penser que je sous-estimais vos connaissances bibliques. Et puis, je me suis fort mal exprimée par rapport à la profondeur de mes convictions. Non, je ne subirais pas le bûcher avec joie. Je le subirais avec conviction, et surtout par amour pour Dieu. Dieu me garde cependant d’être témoin de pareil spectacle que celui d’une exécution! Je crois que je n’y survivrais pas plus que le condamné…

Le poème que je vous ai envoyé est en réalité un passage biblique que j’ai versifié. Il s’agit de Proverbes au chapitre neuf, versets un à douze, passage d’un livre écrit par l’homme le plus sage que la terre ait porté, le roi Salomon. Ce livre ainsi que celui de l’Ecclésiaste sont ceux que je préfère lire et appliquer.

Nous sommes chacun à une extrémité d’une longue période de temps. Vous avez l’avantage de la maturité et des études profondes, qui plus est. Moi, j’ai celui de la connaissance du temps et des événements et aussi une certitude inébranlable en ce qui a trait à la suprématie des Saintes Écritures. Des prophéties que Sa Sainteté pourrait connaître et prévoir, mon époque les a vues se réaliser. Que penser de la prophétie de Daniel, alors qu’il interprétait le rêve du roi Neboukadnetsar (ou Nabuchodonosor)? Ou encore, que dire de la prophétie des sept temps et de celle des trois temps et demi?

Je ne souhaite pas avoir de différend avec vous, Aramis. Il vaudrait mieux, je crois, ne pas parler de ces choses profondes qui ont divisé tant de gens. Votre amitié m’est précieuse et je ne veux pas la perdre.

Parlons donc, je vous en prie, des merveilles de la création. Discutons des mystères qui nous entourent! Décrivez-moi ce que vous voyez et moi, je vous décrirai l’immensité céleste si vous le désirez! Voilà une chose qui, malgré le temps, ne change pas. Admirons l’éternité et la force de ces astres que nous observons tous les deux malgré plus de trois siècles de distance.

Jamais, ami, je ne vous en voudrai pour quoi que ce soit. Vous pouvez me parler avec la plus grande liberté, me dire tout, absolument tout ce qui passe dans votre âme. Vous pouvez tout écrire, m’accabler de reproches, jurer même! La seule chose qui me peine, c’est un long silence. Ne pas m’écrire est la plus grande punition que vous pourriez m’infliger.

Ma lettre sera courte, car j’ai commencé à écrire très tard dans la soirée. Je me soumets de tout coeur à vos conseils sages et je prends davantage de repos.

Vous m’avez permis dans une précédente missive de vous demander des informations sur votre époque. Il y a des jours que je recherche des informations sur la France de votre temps, et plus particulièrement sur la ville de Paris! Cela peut sembler trivial, mais pourriez-vous décrire la ville telle que vous la connaissez? J’aimerais si possible que vous me disiez les noms des faubourgs de la ville. Je connais déjà l’emplacement du Luxembourg, de Saint-Germain, de Chaillot et du bois de Vincennes. Pourriez-vous me renseigner davantage?

J’espère que cette lettre que je vous envoie ne vous irritera pas, ami. Écrivez-moi bien vite à nouveau, vos lettres ensoleillent mes journées!

Je suis avec vous de tout coeur.

Votre Kassey
le 6 avril 2006

Rome, 31 octobre 1669
Chère Kassey-Lyn,

Avant de cesser de vous parler de toutes ces choses une fois pour toutes, puisqu’il semble que les questions de religion demeurent à votre époque aussi sensibles qu’à la mienne, je voulais tout de même expliquer pourquoi je vous ai dit dans ma dernière lettre ce que je vous ai dit. Croyez-moi, je ne veux pas non plus avoir de différend avec vous!

Certains mots sont trompeurs et ils me troublent infiniment lorsque je les retrouve sous la plume d’une jeune fille du XXIe siècle, alors que je ne serais pas plus étonné que cela de les entendre dans la bouche d’un prêcheur en 1669. Les mots, hélas, ne sont rien, en ce sens qu’ils ne peuvent pas traduire la foi, la foi de l’homme en Dieu. Voilà pourquoi, je le suppose, Dieu ne peut pas être nommé; aucun mot ne peut définir son essence, et la foi est indicible. Tous les mots que nous pourrons écrire ne peuvent pas le décrire, mais simplement décrire la perception que nous en avons, et cette perception est variable selon les lieux et les époques. Dieu est l’alpha et l’oméga, celui qui était, est et sera, éternellement. Aux yeux de l’éternité, nous n’existons que l’espace d’un instant, l’humanité n’a pas toujours été et disparaîtra un jour; mais pas Dieu n’est-ce pas?

Alors, vous qui lisez les Évangiles, vous savez à quel point cela a tout changé, parce que pour la première fois, l’Esprit Saint était révélé en nous. Depuis que nous ne sommes plus de simples êtres humains, nous sommes une part de tout cela. Dieu n’est plus uniquement le divin extérieur, il est aussi en chacun de nous, même si nous n’en sommes pas tous conscients. Si cela était si évident à faire comprendre, pourquoi aurions-nous besoin d’en parler avec autant de nuances ? Pourquoi des autorités civiles, mais aussi des ministres du culte, ordonneraient-elles que l’on livre les hérétiques au bourreau, au mépris même des enseignements des Évangiles, comme cette jeune fille dont je vous parlais?

Supporter la peine et la douleur est une chose dont on ne peut se soustraire. Rechercher sciemment la souffrance pour l’offrir à Dieu n’a pas de signification pour moi, car ce n’est pas nous qui choisissons ce chemin, et il est à mes yeux aussi insupportable de s’infliger volontairement de la peine que de la faire subir à autrui. Regardez ce que les hommes font au nom de Dieu et dites-moi si Dieu a quelque chose à voir avec tout cela? Chaque fois que nous agissons, nous n’avons aucune certitude sur ce qui nous pousse, mais nous savons grâce aux Évangiles qu’il n’y a qu’un comportement possible entre nous qui sommes des frères: l’amour qui unit les hommes est l’amour de Dieu.

Personne, aucun homme, ne peut savoir qui sera sauvé car aucun groupe, aucune secte n’a l’apanage et ne parle pour Dieu. C’est parce que certains le croient que les guerres de Religion nous menacent encore. Je le disais récemment à un huguenot qui, hérétique ou non, est tout de même mon frère: il prétendait que seuls les disciples de Calvin obtiendraient le salut et, avant d’essayer de lui expliquer ce que je viens de vous dire, je lui ai demandé si l’enfer serait assez grand pour nous accueillir tous, nous les papistes, plus les anglicans, les luthériens, les chrétiens d’Orient et les mahométans, les juifs du monde entier, les adorateurs de faux dieux inconnus de nous et les athées de tous poils! Il a éclaté de rire, ce frère (en réalité nous sommes cousins), et il m’a dit que si l’enfer était trop petit, il serait réservé exclusivement aux salauds de mon espèce qui un jour ont renié leur religion. Donc, je me suis tu et n’ai plus trouvé les mots pour lui expliquer.

Avec vous, Mademoiselle, je peux tout de même essayer. Vous ne m’en voudrez pas d’avoir ma propre vision des choses. Elle n’est celle de personne, sinon de moi tout seul, libre penseur croyant qui ne vénère aucune icône... Mais il est vrai que je ne fais sûrement pas partie des quelques millions de bienheureux qui un jour seraient sauvés. À défaut de parvenir à connaître Dieu, Kassey, j’essaie de connaître les hommes, l’une de ses créations. Et quoi de mieux, pour cela, que de lire tout ce qu’ils ont écrit, ces grands esprits, chrétiens ou non, croyants ou pas? Si je ne comprends pas l’homme, comment pourrais-je connaître Dieu?

Bientôt je partirai, pas tout de suite, mais bientôt. Si je ne pouvais plus vous écrire ni avoir de vos nouvelles j’en serais très attristé, mais rien ne me serait plus désagréable que de vous quitter fâchée. Comme je vous l’expliquais, la tolérance a ma préférence, mais ce n’est pas l’usage de mon époque et si j’avais écrit ici ouvertement certaines des choses que j’ai écrites pour Dialogus, je l’aurais déjà payé très cher, croyez-moi. La liberté de pensée n’existe pas en France (quant à l’Espagne et aux États pontificaux...). Le bon roi Henri l’aurait sûrement prônée, mais on l’a tué pour cela. Depuis, les rois de France contraignent leurs sujets à une conformité de pensée, pire que ces habits uniformes que vous portez tous au XXIe siècle. C’est pourquoi je suis ici beaucoup trop bavard et je m’en excuse. Vous êtes mon amie et vous me faites l’honneur de penser que je suis le vôtre. Les amis acceptent leurs différences sans se juger ni pour autant se faire de cadeaux! Je suis resté ami avec mon cousin huguenot qui me traite pourtant de tous les noms d’oiseau!

Chère Kassey-Lyn, le 3 novembre, mon navire lève l’ancre. J’entame une nouvelle série de voyages et Paris sera sur ma route. Je vous parlerai de ce que je verrai en chemin et je vous décrirai Paris si vous le souhaitez. Il est bien étrange que vous vous intéressiez aux faubourgs plus qu’à la cité elle-même. Au sud, sur la rive gauche, il y a le faubourg Saint-Germain (que j’ai fréquenté...), le faubourg Saint-Michel que vous connaissez, proche du Luxembourg, le faubourg Saint-Jacques (on dit que la rue Saint-Jacques est la plus vieille rue de Paris, du temps où la ville s’appelait Lutèce et notre ami Cyrano de Bergerac a beaucoup fréquenté ces lieux), le Faubourg Saint-Marceau (les habitations y sont plus denses, la Bièvre traverse ces quartiers et transporte une odeur de pourriture à cause des égouts et des tanneries), le faubourg Saint-Victor tout à l’est, face à l’île Louvier. Au nord, les faubourgs s’étendent au-delà des remparts de la ville (la ville sud n’est plus fortifiée quant à elle). D’est en ouest, il y a le faubourg du Temple (quartier populaire), le faubourg Saint-Martin (rue Saint-Martin, l’autre rue la plus vieille de Paris! Très commerçant), le faubourg Saint-Denis que nous traversions pour gagner la route d’Angleterre (les voyageurs s’y croisent de manière incessante), le faubourg Montmartre, très viticole, et le faubourg Richelieu (ces deux derniers sont moins peuplés que les deux précédents); j’allais oublier le faubourg Saint-Honoré (la porte de l’Ouest) et nous voilà sur l’avenue des Tuileries, puis sur le Cours de la Reine. Si vous regardez de l’autre côté de la Seine, à cet endroit vous pourrez y voir un terrain vague et marécageux qui s’étend vers l’Est, vers le faubourg Saint-Germain. C’est ce qu’il reste du pré-aux-Clercs. Avant de devenir ce cloaque parsemé de constructions, c’était le plus beau terrain de duel de la capitale. Mais j’y ai perdu trop d’amis pour le regretter.

Puisque nous en sommes aux descriptions, parlez-moi à l’occasion de votre capitale, y a-t-il aussi des faubourgs et un fleuve qui la traverse? Je voudrais vous parler plus longtemps, mais je dois, moi aussi, satisfaire à des obligations. J’ai fort à faire avec les préparatifs des fêtes de la Toussaint. Ensuite, je rassemblerai mes affaires et quitterai cet endroit. Il se peut que vous n’ayez pas de nouvelles de moi pendant quelques jours. Ne vous en alarmez pas, je vous écrirai dès que je serai installé sur mon bateau et que j’aurai trouvé un peu de calme, une plume, du papier, et un pigeon!

Que la paix soit avec vous, Kassey-Lyn,

Et sérénité et sagesse...

Portez-vous bien mon amie!

Aramis


Cher, très cher ami,

J’ai lu votre dernière lettre avec un arc-en-ciel d’émotions au coeur. Ah! Aramis, jamais! Jamais de toute ma vie je n’éprouverais de colère contre vous! Je suis si heureuse de votre amitié! Et je me sens honorée que vous me parliez avec tant de sincérité. Je ne reculerais jamais devant la vérité, surtout si elle provient d’un ami cher à mon coeur comme vous.

Je voudrais vous remercier pour la description détaillée que vous m’avez donnée des environs de Paris. Je vous avoue qu’en dehors des cartes de Cassini, je n’avais trouvé que fort peu de références sur la France au XVIIe siècle. Vous anticipez un peu mes questions, puisque j’allais vous demander ensuite si vous pouviez décrire Paris même. Comment donc est la cité Lumière au moment où vous m’écrivez? J’imagine une grande ville où se côtoient des gens issus de toutes conditions. Je vois des images d’innombrables marchés, tantôt prospères, tantôt moins. J’imagine de charmantes maisons avec de merveilleux jardins de fleurs. Et dans les rues, de magnifiques chevaux et des carrosses luxueux.

Pour la première fois, je n’ai pas répondu immédiatement à votre lettre, comme c’est mon habitude de le faire. En lisant ce que vous avait dit votre cousin, je me suis indignée. Ah! Quel coup cela a dû être pour votre coeur! Les paroles peuvent parfois être plus acérées qu’une épée, et ces mots-là m’ont fait très mal, comme s’ils m’étaient adressés. Je vous admire de ne pas avoir répondu à cette insulte!

Comme vous le dites, les voies de Dieu sont impénétrables et ses pensées inscrutables. Lui seul peut jauger la sincérité des coeurs des hommes, leurs actions et leurs pensées, dans toutes les circonstances. Alors, je crois que Lui seul peut décider qui d’entre les humains aura la récompense, et qui aura droit au châtiment. Quoi qu’en dise monsieur votre cousin!

Vous me demandez de vous décrire la capitale du Canada? Avec grand plaisir! La ville d’Ottawa se trouve sur les abords d’une très grande rivière nommée la rivière des Outaouais. Cette rivière constitue une frontière entre deux provinces, le Québec et l’Ontario. J’habite sur la rive nord, au Québec, et tous les jours je dois traverser le pont Interprovincial pour me rendre au travail. En quittant ce pont, on se retrouve en plein centre-ville d’Ottawa, là où la grande majorité des gratte-ciels se trouvent. En longeant la rivière vers l’Est, on arrive sur la colline du Parlement. À cet endroit se trouve le siège du gouvernement fédéral, qui gouverne sur tout le pays. La ville est très grande parce qu’elle englobe dix municipalités qui ont pour noms Ottawa, Nepean, Gloucester, Vanier, Kanata, Cumberland, Rideau, Osgoode, Goolbourn et West Carleton. Ces dernières pourraient être qualifiées de faubourgs, car elles sont essentiellement résidentielles. Toutes ces différentes municipalités sont reliées entre elles par de nombreuses routes et autoroutes, sur lesquelles circulent tous les jours des centaines de milliers de voitures et d’automobiles. Le matin et l’après-midi, elles sont littéralement bloquées! On appelle ces moments les heures de pointe, les heures où la grande majorité des gens se déplacent pour aller travailler ou revenir à la maison lorsque la journée est terminée.

Que dire d’autre? Entre les innombrables bâtiments administratifs et les bureaux d’affaires, il y a quantité de petites boutiques et de petits restaurants qui proposent leurs produits aux travailleurs. La ville offre également de nombreuses distractions, parmi lesquelles la visite de musées, qui retracent l’histoire du Canada depuis sa découverte. Les nouveaux édifices côtoient des bâtiments construits depuis des décennies. Il y a peu de temps, j’ai eu la possibilité de visiter un des bâtiments secondaires du Parlement sur la colline. On m’a dit que ces édifices avaient été bâtis sur le modèle des «Parliaments» anglais. En raison de la conquête britannique du Canada au XVIIIe siècle, l’influence anglaise est pratiquement omniprésente dans ces constructions.

Le centre-ville d’Ottawa est très professionnel, et peu de gens y vivent. Ils résident davantage dans les municipalités environnantes, ou alors font le trajet comme moi depuis le Québec.

Ah! Je me demande parfois comment serait ce pays s’il était demeuré une colonie française. Une chose est sûre, le français y serait sans doute parlé davantage.

En effectuant des recherches à la bibliothèque, j’ai découvert un petit livre qu’on attribue à monsieur Dumas, sans pouvoir le prouver cependant. Les événements rapportés se situent sept ou huit années après ceux décrits dans le premier tome de la trilogie connue. Vous y êtes peu présent vous-même, mais dans des circonstances excessivement pénibles. Je n’ai trouvé que la version anglaise, mais je vous traduis ici un des moments les plus terribles et les plus exaltants, qui a gonflé mon coeur d’émotions.

«Depuis cette nuit où un groupe d’hommes a témoigné l’exécution d’une femme aux abords de la Lys, un de ces hommes semble avoir disparu. Aramis quitta le service, et avec lui disparut également le chevalier d’Herblay. Quelques lettres ont été reçues de sa part, et il disait avoir à faire un voyage en Lorraine. Et puis, silence. La rumeur voulait qu’il ait pris les ordres. Athos, du moins, le croyait de tout son coeur.
Tandis que Athos, Porthos et d’Artagnan piquaient vers Orléans, pour rejoindre Dampierre plus rapidement en évitant Paris, et que le maréchal de Bassompierre tuait ses chevaux dans sa hâte de rejoindre la capitale, de singulières conversations se déroulaient dans une chambre haute de la Croix de Bernai -cette fameuse auberge si bien située sur la route d’Orléans.
Cette chambre était large, commode et confortable. Dans un lit près de la fenêtre, Aramis écrivait, à demi incliné sur une petite table de chevet. Il était vêtu d’une ample soutane sombre, qui dévoilait pourtant son torse tout entier recouvert de bandages. Ses traits étaient pâles et tirés, et de temps en temps il cessait d’écrire, comme si l’effort requis pour le faire l’épuisait. Un crucifix pendait sur le mur au-dessus de sa tête.
On frappa doucement à la porte, et Bazin entra. Comme à Crèvecoeur, il percevait que son maître, blessé à la fois au coeur et au corps, avait détourné son regard de ce monde pour la religion. Il n’en ressentait cependant aucune joie, car cette fois les blessures d’Aramis étaient beaucoup plus graves.
- Ah! Monsieur! s'exclama-t-il soudain, voyant l’occupation de son maître. Vous étiez en train d’écrire, assurément! L’effort vous avait été interdit, et le chirurgien en bas, ainsi que le curé, qui demandent à vous voir…
- C’est très bien, Bazin, dit Aramis d’une voix faible, fais-les monter ici.
Il déposa sa plume et s’étendit sur les oreillers. Un moment plus tard, Bazin faisait entrer les deux hommes dans la chambre. Le chirurgien vint auprès du lit et secoua la tête en regardant son patient.
- Ceci est grave, bien grave, déclara-t-il sans répondre aux salutations d’Aramis. Voyez, monsieur, il était en train d’écrire!
- Précisément, dit Aramis, et il sourit au révérend. Monsieur, il m’est venu une excellente idée la nuit dernière pour la thèse dont nous discutions hier, et...
Le chirurgien intervint brusquement.
- Pardon, mon gentilhomme, je dois vous demander le silence. Voyez, monsieur, l’état de cet homme. Voyez sa pâleur, ses yeux, sa faiblesse. Vous êtes témoin. Cet homme dépérit à vue d’oeil!
-Dieu nous préserve! s'exclama le curé, et il se signa. Assurément, monsieur, vous ne voulez pas dire que...
- Que cet excellent jeune homme est condamné, affirma le chirurgien fermement. C’est cela que je veux dire. Dans dix minutes l’effet de l’épuisement se fera voir et produira de la fièvre. Avec le coucher du soleil, cette fièvre partira, mais avant minuit, il entrera en commotion. S’il survit jusqu’à demain, il mourra dans l’après-midi. Je n’hésite pas à faire cette prédiction devant lui. Il a désobéi à mes restrictions. Il a anéanti tout mon travail.
- Au service de Dieu, ajouta Aramis, et puis après tout, mes amis, il est inutile que vous y mettiez tant d’ardeur. Si c’est là la volonté divine, je suis prêt à mourir.
- Vous en êtes diablement heureux plutôt! Vous ne faites aucun effort pour retrouver la santé. Vous n’y mettez aucune volonté. Je vous ai saigné et saigné. Et quel bien cela vous a-t-il fait?
-Cela m’a affaiblit, je puis vous l’assurer, dit Aramis, quant à la blessure...
- Elle ne peut plus guérir si la fièvre survient. Le médecin sortit quelques fioles de son sac en demandant pour de l’eau, qu’alla anxieusement chercher Bazin. Lorsqu’il eut préparé sa mixture, il la confia au laquais.
- Donne une cuillerée de ceci à ton maître à toutes les heures, dit-il en prenant son chapeau. Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Je reviendrai au coucher du soleil pour changer les pansements.
Sur ce, il quitta les lieux, furieux. Bazin le suivit et le rattrapa dans l’escalier.
- Monsieur! supplia-t-il, les larmes aux yeux, dites-moi la vérité, au nom de Dieu! Ne me faites pas souffrir. Mon maître n’est pas… Ah! Y a-t-il un espoir pour lui?
-Mon ami, je ne peux te cacher la vérité, dit le chirurgien, non sans douceur. Il devait travailler depuis au moins une heure, les résultats sont évidents. Il ne peut vivre plus qu'une journée.
- Jésus! s'exclama Bazin, horrifié. Ne pouvez-vous rien pour l’aider, pour le sauver?
- Rien ne peut le sauver, si ce n’est un miracle.
- Alors je prierai pour un miracle.
Le chirurgien poursuivit son chemin en haussant les épaules. Pendant ce temps, le curé s’assit auprès d’Aramis et posa la main sur son front.
- C’est vrai, il y a de la fièvre! Mon cher d’Herblay, je ne sais trop que dire…
- Allons! dit Aramis avec un petit sourire, cet homme a raison, mon ami. Je n’ai plus le goût de vivre. J’ai été blessé, meurtri bien plus profondément dans le coeur que dans la chair. Mes pensées ne sont plus pour ce monde. Allons, laissez-moi vous lire cette thèse! J’ai choisi un thème de la vie de Saint-Augustin -mais donnez-moi ces feuilles, je vous en prie, laissez-moi vous le lire.Le curé l’aida à s’asseoir quelque peu, et lui tendit les feuillets, l’observant avec anxiété. Avec un charmant sourire, Aramis le remercia, et prenant la première feuille:
- Nous y voici, mon père. Je reprends au tout début les paroles même de son treizième livre.Il se mit à lire de sa voix basse et douce :
- Je vous invoque, ô mon Créateur, mon Dieu et ma miséricorde, qui avez gardé mon souvenir quand j’avais perdu le vôtre. Je vous appelle dans mon âme, et vous la préparez à vous recevoir en lui inspirant ce vif désir de votre possession. Oh! répondez aujourd’hui à cet appel que vous avez devancé, quand vos cris réitérés, venant de si loin à mon oreille, me pressaient de me retourner et d’appeler à moi Celui qui m’appelait à lui. Seigneur, vous avez effacé tous mes péchés, afin de n’avoir point à solder les œuvres de mon infidélité, et vous avez prévenu mes œuvres méritantes, afin de me rendre selon le bien opéré en moi par vos mains, dont je suis l’ouvrage.Le curé intervint.
- Allons, assez, mon cher ami, dit-il gentiment mais fermement. Je perçois la profondeur de cette thèse, et puis imaginer quelle valeur vous lui apporterez. Je vous en prie, ne lisez plus! Laissez-moi la parcourir à mon rythme. Linguam compescere, virtus non minima est. Ce n’est pas la moindre des vertus, de se tenir la langue.
- Ah! s'exclama Aramis. Cela me rappelle le texte dont je me suis inspiré pour cette thèse! Mon père, j’aimerais votre opinion…On frappa à la porte. À l’injonction impatiente d’Aramis, Bazin entra, l’air agité, ayant une lettre à la main.
- Eh bien?
- Ah Monsieur! implora Bazin, désespéré. J’ai juré que vous n’étiez pas là, que vous étiez malade, que vous étiez mourant. Deux obstinés cavaliers, deux gentilshommes, m’ont demandé de vous remettre ce message.
- Très bien, donne-le moi, dit Aramis.Il soupira et retomba sur ces oreillers. «Que sont les lettres, murmura-t-il après en avoir lu l’enveloppe. Je n’ai plus rien à faire de ce monde.»
Néanmoins, il ouvrit la missive, et une légère rougeur vint à ses joues tandis qu’il lisait. Il s’agissait d’une des quatre lettres envoyées par Lord de Winter, la copie de celle qu’avait reçu Athos.
- Étrange! murmura Aramis, et il regarda son laquais. Bazin, tu dis que ceci t’as été remis personnellement?
- Un des deux gentilshommes affirme que cette lettre vous avait été envoyée dans votre ancien logement de Paris, Monsieur. Il désire vous parler.
- Qui est-ce?
- Un étranger, Monsieur.
Aramis lui rendit la lettre, avec un geste de résignation.
- Tiens, reprends ceci, et fais en ce que tu voudras. Cela n’est plus rien pour moi.Le curé se leva.
- Mon cher ami, dit-il, laissez-moi avoir ces feuillets que vous avez écrits. Laissez-moi lire cette admirable thèse à mon rythme! Je me retire. Si vous avez un visiteur, recevez-le, je vous en prie. Vous ne devriez pas être ici, seul et sans ami, alors que vous êtes si malade…
- Je possède davantage que je ne le mérite, dit Aramis d’une voix sombre. Après tout, qu’est-ce que le monde? Un endroit où la colère engendre la colère, où le péché attire le péché : litem paret lis, noxa item noxam parit! N’ai-je pas attiré tous ces malheurs sur ma personne en oubliant la première maxime d’un homme dévot: nemo militan De -un serviteur de Dieu ne doit pas se mêler du monde? Prenez la thèse si vous le désirez, mon ami. Revenez bien vite vers moi. Bazin! Escorte monsieur en bas et va chercher ce cavalier qui me recherche.
Bazin était en train de brûler la lettre à la flamme d’une bougie. Ses yeux perçants virent bien les mots révélés à la chaleur de la flamme, et il compris l’impact de cette lettre, voyant la signature de Lord de Winter. Il ne dit rien à Aramis, cependant, et brûlant la lettre jusqu’à la dernière particule, il moucha la chandelle et escorta le curé à l’extérieur de la chambre.
- De Winter! murmura Aramis, laissé seul, en regardant les arbres à travers la fenêtre. Cet anglais! Eh bien! Cela ne me concerne pas. Je suis fini -tout est fini. Laissons les morts enterrer leurs morts. Et elle…
Deux larmes se formèrent au coin de ses yeux et roulèrent sur ses joues.
La porte s’ouvrit. Un cavalier entra, et se retournant, repoussa calmement Bazin à l’extérieur, puis ferma la porte et tourna la clef. Il s’approcha du lit. À son grand étonnement, Aramis vit qu’il était masqué. Il avait de beaux cheveux pâles, une moustache et une royale, et ses mains étaient aussi élégantes et cultivées que les siennes. Des yeux bleus étincelants le regardaient au travers du masque. Ces habits étaient de velours bleu, et un magnifique diamant brillait à sa main droite.
- Assoyez-vous, monsieur, dit Aramis, je suis, comme vous le voyez, trop faible pour me lever.
-Êtes-vous monsieur d’Herblay?
- C’est moi. Et vous?
- Je suis le chevalier Nemo, dit l’homme en souriant, montrant de belles dents blanches.Il s’assit auprès du lit.
- Le chevalier sans nom, répéta Aramis, fronçant légèrement les sourcils, je n’aime pas cela, monsieur.
- Pardon, quelques questions seulement, monsieur, et je vous dirai mon vrai nom.
Sa voix semblait vibrer d’émotion.
- Votre laquais m’a parlé de votre condition… Pouvons-nous parler en toute franchise?
Aramis détourna un peu la tête.
- Ce que vous voudrez, dit-il, je n’ai aucun secret. Je n’ai aucune envie de vivre, je n’ai… plus rien.
-Mon pauvre... commença l’autre, mais se ressaisissant, il y a deux jours, monsieur, j’étais à Paris. Je parlais avec mademoiselle de Sirle.
Aramis tressaillit légèrement, puis haussa faiblement les épaules.
- Et alors? murmura-t-il, c’est une jolie femme, monsieur, et aussi méchante que belle. Tous ceux qui la rencontrent, l’aiment instantanément. Elle vit d’amour, en fait.
- Et vous, monsieur?
- Moi? Je suis imperméable à l’amour, dit Aramis, avec un brin de fierté dans la voix, je renie les vanités de ce monde. Tout est vanité, folie, des brindilles et des épines craquant dans le feu!
- Précisément, dit l’autre, monsieur, vous êtes malade.
- Non, je me meurs.
Le visiteur demeura silencieux pour un moment, apparemment aux prises avec une émotion profonde.
-Permettez-moi en ce cas, de vous parler d’affaires intimes, pour lesquelles je voudrais une justification. Vous êtes, je crois, un ami de mademoiselle de Sirle.
- De cette femme! s'écria Aramis, une moue de mépris sur les lèvres. Vous raillez, mon ami. C’est la personne la plus dangereuse dans Paris.
- Comme vous en avez averti monsieur de Bassompierre.
Aramis devint, bien que cela semblât impossible, plus pâle qu’auparavant.
- Comment savez-vous ces choses?
- J’y viens. Mais d’abord, dites-moi: vous avez envoyé un ami à vous rendre un certain service à mademoiselle de Sirle?
Aramis hésita un moment.
- Oui, je ne pouvais y aller en personne. Je venais de recevoir une lettre qui a brisé ma vie entière. Alors j’ai envoyé un ami, pour des raisons connues de moi seul. Trois heures plus tard, j’étais attaqué, blessé grièvement et volé, puis emmené ici. Êtes-vous satisfait?
Sa voix s’était affaiblie à mesure qu’il parlait. Ses yeux se fermèrent.
- Et que devint votre ami?
- Je ne sais, murmura Aramis. Qu’importe? Porthos peut se débrouiller. Je l’ai envoyé... elle userait de lui... il me dirait tout. Telle était mon intention. Et puis, cette lettre, cette blessure. Je suis venu ici depuis Paris -et je me meurs. Mais qu’importe?
- Ah, je comprends maintenant, dit le visiteur. J’aurais bien dû savoir que cette de Sirle ne pourrait jamais vous corrompre. Cette lettre que vous avez reçue -provenait, peut-être, d’une dame prénommée Marie?
Aramis sursauta, ouvrit tout grands les yeux, et fixa intensément l’étranger.
- Vous… Venez de sa part?
- Non.Aramis détourna le visage.
- C’est sans importance, dit-il, rien n’importe. Je suis un homme mort, et n’ai aucun espoir en ce monde, dites ce que vous venez me dire et partez, car je me sens affaiblir, et toutes ces choses ont quitté ma vie pour toujours.
Une fois de plus, ses yeux se fermèrent. Si grande était sa faiblesse qu’il mentionnait des noms devant un étranger. Aramis fort et en santé serait demeuré discret, et même secret. À ce moment-là se produisit une de ces choses étranges qui n’arrivent jamais dans ce monde ou qui se passent inaperçues. Deux larmes s’échappèrent de la visière de l’étranger, tandis qu’il regardait la figure si changée de l’homme étendu sur le lit.
- Mon pauvre Aramis! dit-il d’une nouvelle voix -une voix douce, riche qui brisa le silence comme une note de musique.D’un geste rapide, l’étranger retira son masque, arracha de son visage les fausses moustache et la royale, révélant un visage de femme, souriant et doux. Aramis s’était retourné à cette voix. Un cri s’échappa de ses lèvres. Il se releva sur un coude, plus pâle que la mort.
- Vous! s'écria-t-il d’une voix étranglée, vous, Marie!
- Moi, Marie -Marie de Tours, Marie de Rohan, Marie de Chevreuse -Marie qui vous aime! Ah! Mon pauvre cher ami! N’aviez-vous pas deviné que cette effroyable lettre était un faux-semblant?
Et avec un geste impulsif, magnifique, elle tomba sur ses genoux et prit la tête d’Aramis dans ses bras, contre son coeur, comme un enfant. Cette femme, ayant les noms les plus princiers de la France, étant l’ennemie implacable de Richelieu, pouvait lui tenir tête, lui résister en tout -et le défier. Contre cette femme toute la puissance de ce grand ministre se révélait vaine. Il pouvait l’humilier, l’exiler, mais il ne pouvait la surpasser ni la détruire. Alors qu’elle était agenouillée près du lit, inondant de larmes le visage de celui qu’elle voyait mourant, la femme la plus belle de France n’avait jamais parue plus resplendissante, d’une beauté sublime. Marie de Chevreuse, qui pouvait jurer comme un soldat, pouvait pleurer comme un ange.
À l’extérieur de la chambre, écoutant à la porte, se trouvait Bazin. Lorsqu’il entendit ces pleurs et cette émotion, il se raidit, chancela, appuya une main à la muraille et se signa rapidement. Puis, d’un air égaré, il descendit d’une démarche tremblante, et se retrouva bientôt dans la cour. Un carrosse sans armes, couvert de poussière, se trouvait là. À proximité se tenait le chirurgien, qui avait retardé son départ pour soigner la blessure d’un laquais. Il se lavait les mains quand Bazin l’approcha, et il se retourna.
- Eh quoi, s’exclama-t-il, alarmé par le visage hagard du laquais, ton maître serait-il déjà mort?
- Ah monsieur! vous êtes un homme terrible, répondit-il, l’air sombre. Vous m’avez dit de prier pour un miracle et maintenant…
Le médecin le fixa d’un air étonné.
- Et maintenant quoi, mon ami?
- Et le miracle est arrivé, monsieur! s’exclama Bazin d’une voix sourde.
- Diable! Tu n’en sembles pas très heureux!
Une porte à l’étage s’ouvrit brusquement, et la voix d’Aramis retentit.
- Bazin, nom de Dieu! Où es-tu? Viens ici et fais notre bagage, nous partons sur-le-champ!
De la salle commune vint l’homme qui avait accompagné la duchesse -un homme âgé, impassible, dans l’habit d’un valet. L’hôte, dont la dépense venais d’être payée, l’emmena auprès du chirurgien.
- Monsieur, si vous pouviez avoir la bonté de me dire le montant de vos honoraires dans le cas de ce jeune homme à l’étage?
Le chirurgien se fit payer, puis accompagna Bazin à l’étage, l’argent résonnant dans sa poche. La porte de la chambre était grande ouverte. L’étranger, à nouveau masqué, ayant remis moustache et royale, soutenait Aramis et l’aidait à se vêtir. Le médecin s’arrêta à l’aspect changé de son patient.
- Je vois que tu as raison, dit-il à Bazin, l’ère des miracles est revenue.Aramis le regarda en riant.
- Monsieur, je regrette de vous décevoir, mais le diable m’emporte si j’ai l’intention de mourir aujourd’hui ou demain!
- C’est évident, répondit le médecin en observant l’oeil brillant, les joues ravivées, la soudaine animation et la figure riante du jeune homme.
- Eh bien monsieur! Au moins prenez la potion que je vous ai laissée -et si vos plaies s’ouvrent à nouveau, demandez à votre laquais de prier encore et n’appelez même pas de chirurgien, car vous serez sans espoir. Bon voyage, monsieur.Il salua et sortit. Bazin, occupé à aider Aramis à enfiler son pourpoint, murmura entre ses dents.
- Mais la thèse, monsieur -la thèse sur Saint-Augustin! Monsieur le curé a conservé ces feuillets précieux et il est parti.
- Qu’il les garde donc, dit Aramis. Fais nos bagages, sangle les chevaux, et prends le mien. Je voyage dans le carrosse.
- Vers Paris, monsieur?
- Nom de Dieu, non! dit l’étranger en éclatant d’un rire joyeux. Dans la direction opposée, mon bon Bazin -tu ne me reconnais pas, hein? Très bien. Au moins, tu te souviendras de l’endroit où nous allons! À Dampierre.»

Je n’ai souvenir d’aucune autre lecture qui m’ait causée une plus vive émotion que ce chapitre. J’ai bien hâte de savoir ce que vous en pensez. Je cesse ici cette lettre, ami. Je suis épuisée d’écrire! J’ai bien hâte de recevoir de vos nouvelles!

Kassey-Lyn
le 9 avril 2006

Lanne, 3O octobre 1669

Cher Kassey-Lyn,

Je vous fais parvenir avec la présente une lettre de Porthos qui vient de me parvenir. Il m'a également écrit et s'étonne de n'avoir trouvé trace, dans toute l'Occitanie, que d'une comtesse d'Agenais, qui a atteint aujourd'hui ses soixante-douze printemps et n'est pas la douce duchesse qui s'est préoccupé de son sort. Quand je verrai Porthos, et selon ses dispositions d'esprit, je déciderai de lui parler ou non de Dialogus.

Je n'ai que très peu de temps devant moi pour vous causer de Paris, aussi j'envisage de le faire sur plusieurs courriers. J'ai lu avec attention les descriptions que vous me faites de la ville d'Ottawa et de ses faubourgs. La comparaison avec Paris est malaisée. Aujourd'hui, Paris n'est plus une capitale royale et administrative. Henri IV y vivait, Louis XIII y séjournait à l'occasion. Dieudonné a fui la capitale et vit une existence de nomade en évitant soigneusement de s'arrêter trop longtemps dans Paris. Il ne lui pardonne pas la Fronde et je crois que le roi n'aime pas Paris. Tout le monde sait qu'il suit de près des travaux titanesques commencés à Versailles. C'est là qu'il va se fixer quand il aura fini de s'y faire construire son palais de rêve. Je sais qu'il a pris à son service tous les artistes admirables que Fouquet protégeait du temps de sa splendeur.

Pour en revenir à Paris, ce n'est donc plus une ville d'administration et de gouvernement. C'est une immense agglomération enserrée dans des murailles trop étroites. Au rythme où les lotissements se construisent, il n'y aura bientôt plus de place pour ces jardinets dont vous me parliez. Paris est la ville de tous, nobles ou roturiers, nantis ou miséreux. Tous vivent dans les mêmes quartiers, les uns occupent de belles maisons des quartiers neufs, d'autres s'entassent dans de vieilles bâtisses en bois qui ne supporteront plus longtemps les assauts du temps. Aux étages inférieurs vivent les familles les plus riches. Aux étages supérieurs, les fenêtres plus rares et plus petites éclairent les demeures des plus modestes.

Les carrosses circulent mal, sauf dans les grands axes, les rues de Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Jacques, et encore...Mais souvent, il vaut mieux circuler à cheval ou à pied. Les encombrements de la circulation sont de plus en plus impressionnants et la ville compte tellement de chevaux que si un nombre considérable de domestiques ne passait pas la journée à dégager à la pelle les cours et les voies, je crois, par ma foi, que Paris disparaîtrait sous le fumier.

L'air pue la bête de somme et la bête humaine. L'eau est devenue une denrée rare et l'approvisionnement de la rive gauche n'est pas encore totalement réglé. L'aqueduc romain est nettement insuffisant et le grand égout est saturé. Les quartiers anciens, ceux de la Cité; du quartier latin, mais surtout ceux de la rive droite et ses quartiers historiques, sont les plus peuplés et les plus difficiles à vivre. Je ferai une exception pour le Maretz, avec ses nombreux jardins, couvents et promenades. Rive gauche, le faubourg Saint Germain commence à être côté car on y respire un meilleur air que sur le parvis de Notre Dame...

Je vous parlerai de la Seine une prochaine fois car je dois vraiment prendre congé de vous. Je ne commenterai pas non plus l'extrait de roman que vous avez traduit de l'anglais. Même aujourd'hui, et après tout ce qu'il s'est passé entre nous depuis, j'aurais du mal à vous parler de Marie sans avoir à réprimer les battements de mon cœur.

Etes-vous sûre de n'être jamais venue à Paris ? J'ai rêvé que je vous rencontrais dans mon siècle, Mademoiselle, vous sortiez de l'Eglise Saint Paul et vous apprêtiez à monter en carrosse. Chose étrange, alors que je savais dans ce rêve que vous de deviez pas, et ne pouviez pas vous trouver là, je vous reconnaissais. J'ôtais mon chapeau aussitôt et vous me tendiez la main avec un sourire amical. Alors que je me penchais pour vous saluer et effleurait cette main longue et blanche, je vis que vous portiez au doigt une bague particulière, une forme géométrique, une pierre de couleur verte. C'est le cri d'une mouette qui m'a a réveillé, et cette désagréable sensation de roulis permanent...

Portez-vous bien, Mademoiselle Kassey,

A bientôt, amie...

Aramis

Lanne, 3O octobre 1669

A Madame la duchesse d'Agenais
Au bons soins de Monsieur l'Abbé d'Herblay

Duchesse,

Je ne sais comment vous remercier des conseils et des bons remèdes que vous m'avez fait parvenir par l'intermédiaire de Monsieur l'abbé d'Herblay, qui comme vous le savez sans doute, a l'honneur d'être mon ami. En vérité, je suis bien surpris qu'une dame de votre qualité daigne s'intéresser à un vieux soldat comme moi et je suppose que je dois cet honneur à l'amitié que vous portez à ce cher abbé. Notre ami commun aura donc bien des choses à me compter quand je le verrai bientôt. Il passera incessamment par le Béarn et ne saurait s'approcher des Pyrénées sans s'arrêter à Lanne : c'est ici que je réside à présent, retiré des affaires.

Mais laissez-moi vous donner, Madame, le témoignage des effets de vos bons soins. Vos remèdes sont très efficaces contre la douleur et leur application est bien agréable. La douleur s'estompe, mais je n'ai pas retrouvé mes forces. Lorsque l'accident qui m'a mis dans cet état est arrivé, j'ai préféré laisser croire à ma mort, car je n'aurais pas supporté que mes amis me voient dans l'état où je me trouvais. Mourir dans mon lit, à mon âge et affaibli comme une vieille femme, je ne voulais offrir ce spectacle à personne et je priais Dieu qu'il me délivre instamment. Aujourd'hui, je me sens mieux, mais je ne repartirai plus en campagne. Grâce à vous, peut-être pourrai-je renouer des liens avec mes amis, leur dire que je vais mieux et que je consentirai bientôt à les recevoir. Un certain capitaine des mousquetaires de ma connaissance va être bien surpris...

Cette lettre vous parviendra aux bons soins de notre ami commun. Peut-être l'autoriserez-vous à me dire comment et par quel hasard il en est venu à vous parler de moi?

Dieu vous rende grâce de vos bontés et de votre générosité,

Votre dévoué et reconnaissant,

Isaac de Portau


Cher ami,

Ah! Si vous saviez l’émotion que j’ai ressentie en lisant votre lettre! Le rêve que vous avez fait me trouble, et je ne sais trop que penser. Si cela se trouve, Aramis, vous m’avez bel et bien vue, à Paris, sur le marchepied d’un carrosse, sortant de cette église si grandiose. J'ai deux raisons de croire cela: la première, c'est que j’ai fait le même rêve, et la seconde, que je possède réellement cette bague: elle m’est venue en héritage de ma grand-mère maternelle. La pierre en tant que telle n’est que semi-précieuse, mais la bague est remarquable en ce que le motif est, non pas gravé, mais forgé dans de l’or et sculpté. Je ne l’ai au doigt que depuis peu, car auparavant, mes mains étaient trop menues pour que je puisse la porter sans la perdre.

Je suis tout étourdie de cela. J’ai déjà vécu semblable mystère lorsque j’étais petite. Ma mère m’avait confiée à ma marraine pour une ou deux journées, et il y avait entre les deux demeures près d’une douzaine de lieues de distance. Ma mère m’a dit qu’au milieu de la nuit, elle m’a entendu pleurer et a couru vers ma chambre, avant de se souvenir que je n’y étais pas. Lorsqu’elle revit ma marraine, elle lui raconta ce qu’elle avait vécu. Il apparaît qu’au moment même où ma mère m’avait entendue, je m’étais réellement mise à pleurer!

Ah! Je ne sais si je dois attribuer ces événements au hasard ou à autre chose. Des pensées peuvent-elles franchir la distance physique ainsi que temporelle? Je serais terrifiée si je n’étais pas impressionnée par ce que j’ai vu dans ce rêve!

L’église resplendissait de fraîcheur et de majesté. Elle semblait neuve, nouvellement construite. Je me souviens avoir indistinctement entendu la musique d’un orgue magnifique, un instrument gigantesque. J’avais peine à observer le plafond tant il était haut. Je n’avais jamais admiré pareilles splendeurs. Et puis, à l’extérieur, alors que je m’apprêtais à monter dans ce carrosse, je vous ai vu, venant à moi, l’air stupéfait. Alors je vous ai tendu la main droite. Vous ne l’aviez qu’effleurée des doigts, lorsque le rêve s’est estompé, plutôt brusquement. Je me souviens de votre regard, un regard empreint de douceur, animé d’une étincelle de fierté. Il me semble aussi avoir remarqué que vous aviez dans la main droite un feutre noir décoré d’une plume touffue.

Si j’avais été en personne à cet endroit, je vous aurais donné cette bague, un gage d’amitié et d’affection. C’est toujours moi qui la porte, par la force des choses, mais elle est symboliquement vôtre désormais, puisque vous l’avez vue, et que je vous l’offre!

Je vous remercie de m’avoir remis cette lettre de Porthos. Il semble se porter mieux, quoiqu’il dise qu’il a peine à retrouver ses forces. Puis-je vous confier une réponse à envoyer à votre ami? Je lui dicte d’autres conseils pour qu’il puisse entamer un traitement musculaire qui fortifiera son dos.

Parlant de traitement: Le mal de mer vous trouble encore? Fichtre! C’est un mal tenace, que celui-là! J’ai fait quelques recherches supplémentaires, mais il est difficile de trouver un remède disponible pour vous. De nos jours, il existe de nombreux médicaments qui traitent cette affection, mais ce sont des produits complexes dont je ne connais pas la formule. Finalement, j’ai trouvé une plante que vous connaissez sans doute. Le gingembre. Cette racine originaire de l’Asie, qui a pour nom latin Zingiber officinalis Roscoe, est réputée souveraine contre la nausée et devrait calmer votre mal en très peu de temps. Les jeunes racines ont un goût très doux et très agréable.

Je suis très désolée d’apprendre l’état de Paris. Je connaissais quelque peu les difficultés que vous m’écrivez, mais j’étais à cent lieues d’imaginer l’ampleur de la situation. La Samaritaine ne doit certes pas répondre aux besoins en matière d’égoûts d’une si grande ville!

La ville moderne n’est plus envahie par les déchets organiques, et le système d’égouts semble bien aller. L’eau demeure un problème, car la Seine est polluée, et grandement. Elle est à peine potable, encore aujourd’hui. Mais il existe des centres spéciaux qui assainissent l’eau. Ils la font venir dans de grands tuyaux de la Seine et la font passer dans plusieurs gigantesques filtres naturels placés dans des bassins. Au bout de ce parcours, l’eau redevient propre. Pour augmenter encore la sécurité, une infime quantité de chlore est ajoutée, et l’eau est acheminée par de nombreuses canalisations souterraines dans toutes les maisons pour les approvisionner en eau. C’est ainsi dans la plus grande majorité des villes dans le monde.

Je profite à tous les jours de cette disposition merveilleuse, mais je n’y pense pas souvent. C’est un réflexe d’ouvrir un robinet dans une cuisine pour prendre un verre d’eau. Et l’on ne craint pas de s’empoisonner ce faisant, grâce aux centres d’assainissement des eaux. C’est lorsque je lis vos lettres que je me rends compte à quel point j’ai de la chance. Je ne sais ce que je donnerais au monde pour que vous puissiez aussi profiter de cette disposition!

Si vous le souhaitez, je vous permets de lire la lettre que j’adresse à Porthos. Les exercices d’étirement peuvent aussi s’appliquer à vous pour vous détendre durant ce voyage maritime. J’ai ressenti un sentiment bizarre, insaisissable, en écrivant Monsieur l’abbé d’Herblay, lorsque je parlais de vous à Porthos. Je sais bien qu’il s’agit là de votre nom: Pourtant, cela m’a semblé étrange, formel. Quant à Porthos, j’ai bien failli lui écrire en adressant la lettre au Baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds! C’est ainsi qu’il s’appelle dans la trilogie!

Je vous quitte la-dessus, souhaitant vous écrire encore des pages et des pages, mais je crains que ces deux lettres n’épuisent déjà le pauvre pigeon qui les portera!

Je vous envoie toute mon affection.

Kassey


Chère demoiselle Kassey,

Il y a bien longtemps que je ne pose plus la question de la signification d'un rêve et celui là me plaît assez. Comme je vous le disais dans une lettre précédente, le temps et l'espace n'emprisonnent que nos corps mais les esprits sont libres de se rencontrer où que ce soit, point n'est  besoin d'être déjà mort pour cela. Il y a peu encore, j'ai fait un autre rêve. J'étais avec mes amis Athos, Porthos et d'Artagnan. Nous longions la rue de l'Université vers l'Est, jusqu'à parvenir au Pré-aux-Clercs où nous nous installâmes comme pour attendre quelqu'un.  Puis, quatre hommes nous rejoignirent, quatre gaillards que je reconnus pour être des plus valeureux gardes du cardinal de Richelieu. A cet instant, je regardais mes amis et je compris que quelque chose n'était pas normal. Ils avaient chacun l'âge qu'ils portaient  la dernière fois que je les ai vus, dans la vraie vie, et moi-même, ne me voyant pas, je commençais à me douter que j'avais 53 ans. En face de nous, Cahusac, Rochefort, Jussac et un quatrième, Bernajoux, je crois... aussi jeunes et fringants que dans les années 1630.  Et ils ne semblaient pas se rendre compte que nous étions devenus des vieillards. Ils tirèrent leur épée en insultant la compagnie des mousquetaires et en osant fort jeux de mots avec notre devise. «Qui gémit et demande grâce» au lieu de «Quo ruit et lethum». D'Artagnan, furieux, se jeta sur Rochefort, et nous en fîmes tout autant avec notre adversaire, quand tout à coup, nous réalisâmes tous les quatre que nos adversaires étaient devenus des femmes. Athos se retrouvait contre Milady qui pour une fois ne manipulait plus poison et séduction mais une bonne rapière de Tolède. Elle lui passa au travers le corps alors que mon ami était paralysé par la surprise et je vis Athos s'écrouler et baigner dans son sang. Je m'éveillai alors terrorisé de voir mourir mon ami, mais également de reconnaître dans mon adversaire armée mon premier amour de jeunesse, Marie... Ce rêve là, je ne l'ai pas aimé du tout, et il m'a fallu beaucoup de temps avant de sentir se dissiper en moi le malaise qu'il avait provoqué.  Je ne sais pas si ce cauchemar a une signification quelconque mais j'ai préféré infiniment le sentiment que m'a laissé le souvenir de votre rencontre sur les marches de Saint Paul. Les grandes orgues jouaient effectivement un te Deum, je crois. Les portes de l'église étaient restées ouvertes et j'ai pu en reconnaître quelques notes. Elles sont de Marc Antoine Charpentier. Mes amis Jésuites parisiens ne désespèrent pas de pouvoir s'attacher un jour cet excellent musicien. Cette musique, je l'entendais encore alors que vous aviez disparu et que je m'en retournais vers la Place Royale où j'aime à me promener lorsque je suis à Paris.

J'ai envoyé à Porthos la lettre que vous lui adressez. Je crois que j'aurai effectivement  quelques explications à donner lorsque je le verrai. Mais quand? Notre équipage a  rendez-vous avec un navire qui doit nous rejoindre en pleine mer et l'on me fait signe que sa voile est en vue. A présent ma mission commence et je vais être quelques jours sans pouvoir vous écrire. Sachez que mes pensées vous accompagnent même si mes pigeons désertent les rebords de vos fenêtres ces jours ci.

A propos du nom que l'on me donne et qui vous surprend, l'abbé d'Herblay, il s'agit en fait de la première paroisse qui me fut confiée à mon retour en France, à Herblay proche de Paris. Ce n'est donc pas mon vrai nom, mais d'Artagnan et Porthos se font un malin plaisir de m'appeler ainsi car le fait que je sois revenu à ma vocation première les a pris de court et ils me rappellent toujours, en insistant ainsi, qu'ils eussent préféré que je demeurasse abbé laïc et mousquetaire avant tout.

Laissez-moi prendre votre main et poursuivre  l'hommage qu'un réveil intempestif ne me permît pas d'achever. C'est ma façon  de prendre congé de vous alors même que j'ignore où je serai demain, pas prisonnier dans les galères des infidèles, j'espère!

A Dieu, tendre amie, et s'Il veut, à bientôt.

Aramis

Le 15 avril 2006
Très cher et brave Aramis,

Ah! Vous me quittez sur des paroles qui me feront me morfondre d'angoisse pour de nombreux jours à venir… Ainsi, votre mission comporte de grands risques, des dangers mortels même! Vous me parlez d'infidèles… Êtes-vous toujours dans la Méditerranée? Avez-vous atteint l'Atlantique? Je ne vous demande pas de répondre à ces questions, ami, je sais fort bien que vous êtes tenu au silence... Mais… Vous savoir à la merci de ces hommes impitoyables me tuerait de douleur! Je prie pour qu'il ne vous arrive rien, pour que vous arriviez à bon port et puissiez mener à bien la mission confiée par Sa Sainteté.

Même si vous ne pouvez correspondre, je vous écrirai, espérant que mes lettres vous aident à passer au travers de ces moments difficiles.

Vous mentionnez dans votre lettre des personnes dont j'avais jusqu'ici évité de parler, car leur mention évoquerait sans doute bien des souvenirs douloureux. Milady de Winter, le comte de Rochefort… Je sais peu de choses sur ce dernier, en dehors du fait qu'il était «l'âme damnée» du cardinal et qu'il a été un adversaire redoutable. Quant à Milady… Ah! Cette femme est une vipère! Un effroyable monstre qui n'éprouve aucun remord de conscience et pas une trace d'amour dans son coeur, même envers son propre fils Mordaunt!

Je parle d'elle au présent, ami, car je dois dire une chose terrible: elle n'est pas morte ce jour-là sur les abords de la Lys. Je sais cela parce qu'elle aussi a entretenu une correspondance au travers de Dialogus. Elle couve toujours une haine féroce, vivant retirée de la cour. En ce moment, elle a cessé de correspondre et son dossier a été archivé. Je tremble qu'elle ne se manifeste à nouveau après toutes ces années, animée d'un projet de vengeance, cette fois non seulement pour elle-même, mais également pour son fils!

J'ai eu la joie d'apprendre que votre ami Porthos était en vie, alors que le roman de Dumas disait qu'il était mort… En est-il de même pour le comte de la Fère? Je vous avais demandé cela, et puisque vous n'y aviez pas fait allusion, je n'en ai plus reparlé. Le comte de la Fère, dans le roman, meurt de chagrin à la perte de son fils, le jeune vicomte de Bragelonne. Celui-ci est mort de tristesse de voir sa fiancée devenir la maîtresse du roi…

Le temps peut égarer beaucoup de choses, mais il a épargné ce pigeon jusqu'ici et il a fidèlement apporté jusqu'à moi vos messages; alors, je me risque à vous envoyer par son intermédiaire un anneau d'or. Le chaton est une rose sculptée dans le métal même. Je ne crois pas qu'il aille à votre doigt cependant, car je le porte depuis des années et mes doigts sont petits. S'il passe au travers de la distance temporelle, vous le trouverez au fond de cette cartouche dans laquelle nous glissons nos messages. J'espère qu'il vous plaira.

Cet anneau prend un peu de place, ce qui fait que ma lettre sera plus courte. Je veux être bien certaine que le pigeon réussira, alors je l'ai retenu une journée pour qu'il se repose et je l'ai nourri de grains et de petits fruits. Il est bien gentil et raffole du millet, le gourmand!

Je vous envoie toute mon affection et toutes mes pensées de soutien, cher ami.

Kassey

Chère Kassey-Lyn,

Me voici à nouveau dans cette goélette vénitienne qui fait route vers la France, enfin je crois, si tout se passe comme prévu. Je ne suis pas seul, car je partage ma cabine avec un enfant de trois ans et sa mère que je suis venu chercher au milieu de la Méditerranée. J'ai négocié leur libération avec les Janissaires et cela n'a pas été sans mal. L'enfant m'était cédé facilement, mais ils voulaient garder la mère. Finalement, je suis parvenu à mes fins, puisqu'on m'avait autorisé à beaucoup donner et surtout à beaucoup promettre et, comme vous le savez, les promesses n'engagent que ceux qui les croient. C'est là une des règles de la diplomatie qui foule aux pieds les valeurs d'un gentilhomme, mais c'est ainsi.

L'enfant doit pourtant la vie sauve aux Turcs, figurez-vous. Des fanatiques avaient décidé de l'occire pour la seule et unique raison qu'il est né un 6 juin 1666, à six heures du matin sous un conjonction astrale extraordinaire. À peine remise de ses couches, la mère a donc fui dans une barque avec le bébé et fut capturée par les Turcs qui harcelaient déjà Candie. La femme était la maîtresse d'un haut dignitaire romain et l'enfant son fils illégitime. Maintenant je les conduis quelque part où ils seront en sécurité, mais je crains que la libération de la femme n'intervienne trop tard. J'ai bien compris qu'elle était devenue l'une des épouses d'un dignitaire de l'empire ottoman et qu'elle avait embrassé la religion de ses nouveaux maîtres. D'ailleurs, elle est encore en train de prier et je n'ose pas la déranger. Elle ne veut pas qu'on lui parle, ni qu'on la regarde et me voilà relégué à la fonction de garde d'enfant.

Là s'arrête tout ce que je suis autorisé à vous dire sur cette affaire. Je ne vais pas vous écrire longtemps, car ces satanés Turcs, pour solder notre accord, m'ont fait fumer une chose qui m'a fort étourdi et j'hésite encore entre m'endormir ou être franchement malade. Vivement la terre ferme!

Cet épisode marin n'est pas l'essentiel de ma mission puisqu'à présent je dois me rendre à Paris nouer des contacts qui devraient être très importants pour l'avenir, et je n'aurai pas le temps de voir Porthos, encore une fois. Je ne peux pas parler de lui au d'Artagnan de Dialogus qui, en 1667, croit Porthos mort. Mais si j'arrive à rencontrer mon ami Gascon en chair et en os avant la fin de cette année, je prendrai sur moi de lui dire la vérité et, si Porthos va mieux, il m'en saura gré, je crois... Voyez comme cela est étrange. J'ai toujours pensé qu'avec deux ans d'avance, j'avais un avantage sur mon ami d'Artagnan. Et voilà qu'en le rencontrant enfin, celui-là aura le privilège de connaître deux ans de correspondance que je n'ai pas encore écrite! Je sais à l'avance qu'il ne lui arrivera rien de fâcheux dans les deux ans à venir. Mais si je venais à disparaître bientôt, nul doute que Bazin qui est l'homme de confiance chargé de régler mes affaires, suivant à la lettre les recommandations, préviendrait mes amis de mon décès et s'il en informait d'Artagnan en lui envoyant l'un de ces ramiers extraordinaires, d'Artagnan via Dialogus aurait encore le loisir en retour de m'en avertir à l'avance!

Quant à mon cher Athos, il est mort plus tôt encore que ne vous l'a dit monsieur Dumas, et pour correspondre avec lui, il faudrait qu'il nous revienne du passé par Dialogus, car de l'époque où je vous écris, il y a longtemps qu'il nous a quittés.

Ah Mademoiselle! Je crois que la fumée de mes hôtes de tantôt m'a bien troublé l'esprit, au point que j'en oublie de vous remercier pour votre présent. Mais j'en suis aussi bien gêné, en raison de ce que ce genre de cadeau sous-entend quelque chose d'impossible entre nous et cela me rappelle le sujet idéal de ma thèse supposée selon monsieur Dumas, mais dont le thème me paraissait si juste: Non inutile est desiderium in oblatione. Néanmoins, cet anneau, si petit qu'il semble être celui d'un enfant, je l'ai enfilé au travers d'une chaîne en or que je porte autour du cou et je le garde sur mon cœur. Je n'ai aucun bijou assez petit pour que notre ramier puisse vous le ramener. Je porte un anneau quatre fois plus gros que le vôtre et un crucifix autour du cou presque aussi gros que notre pigeon, c'est vous dire... Aussi une idée m'a pris. L'un des marins vénitiens de l'équipage possède une collection de nacres trouvées dans des coquilles d'huîtres. L'une d'elles a une fort jolie forme de perle couleur de lait. Je lui ai achetée et vous l'envoie avec la présente. Un orfèvre pourra certainement en faire un bijou. Je ne vous envoie donc pas d'anneau, mais je conserve le vôtre, malgré mes remords d'accepter un gage de vos sentiments, ou est-ce l'effet de cette drogue qui trouble les miens?

Quoi qu'il en soit, soyez en paix, tendre et innocente Kassey-Lyn,

Et surtout, prenez bien soin de votre santé,

Votre Aramis

Le 20 avril 2006
Cher Aramis,

Lorsque j’ai aperçu ce brave pigeon à ma fenêtre, mon coeur a bondi de joie! Je m’étais inquiétée immensément pour vous et je suis si heureuse de vous savoir en vie!

J’espère que votre malaise s’est passé, ami. J’ignorais que déjà ce genre de… produits était consommé sur le continent européen à votre époque. La drogue… Ah! Je frissonne à la seule pensée de cette substance horrible! Ce qu’ils vous ont obligé à prendre, ami, si j’avais été présente, m’aurait tuée en quelques secondes… Même à une certaine distance! J’espère que vous n’aurez plus jamais à toucher à cela, car c’est un poison insidieux! Ces Turcs et ces Ottomans… Quels hommes cruels!

Même étourdi par les vapeurs de ces Turcs, vous êtes lucide et avez tous vos esprits. Vous n’interprétez pas mal mon cadeau et il y a bel et bien, quelque part au-delà d’une muraille temporelle infranchissable, un coeur rempli de tendre affection pour vous… Je ne souffre pas d’un tel sentiment, bien au contraire! Il est très doux, une source de chaleur et de force dans mon âme. Un tendre sentiment doublé d’une amitié incommensurable et renforcé d’une estime tout aussi grande. Je sais d’avance que je n’éprouverai pas ce sentiment pour qui que ce soit d’autre dans toute ma vie.

Je vous remercie pour cette magnifique perle. Elle m’est précieuse et je la garderai aussi près de mon coeur, car elle sera incrustée dans un médaillon. Je vous en prie, n’éprouvez aucun remords à garder cet anneau. Je vous l’ai offert avec joie, souhaitant que vous sachiez l’estime que j’ai pour vous. Je suis très heureuse également de voir qu’il est possible d’envoyer de petits objets au travers du temps! Notre ramier, qui en ce moment se gave de graines, va vous porter avec cette lettre un autre objet, qui vous décrira un progrès de notre époque plus éloquemment que si je vous l’écrivais! C’est ce qu’on appelle un stylo. Grâce à cela, vous pourrez écrire tant que vous voudrez sans avoir à déboucher une bouteille d’encre! Il a déjà ce qu’il lui faut dans un réservoir à l’intérieur et l’encre coule à mesure que vous l’utilisez. Étonnant, non? Cette matière solide dont est fait le stylo, c’est du plastique… J’espère que vous aimerez vous en servir!

J’ai été prévenue d’une grande difficulté au sein de Dialogus. Le portail temporel sera fermé pour une période de plus d’un mois! Je suis bouleversée de cela… Si nous ne trouvons pas un autre moyen, nous ne pourrons pas écrire durant tout ce temps!

À tout prendre, je vous envoie un deuxième pigeon, que j’ai élevé ici. Il suivra votre ramier jusqu’à vous. Celui-là connaît un autre chemin qu’au travers de Dialogus. J’espère que nous pourrons continuer ainsi à correspondre!

Ma foi, ma lettre est bien courte… Elle serait trop longue si j’écrivais toute l’affection que j’ai pour vous.

Je suis avec vous de tout coeur, cher ami.

Votre Kassey


Chère demoiselle Kassey,

Soyez rassurée sur mon sort, je me suis bien remis d'avoir partagé avec les Mahométans -non pas sur le continent européen, mais au milieu de la Méditerranée- cette sorte de tradition et si c'est le prix à payer pour un minimum d'entente entre nos peuples, c'est fort peu de choses. De toutes façons, je doute que j'aie l'occasion de refaire avant longtemps cette expérience et cela ne me manquera pas. J'ai d'ailleurs très vite été dans l'obligation de reprendre mes esprits. Dans les moments où nous nous rapprochions des côtes de Catalogne, nous avons essuyé une terrible tempête qui nous a repoussés au large de Carthagène. Si ce n'était le très grand courage et la valeur de ces marins vénitiens, je ne sais ce que nous serions devenus.

Cela ne serait qu'un contretemps si notre navire n'avait pas démâté. Privé de l'un de ses deux mâts, notre goélette n'est plus en état de reprendre la mer. À Carthagène, le capitaine trouvera des charpentiers pour le réparer, mais moi je ne peux pas attendre. Je profite de cette halte espagnole pour régler les affaires d'un certain duc d'Almada qui est absent de Madrid et de la cour de la reine Marianna depuis un moment déjà. Hum... Il a fort à faire et ce royaume sombre dans la décadence. Vous n'imaginez pas toutes les intrigues qui se nouent autour de cette pauvre reine régente pour une parcelle de pouvoir... Et pendant ce temps, l'Espagne est exsangue.

Grâce à mes amis de la compagnie de Jésus, j'embarque sur un galion qui fait cap au sud pour passer le détroit de Gibraltar. Ensuite nous contournerons la péninsule ibérique et nous ferons escale à Saint-Jean-de-Luz. Si près de chez moi, ne pourrai-je donc pas revoir le Béarn? J'ai prévu de faire cap au Nord et je débarquerai à Nantes. Ensuite, si je peux encore tenir ma promesse, j'irai à bride abattue jusqu'à Paris. Mais nous ne voyageons actuellement pas aussi vite que vous autres dans le futur, alors je n'arriverai peut-être pas avant l'année prochaine. À la grâce de Dieu.

J'ai pu parler un peu avec la femme dont j'ai la garde. Elle a très bien pris l'allongement de notre voyage et semble rassurée d'aller en France. Elle ne veut pas retourner à Rome où elle craint pour la vie de son fils. Et je crois que je ferais aussi bien de ne rien dire sur notre changement de destination à ceux qui m'ont envoyé. Le pape est un saint homme mais à l'heure où je vous écris, personne ne le sait encore, Sa Sainteté n'est plus. Elle ne pourra plus garantir la sauvegarde de ces deux âmes. Alors, tandis que je vous écris, il me vient une idée. Je crois que je vais débarquer aussi à Saint-Jean-de-Luz et tirer une traite jusque chez mon ami Porthos. Personne n'ira chercher une ex-catholique convertie à l'Islam chez des huguenots!

Grâce à vous, tout s'éclaire, amie. J'ai eu une information que je n'aurais pas dû connaître sur la fin prochaine du pape et je comprends à présent que s'il m'a confié cette mission et les suivantes, c'est parce qu'il savait que j'étais capable de faire ce genre de choses. Je suis dressé à obéir de mon plein gré à tout ordre que l'Autorité supérieure me donnera, mais j'ai, parfois, la curieuse faculté de comprendre au-delà des mots. Et dans ces moments-là, je tremble aussi de me tromper, et de causer par mon initiative bien des dégâts. C'est une chose que vous avez peut-être remarquée par ailleurs... Que le Seigneur me pardonne.

Cassandre d'Agenois, j'ai bien reçu votre présent étrange qui sert à écrire, mais le pigeon de Dialogus est arrivé dans un tel état de fatigue qu'il ne faut plus lui faire porter d'objet si lourd. L'autre pigeon est arrivé aussi. Un volatile très étrange en vérité et bavard! Il roucoule tout le temps et fait une cour effrénée au ramier de Dialogus. Si je les laisse trop longtemps ensemble, ils vont construire un nid! Aussi, j'imagine que je vais vous renvoyer le premier pigeon dès qu'il sera remis. Quand les côtes de Saint-Jean-de-Luz seront en vue, je ne sais combien de temps aura passé alors chez vous, de l'autre côté du temps, je vous renverrai l'autre pigeon.

J'ai été informé par ailleurs de la fermeture du portail temporel. Comment pourrons-nous communiquer si ce portail est fermé? Qui pourrait le faire sinon des imposteurs? Soyez prudente, ma tendre amie, vous êtes bien jeune et moi, j'ai vécu assez pour savoir que le monde n'est pas peuplé que de gentilshommes et de gentes dames... Je présume que la fermeture du portail est déjà arrivée par le passé, mais il s'est toujours ouvert à nouveau au bout d'un temps. Alors je ne crains pas de vous perdre même si je suis, comme vous, désolé de ne plus avoir de relais de poste pour les mots que nous échangeons. Cela me donnera le temps de relire toutes vos lettres pendant mon voyage et de développer dans d'autres lettres les thèmes que nous n'avons eu que le temps d'aborder. De votre côté, si ce silence vous pèse autant qu'à moi, vous pourriez faire de même? Nous aurons alors beaucoup de lectures enrichissantes de nos différences et de nos ressemblances à échanger à la réouverture de Dialogus.

Courage, chère Kassey-Lyn, je me suis bien plus accoutumé à nos échanges de courrier qu'à l'opium du chef des Janissaires, et si l'avouer de mon côté peut vous aider à vivre avec sérénité cinq semaines de printemps canadien, alors j'avoue.

Portez-vous bien, très chère Kassey,

Votre dévoué ami,

Aramis