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Aramis
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Cher Aramis,

Vos lettres sont pour moi une source de joie et de réflexion, et celle-là* autant que les autres... Je m'empresse de vous donner les explications supplémentaires à propos de ma dernière lettre*, et ensuite, je pourrai vous décrire d’autres commodités dont nous nous servons sur une base quotidienne.

 D’abord, le plus difficile. Lorsque je vous ai parlé de cette arme si violente et capable de décimer une ville, je ne faisais référence à Paris que parce que je croyais que l’image serait plus réaliste à vos yeux. La «Cité Lumière» comme nous l’appelons aujourd’hui, n’a jamais subi cette catastrophe qu’est la bombe nucléaire. Voilà d’ailleurs le nom de cette terrible arme. L’une des villes victimes de cette abomination s’appelle Hiroshima, et elle se trouve très loin à l’est de la France, encore plus loin que les Indes, dans un pays appelé le Japon. J’ai associé la bombe à un boulet, mais la comparaison est très pauvre. Je vais vous faire le récit de ce qui s’est passé à Hiroshima.

C’était en 1945, plus précisément le 6 août de cette année, que s’est passé ce terrible drame. Il faut que vous sachiez que déjà l’humain a conquis l’air et peut voler dans des appareils qu’on appelle «avions». Ce sont des moyens de transports très rapides et qui permettent de voler aussi haut que les aigles, et même plus encore. Cet événement s’est passé à l’approche de la fin de la deuxième Guerre Mondiale. Donc, ce matin-là, l’alerte est donnée à sept heures et dix minutes dans la ville de Hiroshima. Un avion solitaire a été repéré survolant la ville, puis deux autres ont été vus qui s’assuraient de la température ce jour-là. Il fait un temps magnifique, et en raison de cela, Hiroshima est choisie pour cible de la bombe nucléaire. Malgré la guerre qui a sévi depuis plusieurs années, les habitants de la ville, qui jusque-là ont été peu touchés par les hostilités, ne s’inquiètent pas outre mesure. L’avion contenant la bombe vole à environ 29 232 lieues d’altitude. À huit heures et un quart, la bombe, recouverte d’injures, est larguée, et elle explose à environ 1 884 lieues du sol. L’explosion rase la ville et en moins de quelques minutes 140 000 personnes sont tuées sur le coup. À moins de 1 624 lieues de circonférence de l’endroit où l’arme a sévi, il ne reste plus la moindre trace d’habitants. Dans les semaines qui suivent l’agression plus de 50 000 autres victimes succombent à d’effroyables blessures et brûlures de toutes sortes. À ce jour, le nombre des morts demeure imprécis; mais il avoisine les 250 000.

 L’oeuvre de qui, cet acte abominable, cette tuerie effrayante et sauvage, cette monstruosité écoeurante? D’un seul homme, qui n’a eu qu’à appuyer sur un bouton pour larguer l’horreur. Et qui, en revenant à la base militaire, a été décoré pour son geste.

Inutile de dire que lorsqu’une pareille arme est lâchée sur une ville, il n’est plus nécessaire d’y envoyer une armée. Personne n’y survit. Le plus terrible dans cette histoire, c’est qu’aujourd’hui, en 2006, plusieurs pays disposent d’armes (au pluriel) semblables, et qui sont cent fois plus puissantes. Si elles explosaient toutes en même temps, la planète y passerait. Voilà où mène la cruauté humaine.

Depuis l’événement mortel de 1945, la ville d’Hiroshima s’est peu à peu relevée et a soigné ses nombreuses plaies. Elle a fait montre d’un courage remarquable. En 1949, son gouvernement l’a nommée «Cité de la Paix», et à proximité de l’endroit où l’arme est tombée, un parc a été aménagé contenant de nombreux monuments à la mémoire des victimes.

Fort étonnant n’est-ce pas? Si vous me permettez, à ce moment présent, je vais taire le nom de la puissance politique qui a posé pareil geste. Auparavant, il me faudrait expliquer la situation géographique et politique moderne.

En attendant, je peux affiner quelque peu mon explication en ce qui concerne l’électricité. Vous vouliez aussi connaître les divers usages de cette énergie. Ouf! Les moyens sont quasi innombrables, mais j’ai effectué des recherches et nous pouvons résumer cela en quelques grandes catégories

  • L’électrotechnique (l’usage domestique et industriel);
  • La génération d’électricité dans les centrales;
  • L’éclairage (la fameuse ampoule électrique), le chauffage et la climatisation (cela rend une pièce étouffante de chaleur un peu plus fraîche);
  • Les moteurs électriques;
  • L’électronique (un domaine de recherche avancé dans la communication);
  • Le téléphone, la radio-diffusion, la télévision, la sonorisation;
  • Les applications médicales et thérapeutiques;
  • Et bien d’autres…
    Je suis bien consciente que tous ces termes sont nouveaux, et nous avons une ample exploration devant nous. Sans l’électricité, même notre correspondance serait impossible, car jamais je n’aurais trouvé Dialogus, et plus encore, cet organisme n’existerait sans doute pas. Grâce à l’électricité, moi, qui habite seule dans trois pièces qui forment mon logement, je suis plus confortable que Sa Majesté le Roi en son château.

Ce qui m’amène à vous décrire mon quotidien, dont je n’ai point encore parlé. Le modernisme a apporté l’égalité entre l’homme et la femme. La grande majorité des gens de toutes conditions travaillent pour subvenir à leurs besoins, et je ne fais pas exception. J’occupe un travail administratif au gouvernement fédéral (c’est un peu comme si je travaillais pour le Roi, en somme). Je suis une commise pour le moment, car je manque d’expérience pour occuper une fonction plus élevée. Avec le temps, j’aurai peut-être une charge de Secrétaire pour un ministère. Ce travail est fascinant, car il me permet d’apprendre de nouvelles choses tous les jours.

 À la maison, c’est moi qui m’occupe de tout. Je suis tour à tour cuisinière, lingère… Je n’ai personne pour s’occuper de ces petites tâches domestiques, et à vrai dire, j’apprécie grandement mon indépendance. Je gère seule les revenus que je gagne au travail, et ceux-ci me permettent de subvenir à mes besoins. Certes! Je ne suis pas riche, mais je mange à ma faim tous les jours et des aliments les plus variés. D’ailleurs, dans nos temps modernes, il est plus facile de se procurer les aliments dont on a envie. Tout ce qui ne pousse pas localement est exporté d’autres pays. Nous avons une multitude de choix délicieux, toutes sortes de fruits, de légumes, de pains, de viandes et de poissons disponibles toute l’année. Les friandises se sont diversifiées, et l’alimentation est devenue une industrie fort prolifique.

Quant aux vêtements! Ma foi! Ils ont tant changé que vous ne pourriez imaginer ce que je porte tous les jours. Je préfère consacrer une lettre entière à ce sujet. Si ma mémoire est bonne, vous appréciez l’élégance et la mode. Je crois donc que ce sera un thème fort intéressant pour vous.

 Le moyen de transport dont je me sers tous les jours et qui est si rapide s’appelle l’automobile, dont la racine latine est sans aucun doute «qui se meut de lui-même». Ai-je raison? Je connais un tout petit peu de latin, surtout des locutions connues, telles qu’«Errare humanum est», «Alea jacta est» ainsi que «Veni, vidi, vici»… Allons, j’admets volontiers le peu de connaissances que je possède dans cette langue. Mais je m’égare, nous parlions de l’automobile. C’est un moyen de transport personnel qui permet habituellement de transporter quatre ou cinq personnes assez confortablement. Elle donne une grande liberté de mouvement. Une automobile peut rouler (elles ont quatre roues) sur de longues distances sur sa réserve de carburant (elles peuvent fonctionner à l’électricité, à l’eau ou au pétrole). La vitesse possible varie entre 520 et 780 lieues à l’heure. Et certains de mes contemporains se plaignent que cela n’est pas assez rapide!

Ma lettre est encore fort longue aujourd’hui, remplie de douleur et de découvertes entremêlées. C’est fort à l’image de la société dans laquelle je me trouve. Je me suis mise en devoir de chercher parmi les gens qui m’entourent ceux qui manifestent des qualités. Plutôt que de regarder l’humanité en masse, je contemple chaque individu que je rencontre. Je m’efforce de voir le gentilhomme ou la gente dame dans chaque personne qui croise ma route. Cela me donne une vision plus positive.

Il est très tard à présent pour moi, et je vais conclure ainsi cette lettre. Nous avons matière à discuter pendant des mois à venir. Dans sa dernière lettre, D’Artagnan m’a prié de vous transmettre ses respects. Au moment où il m’écrivait, il était à la veille de prendre Solebay. J’espère qu’il se porte bien. Et j’espère que votre voyage se déroule sans encombre. Dans la mesure où vous ne trahissez point le secret de votre mission, pouvez-vous me dire quelque peu votre itinéraire? À défaut de vous accompagner en personne, je pourrai à tout le moins y être en pensée. À mon tour de rêver, de revisiter en songe ce formidable passé que vous avez vécu en compagnie de vos compagnons.

Votre toute dévouée,

Kassey-Lyn

* «En quelle année...»


Chère Kassey-Lyn
 
Comme toujours lorsqu'une de vos lettres m'arrive, je me suis isolé pour la lire tranquillement. Il y a tant de mots nouveaux, de figures de l'esprit que je peine à comprendre, souvent... Mais, ce n'est pas l'étrangeté et la complexité de vos propos qui ont arrêté ma lecture cette fois. À peine avais-je compris que l'homme savait voler ( je n'en étais même pas surpris, vous êtes bien allés sur la lune),  à peine avais-je compris qu'un «avion» était dans le ciel, que votre récit me glaçait d'horreur et de chagrin.  Je ne connais pas ce pays, le Japon, mais je ne l'imagine pas si différent des nôtres. Votre récit est vrai, sincère, tout en moi me le crie et je n'avais pas lu le quart de votre lettre que je me suis vu pleurer,  je ne savais pas que j'en étais encore capable. Je peux imaginer la peste faucher 250 000 âmes,  je ne peux pas imaginer tous ces êtres disparaître en un instant par le geste d'un seul homme. Je pensais qu'avec sa «technologie» l'homme se prenait pour  Dieu. Vous m'apprenez qu'en fait, il se prend pour le Diable.  Au moment où je comprenais, enfin, de quoi vous me parliez dans votre lettre précédente, je me suis senti véritablement malade. Actuellement, je voyage par la mer, pour tout vous dire, et une légère houle s'était levée à ce moment-là. J'ai mis ce malaise sur le compte du mal de mer. Je n'ai pu reprendre ma lecture que plus tard.
 
Là,  j'ai appris que vous, nos descendants, avez fabriqué un grand nombre de  bombes, cent fois plus monstrueuses que celle-là,  au point que si tous les états qui en possèdent les faisaient  exploser, la planète disparaîtrait. Sur ce, vous semblez dire qu'il n'y a plus d'armées. Effectivement, puisqu'il est si facile de rayer une ville de la carte, à quoi bon entretenir des soldats  pour défendre un pays ou pour le prendre ? Si d'Artagnan savait cela... et moi qui lui vantait encore hier la supériorité de l'amour sur la folie de la guerre. Je me croyais vieux  et cynique. Je ne suis qu'un naïf imbécile qui court après des chimères.
 
Le ton de votre lettre est, comment dire, désarmant, un peu comme si vous ne vous rendiez pas compte de ce que vous étiez en train de me dire. Vous qui avez lu la Bible, enfin! Cela ne vous rappelle rien? Vous parlez d'une date, 1945, et vous datez vos lettres de... 2006. Cela s'est donc passé  pour vous il y a  plus de soixante ans,  le temps d'une vie. Je n'en reviens pas que votre monde ait survécu aussi longtemps. Je crois en la force de la prière à travers le temps qui au fond n'existe pas. Tu es à la fois ce qui était, est, sera, l'alpha et l'oméga. Je prierai pour vous, Kassey-Lyn et pour votre monde en grand danger,  que vous puissiez vivre encore soixante années, que la folie des hommes s'apaise enfin.
 
Je n'ai pas très envie de parler technique et science après cela, pas aujourd'hui en tout cas. Du reste, je ne comprends goutte à l'énumération qui suit. La fin de votre lettre m'a toutefois apaisé le coeur. Votre vie quotidienne est si intrigante. Vous êtes commise de l'État, mais vous n'avez pas de servante, vous assurez toutes les tâches dévolues habituellement aux domestiques, en même temps, vous gérez votre argent et n'avez de comptes à rendre à personne, ni à votre père, ni à un mari ? Comment est-il possible que les choses aient tant changé et depuis combien de temps sont-elles ainsi?  
 
Parlez-moi de vous et de votre vie en Nouvelle-France. Cette contrée lointaine a dû bien changer. On la disait sauvage et peuplée d'hommes rouges vêtus de peau de bêtes et coiffés de plumes d'oiseaux. Ceux qui en sont revenus,  fort peu à vrai dire, racontent que  les terres sont si immenses que les yeux ne peuvent en voir la fin. Les fleuves qui y coulent sont de véritables mers et des troupeaux de milliers de boeufs géants et bossus font trembler la terre aussi sûrement que la foudre qui s'abat. Il paraît que l'hiver est si rude que seuls les loups et les ours sont sûrs d'y survivre. Est-ce là votre pays, mademoiselle d'Agenais?
 
Mais je ne vous ai rien dit de moi alors que vous m'en priez.  Et bien, mon voyage continue et après une escale à Marseille, j'ai repris le bateau en direction de l'Italie. Je débarquerai à Gênes et me rendrai par la route à Turin, capitale du Grand Duché de Savoie. Là, je rencontrerai Charles Emmanuel II. Ma mission terminée, je suis à nouveau attendu en Espagne, mais je ne m'y rendrai pas. J'ai affaire ailleurs, mais je ne sais si je peux vous en parler. C'est un endroit où je n'ai pas mandat d'aller et je m'y rends pour mon compte.
 
Recevez mes hommages, Mademoiselle d'Agenais, mes pensées et mes prières vont vers vous,
 
Aramis