Kassey
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Aramis
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Bien cher ami,

Nous y voici enfin, le portail temporel de Dialogus s'est ouvert à nouveau. Les ramiers sont tous repartis et je n'en ai plus qu'un seul, que je retiens encore et qui vous portera tout à l'heure cette première lettre. J'ai bien reçu toute notre correspondance des dernières semaines et, puisque vous le permettez, je ferai en sorte qu'elle soit publiée.

J'imagine qu'au moment où vous recevrez cette lettre, vous aurez quitté Lanne et serez en route vers Paris. Je ne cesse de penser à ce que vous m'avez dit dans votre avant-dernière lettre, concernant vos poursuivants. Oseront-ils tenter quelque chose, même dans le royaume de France? Cette pensée, Aramis, me serre le coeur et je me romps la tête pour trouver un moyen, si infime soit-il, de vous venir en aide.

Vous trouverez au fond de la cartouche un tout petit sac transparent. La matière dont est faite ce sachet est appelée plastique et c'est entièrement imperméable. À l'intérieur, vous trouverez 5 petites pastilles blanches, des «comprimés». Ils contiennent un produit très efficace pour calmer les douleurs et combattre la fièvre. Je les destinais avant tout à votre ami, mais ils peuvent aussi vous servir. Au besoin, prenez la moitié d'un comprimé avec un peu d'eau. La douleur s'estompera au bout de quelques minutes.

Je n'ose vous écrire beaucoup aujourd'hui, je veux être certaine que ce cher volatile vous parviendra et cela sans s'épuiser.

Mes pensées vous accompagnent, car amic.

Kassey




Agen, 11 décembre 1669

Chère demoiselle Kassey,

C'est une joie de vous retrouver sur Dialogus. Je fais halte pour ce soir en la ville d'Agen et, pour échapper à d'éventuels poursuivants, j'évite la route principale qui mène à Paris. Je suis donc, vous le voyez, sur les terres de vos ancêtres et peut-être les ai-je croisés, qui sait, dans l'une de ces rues? J'ai soupé d'une garbure à la mode d'ici et l'aubergiste m'a donné pour dessert quelques-uns de ces pruneaux dont vous m'avez parlé un jour. Ce sont les fruits des pruniers d'Ente produits à partir d'un arbre ramené de Palestine par les croisés. Mes ancêtres en étaient aussi... Nous goûtons aujourd'hui les fruits nés de ce passé et, plus que jamais, je perçois ce qui nous lie tous à ce passé commun. Peut-être vous et moi avons-nous des ancêtres communs en France? Nous sommes sûrement cousins et plus que le temps qui nous sépare, c'est ce qui nous rapproche qui me semble le plus important. Bien fol celui qui se fie à des pensées inspirées par quelques pruneaux! Il faut croire que mon esprit est définitivement égaré de mes dialogues avec le futur et le pire est que cette situation me réjouit: plus que jamais, j'ai conscience d'appartenir à un monde à la fois sans limites ni matérielles, ni géographiques, ni temporelles mais uni dans l'absolu. C'est une sensation de plénitude que je suis bien aise de partager avec une âme qui me comprenne, vous, «amie», douce Cassandre du nouveau monde.

J'ai laissé un de mes pigeons à Isaac qui, quoi qu'il en dise, finira par vous le renvoyer, sinon pourquoi aurait-il écrit et brûlé autant de lettres qui vous étaient destinées? Aucune, selon lui, n'était assez bien pour vous. Je lui ai dit qu'il devait oublier l'époque où vous vivez et s'adresser à vous comme à toute noble dame de ce siècle... Ne lui tenez pas rigueur de ses hésitations, Porthos est l'homme le plus digne et le plus noble que je connaisse. Il passera outre la rigueur idéale de la RPR et trouvera les mots justes pour libérer son coeur. Après tout, je ne connais point de onzième commandement qui énoncerait: «tu ne causeras pas avec tes descendants».

Il fait bien froid à présent et nous sommes entrés de plein pied dans l'hiver. Les départs au petit matin sont tumultueux. Il n'est plus un jour sans qu'un cheval ne s'emballe, piqué par le froid. Quant à moi, je voyage toujours sous de faux noms. Hier, j'étais médecin, me voici clerc, spécialisé dans le commerce de saintes reliques, ce qui me vaut mon droit d'entrée dans les monastères sans être tenu de dévoiler quoi que ce soit sur moi. Hélas, Porthos, mon noble et digne ami, ne ferait jamais les choses que je suis amené à faire!

Je vous quitte à présent. Prenez soin comme il se doit de votre santé qui me tient à coeur. J'ai de mon côté bien reçu vos remèdes et les garde précieusement pour les mauvais jours.

Adischatz, cara amiga mia.

Aramis




7 juin 2006


Très cher Aramis,

C'est avec joie que j'ai accueilli votre ramier aujourd'hui, qui picore, semble-t-il avec beaucoup de satisfaction, les graines que je lui réservais. Celles dont je le nourris ces temps-ci sont riches en protéines, et je les supplémente d'un peu de beurre d'arachides. Il a l'air de fort apprécier cet apport d'énergie.

Étant Canadienne de naissance, j'ai le privilège d'un patrimoine culturel varié et très riche, mais de cet héritage, ce qui me relie à la France est sans doute ce qui m'est le plus précieux. Mes arrières-grands-parents étaient originaires de France et je le ressens si fortement dans mon âme que j'éprouve parfois de la nostalgie, bien que je n'y sois jamais allée. J'en ressens l'appel vibrer dans les tréfonds de mon coeur. Tôt ou tard, je vais faire le voyage au-delà de l'océan et je ne partirai plus du sol de nos ancêtres.

Ce que vous m'avez écrit à propos de Porthos m'a fait bien sourire. Je n'ai jamais tenu rigueur à votre ami pour ses craintes, qui sont bien compréhensibles. Une époque lointaine, riche en découvertes difficiles à concevoir, à imaginer, un futur parfois sombre et pénible à connaître... oui, je comprends très bien. Je serai heureuse de recevoir sa lettre et je respecterai son souhait s'il ne désire pas apprendre davantage sur l'époque contemporaine.

J'ai fait des recherches sur les climats français, curieuse que j'étais des différences de température entre le Canada et la France. Le plus froid de vos hivers correspond à la température moyenne que nous avons en fin d'automne! Le Canada est décidément le pays des extrêmes en matière de temps!

J'aimerais vous faire connaître le système de mesure qui m'a permis de faire ces recherches. Il a été, ou plutôt sera inventé par un physicien suédois en 1742. C'est ce qu'on appelle l'échelle thermométrique centésimale et l'unité de mesure est appelée du même nom que son inventeur, soit le degré Celsius.

Pour vous donner un aperçu de cette échelle de mesure, je vais vous citer des exemples. L'eau gèle à un degré Celsius sous zéro et se met à bouillir à cent degrés. La température moyenne d'un être humain bien portant est d'environ trente-huit degrés.

La France possède un climat océanique et tempéré, qui s'élève rarement au-dessus de vingt degrés durant l'été et s'abaisse tout aussi rarement en deçà de deux degrés sous zéro en hiver. Ici, uniquement dans ce qui constituait la Nouvelle-France, la température peut facilement atteindre et même dépasser trente degrés dans la saison estivale, et tomber jusqu'à trente degrés sous zéro dans la saison froide. À ces températures fortes, il faut prendre des mesures de protection et s'habiller en conséquence. Nous avons des manteaux et des vêtements fabriqués avec des matériaux spéciaux, qui isolent le corps et évitent le gel. Fort heureusement, les maisons, chauffées à l'électricité, sont admirablement protégées de la température extérieure, et même nos moyens de transport sont équipés d'un système de chauffage dans l'habitacle.

Durant l'été, pour éviter les coups de chaleur, les gens équipent leurs maisons d'un système de climatisation. Cela ressemble à une boîte par laquelle l'air passe et est refroidit avant de circuler dans les pièces de la maison. De cette façon, été comme hiver, nous jouissons d'une température idéale, du moins à l'intérieur. Et c'est une bonne chose car, lorsque l'atmosphère atteint ces deux extrêmes, chaude ou froide, l'oxygène se fait plus rare dans l'air, et cela peut m'affaiblir beaucoup.

J'en reviens à votre époque, et je vais vous révéler le nom de l'homme qui sera le prochain pape. Il s'agit d'Emilio Altieri. Au moment où vous êtes, la décision n'a pas encore été prise, mais j'espère que le fait de savoir cela d'avance vous aidera dans la situation où vous vous trouvez.

Pardonnez-moi cette question, cher ami, mais ces malfrats qui vous poursuivent, que feraient-ils s'ils parvenaient à vous attraper? Et j'ai peur de demander: Ont-ils l'ordre de vous supprimer, ou de vous mener à leurs supérieurs? Je vous pose ces questions pénibles parce qu'il me vient à l'esprit un moyen possible de vous aider au cas où cette situation extrême se produirait.

Le seul autre moyen dont je dispose pour vous soutenir est d'ordre matériel. Vous souvenez-vous de l'anneau d'or que vous avez vu dans ce rêve, il y a de cela quelques semaines? Je vous l'envoie avec cette lettre, et vous prie de ne pas hésiter à le vendre si le besoin s'en fait sentir. Vous devriez pouvoir en tirer un bon prix, si ce n'est que pour sa forme insolite. J'ai le sentiment que ces malfrats seront particulièrement attentifs à cela et tenteront de vous priver de toutes ressources, d'une manière ou d'une autre. Mais ils ne pourront certes pas m'empêcher d'intervenir et de vous les fournir.

Je cesse ici cette lettre, mais mes pensées et mes prières vous accompagnent à chaque instant, car amic. Soyez assuré que je vous soutiendrai de tous les moyens dont je dispose.

Votre amie,

Kassey




Chère Kassey,

Je suis fourbu de ce voyage cahotant et le chemin que j'ai choisi n'est pas le plus facile. La nuit était tombée depuis longtemps quand j'ai trouvé refuge enfin à Brageirac, chez un frère de ma compagnie qui réside près de Saint-Jacques. Je ne sais pas si l'on me suit encore et j'évite les abords des grandes villes. Je n'ai pas vu Bordeaux et j'éviterai Angoulême, par exemple. La route que je suis est peu fréquentée, sauf par les paysans du pays. C'est une route sûre mais elle est pleine de trous et je m'y traîne comme un escargot alors que j'ai grande h‚te d'être à Paris. Mais que voulez-vous, il est écrit que je n'y serai pas avant l'année prochaine!

Votre pigeon a bien grossi. Il est si lourd qu'il a du mal à couvrir de longues distances et l'anneau qu'il m'a porté n'a pas facilité sa t‚che. C'est un miracle qu'il me soit parvenu, en vérité. Vous êtes bien imprudente de vous défaire ainsi de vos bijoux! Celui-là aurait pu finir dans le nid d'un rapace ou entre les mains d'un inconnu. Il me reliait à vous par la pensée et vous ne le portez plus, ce qui est bien dommage. Enfin, sachez que je ne le vendrai pas. Au temps de ma jeunesse, il m'a fallu parfois vendre des biens pour subsister. Athos était habile aux cartes et d'Artagnan imbattable au billard. Porthos était un champion au jeu de paume et c'est ainsi que nous avons vécu notre jeunesse, d'expédient en expédient, pour manger à notre faim quand le roi oubliait de nous payer, ce qui arrivait souvent. J'ai toujours eu des scrupules à me rémunérer sur le dos des habitants, en temps de guerre, lorsqu'une ville était mise à sac. Je sais que mes amis aussi désapprouvaient... Toujours est-il qu'aujourd'hui, je ne pars plus en mission les mains vides et ni totalement sans ressources. Où que j'aille, je peux compter sur un réseau d'amis organisés. Ne vous inquiétez pas pour ces choses-là. Ah... Vous me voyez bien embarrassé tout de même! Comment vous remercier de votre sollicitude et de votre dévouement?

Vous me dites qu'Altiéri va devenir pape? Mais c'est un vieillard! J'en déduis qu'aucun de ces rapaces assoiffés de pouvoir (il y en a un ou deux...), qui rêvent de fumée blanche écrivant leur nom dans le ciel, ne parviendra à ses fins, pour cette fois. Cela nous fait gagner quelques mois, peut être quelques années si ce vieux pape s'accroche à la vie. Cela ne compromet pas ma mission pour l'année qui vient. Au-delà, j'aviserai, bien sûr. Si le vent tournait vraiment, il faudrait que je n'aie plus la protection de la compagnie de Jésus et cela ne se peut, sauf si nous étions tous persécutés comme l'ont été d'autres avant nous. Pour l'instant, l'enseignement des collèges se répand partout et si des ennemis cachés nous en voulaient à ce point, ils seraient bien obligés de ravaler leur jalousie!

Vous me posez aussi une drôle de question à propos de mes poursuivants. Cela m'oblige à reparler des événements récents que vous connaissez. Au risque de vous choquer, je dois vous rappeler que les gens qui me poursuivaient ne sont plus de ce monde pour rapporter quoi que ce soit à leur maître. Il ne reste rien d'eux et seuls leurs chevaux gambadent peut être encore dans la campagne béarnaise. Ceux qui les recueilleront ne se vanteront pas de les avoir trouvés. Aurais-je dû abattre les chevaux? Peut-être, mais je n'ai pas pu. Quant à la jeune femme, je suis persuadé qu'elle ne se laissera pas capturer vivante s'ils la retrouvent. C'est une mère avant tout, elle donnerait sa vie pour son fils. Il lui a sûrement fallu du courage pour l'abandonner comme elle l'a fait. Mais quand je l'ai recueilli, je sentais sa présence sans pouvoir la voir. Elle devait être quelque part, cachée, à m'observer, s'assurant qu'il n'arrivait rien de mauvais à son enfant.

Si je suis pris? Je ne sais pas trop ce qu'il m'arrivera. Tout dépend de ce qu'ils veulent et de ce qu'il savent vraiment de ma mission. Si je suis soumis à la question, je mentirai comme un arracheur de dents, Dieu me pardonne. Mais nous n'en sommes pas là et l'on ne m'a pas arrêté. Aussitôt à Paris, je retrouverai mon rang en perdant mon anonymat et je ne serais plus un voyageur vulnérable!

Vous m'avez donné des nouvelles du temps qu'il fait en Nouvelle-France, enfin... au Canada. Je savais que les hivers chez vous étaient très rigoureux mais ne sous-estimez pas les nôtres. Ou bien, le climat a-t-il changé? Dans ma jeunesse, j'ai vu des villages décimés par la famine parce que le gel avait gâté les récoltes et je me souviens avoir traversé la Seine à pied, en février, parce que le fleuve était gelé. Est-ce que cela n'arrive plus en votre temps? Nous autres, nous gelons certains hivers et étouffons l'été. Les hivers sont si durs que même la guerre s'arrête, et je ne vous parle pas des étés! Tantôt la sécheresse tue hommes et bêtes, tantôt il pleut un déluge dans certaines régions au sud de la France, les moustiques pullulent et les fièvres s'abattent sur les pauvres gens qui tombent comme des mouches. Les plus forts s'en sortent mais les enfants... Le climat de la France du XXIème siècle me semble bien idyllique. J'espère pour vos contemporains que cela durera.

Je vais vous quitter maintenant, chère amie. Je bois à cette heure un petit verre de vin de Bergerac. Trinquons, ma chère à votre venue future en France. Gageons que vous y serez alors dignement accueillie et que les Français du futur ont encore un peu le sens de la famille!

Siatz hardit, mia amiga.

Aramis



Bien cher ami,

Je suis bien surprise de votre constat à propos de notre pigeon! À vrai dire, je n'avais pas vu cela du tout. J'ai cru qu'en lui donnant une nourriture un peu plus riche, il se porterait mieux, surtout qu'en passant le portail, il change de saison! Le drôle doit trouver à manger entre ma fenêtre et la vôtre! Eh bien! Il aura ses graines, mais plus de beurre d'arachide, je ne veux pas qu'il s'alourdisse.

Comme je méprise ces bandits qui vous forcent à voyager sur de si mauvaises routes! Je suis votre itinéraire approximatif à mesure que vous me le décrivez sur une carte géographique, marquant les villes où vous vous arrêtez. C'est heureux que les villes aient gardé leurs noms en toutes ces années. J'ai tout aussi hâte que vous arriviez enfin à Paris, où vous m'assurez que vous y trouverez la sécurité. Cette nouvelle me comble de joie!

Le fait que vous ayez des ressources, des amis sur votre chemin apaise un peu mes craintes, sans toutefois les effacer entièrement. Je craignais en vérité que même ces ressources vous manquent, ou alors que vous n'ayez pas la possibilité de rejoindre vos amis. Mais j'ai confiance si vous me dites que tout va bien en ce sens. Comment me remercier? Le simple fait que vous soyez en vie et en santé est ma plus grande récompense, car amic.

Au moment où vous m'écrivez, le Cardinal Altiéri n'est pas encore couronné, et ne le sera pas avant quatre longs mois, durant lesquels, vous l'aviez deviné, il y aura beaucoup de querelles sur la succession papale. Le 20 décembre, ces délibérations vont commencer, et je puis vous dire d'avance que le Cardinal Giovanni Nicholas Conti aura 22 votes, le Cardinal Rospigliosi, neveu de feue Sa Sainteté, 30 votes, et un troisième, le Cardinal Cerri, 23 votes. Mais à la fin de ces débats infructueux, ils choisiront de couronner Altiéri, qui a fidèlement servi l'Église toute sa vie et aussi parce que, la veille de sa mort, le pape Clément IX lui a dit: «Tu seras notre successeur».

Ne soyez pas inquiet du sort des Jésuites, ami, car encore aujourd'hui, la compagnie est florissante, Ad majorem Dei gloriam, et ce malgré une opposition acharnée qu'elle aura à subir durant les siècles précédents. Si vous le souhaitez, je puis vous décrire un peu la nature de cette opposition, dans une autre lettre.

J'en arrive à la question la plus délicate, la raison pour laquelle je vous ai posé cette pénible question dans ma dernière lettre. Je vous avais dit avoir trouvé un moyen contemporain de vous venir en aide pour le cas où vous seriez pris... Je vous envoie le dit moyen avec cette lettre. Je vous explique ce en quoi il s'agit.

Vous trouverez trois comprimés jaunes enfermés dans un sachet de plastique, comme lors de mon premier envoi. Ces comprimés sont d'une composition différente des blancs, et servent à faciliter le sommeil. Un seul de ces comprimés fait dormir profondément pendant plus de douze heures, et pas même un boulet de canon ne réveillerait le dormeur qui le prend. Et, ce qui est encore plus étonnant, c'est que l'effet de ce médicament est décuplé par l'alcool...

Pour vous soumettre à la question, ces hommes devraient forcément vous emmener quelque part, et cela prendrait du temps. Je sais que vous n'useriez sans doute de ce moyen qu'en dernier recours, mais si vous parveniez à mélanger un comprimé réduit en poudre au vin de ces malfrats, ils dormiraient profondément en moins d'une heure, vous laissant ainsi la possibilité de fuir, et de mettre une distance confortable entre vous et eux.

Je souhaite de tout coeur que pareille situation ne se produise jamais, et que mes inquiétudes sont vaines. N'ayez crainte d'utiliser les comprimés blancs en cas de douleur. Ils ont une durée d'activité de douze mois contemporains, et pour des raisons de sécurité, étant donné qu'ils ont passé le portail temporel, je réduis ce temps à huit mois. À ce moment, il serait prudent de me les renvoyer pour que je puisse en disposer de façon sécuritaire. Je vous en enverrai d'autres, car ces produits sont courants et fort peu dispendieux à notre époque.

Je suis de tout coeur avec vous, Aramis, sur ces routes que vous suivez vers la sûreté de la capitale. Mon ‚me s'emplit d'allégresse de penser que vous y verrez peut-être d'Artagnan. Prenez soin de vous, cher ami, mes pensées vous accompagnent constamment.

Adishatz, car amic.

Kassey





Chère Demoiselle Kassey-Lyn,

Je poursuis mon chemin sans encombre mais je ne voyage plus par la poste. En effet, il n'y a pas de relais sur les petites routes que j'emprunte. Me voilà donc à cheval, depuis des jours, et fourbu. Je dors dans des fermes et, au mieux, demande l'asile aux prêtres des petits villages que je traverse. Même mes pigeons ont le mal de mer, ou devrais-je dire le mal de selle? Leur cage est fixée à l'arrière du troussequin, abritée sous une couverture, mais ce n'est guère confortable et ils ont aussi froid que moi. Dieu, que l'hiver va être rude. On se croirait déjà en février. Je me faufile entre le Pays charentais et le Limousin et déjà l'air ne sent plus ces parfums ténus des essences de nos champs et montagnes. Même en hiver les odeurs sont différentes dans le Nord et dans le Sud, et les yeux crevés, je saurais encore aux parfums de l'air que cette route m'éloigne de plus en plus de chez moi.

Chère amie, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps et je voulais vous faire savoir que mes pensées vous accompagnent toujours et néanmoins, comme si un fil invisible nous reliait malgré les silences et la distance. Les voies du Seigneur sont impénétrables, je le savais. Mais celle de la «technologie»? Porthos était affecté de me voir le quitter encore, alors qu'il n'est plus libre de ses mouvements. Je lui ai tout dit sur Dialogus et j'espère qu'à la fin, il se sera laissé convaincre! Au fond de moi, je sais que le cher homme ne me refusera jamais rien, j'ai même tendance à en abuser.

J'ai bien hâte, Mademoiselle, d'être à Paris. Ce voyage me ruine la santé et l'objectif de ma mission me ronge le coeur à mesure que je me rapproche de ma destination. Ah! Serrer dans mes bras l'ami gascon sera bien doux à mon âme car si mon coeur trouve consolation dans la foi, il est une chose humaine en laquelle je crois encore, c'est l'amitié.

Laissez-moi devant vous humblement m'incliner,
Silhouette éthérée, produit de mes pensées,
Que jamais de nos plumes nos coeurs ne soient lassés,
Que jamais nos ramiers ne viennent à décliner!

De tout coeur,

Aramis





Cher ami,

La culpabilité me ronge quand je songe que j'ai laissé passer tant de temps avant de répondre à votre dernière lettre, lettre qui a bouleversé mon coeur au-delà de toutes paroles! Ah! Que ne ferais-je pour traverser la distance temporelle, que ne donnerais-je pour pouvoir vous rejoindre, pour faire ce périple à vos côtés?

J'ai mal à l'âme de vous savoir dans une telle situation! Tout ce que je puis faire, c'est vous envoyer des paroles, et aussi quelques menus objets contemporains! Et c'est loin d'être suffisant pour moi!

Ici, nous sommes en plein juin et le mois de juillet approche à grands pas. La chaleur est telle que je ne sors presque pas de la maison, de peur de fondre! Ah, si je pouvais vous envoyer un peu de cette chaleur dans un flacon!

Il n'y a qu'un seul objet qui, je crois, pourrait vous aider. Je vous l'envoie, c'est le plus beau que j'aie pu trouver. Il s'agit d'un briquet. Je sais que déjà à votre époque cela existe, mais celui-ci est d'un modèle différent. Pour faire apparaître la flamme, il suffit d'appuyer sur le petit levier. Faites attention de ne pas vous brûler, cher ami. Il y a même une petite roulette sur le côté qui vous permet de régler la puissance de la flamme. Je le glisse dans la cartouche, car il y entre avec aise, en priant pour que notre ramier vous parvienne et rapidement. Je n'ai déjà que trop tardé à vous écrire, et j'espère que ma lettre vous trouvera sain et sauf.

Courage, mon très cher ami!

Votre amitié, Aramis, est mon plus grand trésor,
Vos lettres me sont toujours d'un grand réconfort,
Mon coeur vibre plus que jamais, chevalier courageux,
Je prie que votre périple ait un dénouement heureux!

Avec toute mon affection,

Kassey




Chère Kassey-Lyn,

Vous auriez tort de vous laisser aller à la culpabilité. J'ai beaucoup de chance d'avoir une amie telle que vous qui me pardonnerez, je le pense, de longs silences sans nouvelle, car je ne suis plus à proprement parler libre de mes mouvements à l'heure où je vous parle. Je vous devine un air inquiet, non, je ne suis pas en prison, n'ayez crainte! Mais les pigeons qui m'accompagnent ont éveillé les soupçons des religieux et des pèlerins qui me suivent.

Car à présent, je ne suis plus seul. Un groupe de pèlerins s'est joint à moi, qui revient juste de Saint-Jacques de Compostelle. La plupart d'entre eux sont des gens remarquables, mais j'ai quelques soucis avec deux ou trois d'entre eux... Bien que je partage leur foi, il n'y a pas un jour où je ne me surprenne à être en désaccord avec eux. Je ne comprends pas leurs peurs, leurs superstitions, leur propension à vouloir imposer aux autres leur point de vue sur tout, alors que la foi est une chose qui n'appartient qu'à soi, une chose unique qui ne se multiplie pas à l'infini, parce que, tout simplement, nous sommes tous différents, personne n'est identique à personne. Ma façon de croire et de rencontrer les autres n'appartient qu'à moi, mais je suis entouré, Dieu me pardonne ce jugement sévère, d'ignorants qui voudraient que je partage cette manière qu'ils ont de s'enfermer entre eux, et moi je ne peux pas les suivre. Je n'aimerai jamais mon prochain qu'en venant à sa rencontre, en parlant avec lui et en l'aimant à ma manière. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre, Kassey, mais je ne suis jamais aussi accompagné que lorsque je suis seul... Ainsi, au moment où je vous écris, il est évident que vous êtes avec moi, puisque vous êtes dans mes pensées.

Mes oiseaux sont donc sous bonne garde et le père Bazille, qui est de ma compagnie pourtant, me soupçonne de déviationnisme tous les jours. Je ne consacrerais pas assez de temps à ma famille en religion, pour m'occuper trop à son gré d'inconnus rencontrés en chemin. Et pourtant, je suis toujours là pour les miens, croyez-moi. Les journées sont courtes, mais en occupant chaque minute de ce temps, beaucoup de tâches peuvent être menées à bien, et je crois qu'elles le sont d'autant mieux que nous oeuvrons de concert et pas tout seuls dans notre coin.

Mais je vous avais promis de vous raconter mon voyage et je m'aperçois que je n'en fais rien. J'ai séjourné à Charroux, charmante bourgade sur la route de Poitiers. Les bénédictins de Saint-Sauveur nous ont donné l'asile. Leur cloître est un véritable havre de paix, et je serais bien resté quelques jours de plus si un groupe de pèlerins de Saint-Jacques n'était arrivé pour adorer les reliques de la Vraie Croix. J'ai donc repris ma route, flanqué du frère Bazille et de quelques autres.

Noël approche à grands pas. J'espère avoir au moins traversé la Loire d'ici là. Plus j'y pense, plus je me dis qu'à Saint-Jean de Luz, j'aurais dû embarquer aussitôt pour Nantes. Que de temps gagné, mais je n'aurais pas eu le bonheur de revoir Porthos et d'aider un enfant. Peut-être en revanche, n'aurais-je pas perdu sa mère? Je ne saurai jamais...

Porthos m'a fait savoir qu'il était parvenu au terme de sa réflexion sur le temps. Il a décidé de voir les choses par lui-même et a contacté Dialogus!

Je pense vous avoir tout dit, amie, mais je ne manquerai pas d'une façon ou d'une autre de vous faire parvenir de mes nouvelles.

Siatz hardit, mia amiga

Aramis




Cher Aramis,

Cela fait déjà près de quatre mois que je vous ai écrit pour la dernière fois. Je dois avouer que je repoussais sans cesse ce jour parce que j'avais honte de tant tarder. Je me rends bien compte que cela ne m'a pas aidé, bien au contraire! Alors, cette fois, après de multiples essais infructueux, je m'y attelle fermement, et je vous écris, en espérant que ma lettre vous trouvera bien portant.

Ces quelques dernières semaines ont été riches en événements de toutes sortes, très difficiles et surtout bien douloureux. Sans doute l'aviez vous deviné, au fil de cette correspondance que nous avons partagée régulièrement avant la fermeture temporaire du portail temporel de Dialogus. Je vivais dans un cadre spirituel strict et dominateur, sous la coupe d'une organisation qui soi-disant était la seule à posséder LA vérité et la seule chance de salut. Une organisation qui prêchait l'amour du prochain tout en interdisant à ses membres de fraterniser avec quiconque n'était pas parmi leurs rangs, quiconque était «dans le monde», selon leurs dires…

J'ai résolu de suivre vos pas, cher ami, et de rechercher, non pas une interprétation rigide de la véritable foi, présentée par quelques hommes imparfaits, mais la vraie connaissance, la sagesse et la raison. Et je veux rechercher partout, connaître les diverses pensées des hommes, partir à la découverte de leurs philosophies et de leurs raisonnements, apprendre enfin ce que sont véritablement l'ouverture d'esprit et le partage, toutes choses qui m'ont été interdites durant de nombreuses années. Si vous saviez combien il est difficile de s'affranchir de tels interdits, quand ceux-ci ont dominé durant plus de la moitié d'une vie! J'en suis encore toute honteuse.

On a cherché à m'en empêcher, à me retenir de force dans ce contexte fermé, contradictoire, rempli de préjugés et d'hypocrisie. Si je n'avais eu le soutien de notre amie commune, je ne sais si aujourd'hui je serais là à vous écrire cette lettre. Je serais peut-être retournée vers ces gens, vers leurs croyances erronées et leur interprétation rigide des Saintes Écritures, et j'aurais perdu à jamais la possibilité d'apprendre et de connaître, d'aimer et de partager pleinement.

Il reste que cette décision que j'ai prise me laisse avec un grand vide dans l'âme, un vide douloureux qui demande désespérément à être comblé. Là où le doute n'était même pas permis, là où je devais réprimer tout questionnement par crainte que l'on croie que ma foi s'affaiblisse… Désormais, les remises en question, les doutes, les interrogations surgissent dans un désordre incroyable! Je me sens un peu perdue, craintive, vulnérable, à la fois assoiffée de connaissances et appréhensive. Qu'est-ce qui saura véritablement répondre à mes interrogations? Je ne sais… et à vrai dire je crains de savoir.

Je vous demande pardon, Aramis, il me semble que je suis incohérente et que je ne raconte que des sottises! Voilà une bien agréable lettre, ma foi! Je suis des mois sans vous donner de nouvelles, sans vous écrire le moindre mot, et voilà que je vous ensevelis littéralement sous cette remise en question et ces doutes personnels. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop, et à vrai dire j'espère que vous voudrez bien m'éclairer de vos conseils avisés.

Et vous, bien cher ami, comment allez-vous? Que vous est-il arrivé depuis la dernière fois que nous nous sommes écrit? Avez-vous atteint la capitale en sécurité, et avez-vous pu revoir d'Artagnan? Je le souhaite de tout coeur.

Il est fort tard et je suis un peu fatiguée, aussi vais-je terminer ici cette lettre, cher ami. J'espère que nous pourrons à nouveau correspondre régulièrement, comme par le passé, car cet échange était une source de joie constante pour moi. À tout le moins, je vous promets, ami, de ne plus laisser tant de temps se passer sans vous écrire.

Mes pensées et mon affection vous accompagnent, car amic.

Votre amie,

Kassey-Lyn

le 8 octobre 2006



Paris, 8 janvier 1670

Chère Kassey-Lyn

Chère amie,

Je vous trouve bien malheureuse et j'en suis fort désolé. Ainsi, avez -vous comme je le fis jadis, quitté le confort de certitudes apaisantes mais erronées pour rechercher votre propre voie? Il faut beaucoup de force et de courage pour faire cela et la tâche sera à la fois longue et difficile. Du chemin pavé de bonnes intentions préparé par de vains prédicateurs vous avez préféré un sentier cahotant et incertain, la route la plus difficile mais qui ne conduit pas à des lieux communs et à des dogmes savamment préparés par des gens bien plus calculateurs que vous... Je vous félicite, Mademoiselle Kassey, et en même temps je tremble pour vous, car vous n'imaginez pas à quel point une décision individuelle peut contrarier les chefs de troupeaux et ce qu'ils sont capables de faire non seulement pour récupérer une brebis égarée mais aussi pour empêcher d'autres moutons de s'émanciper et de penser par eux-mêmes. La religion est chose politique, Kassey, vous n'imaginez pas à quel point et je suis bien placé pour le savoir, ô combien...

Le mensonge ne vous est pas familier? Alors vous ne verrez pas venir les pièges que l'on vous tendra, et cela me fait soucis. Soyez prudente et ne croyez rien ni personne dont vous n'aurez pu constater et vérifier par vous-même que c'est une personne raisonnable et sincère. Fiez-vous à votre coeur et à  votre raison, les deux vous mèneront là où vous voulez aller. Ayez confiance, Dieu ne vous abandonnera pas et pensez-y aux pires moments de votre existence: il y a toujours un après.

Vous aurez l'impression de perdre la foi? Dans cette longue pérégrination qui conduit à sa propre quête de Dieu, je me rappelle l'avoir perdue un temps, la foi... Mais je l'ai retrouvée et j'ose dire que la façon dont je crois aujourd'hui n'a rien à voir avec ma foi d'antan. Lorsque vous cessez d'être un enfant, vous cessez de croire comme un enfant et vous voulez comprendre. La compréhension de Dieu était au-delà de mes forces, mais elle est aussi au-delà de ceux qui prétendent détenir la vérité. Il n'y a que votre vérité qui compte, Kassey, celle qui vous est réservée à vous seule et que vous découvrirez peut être un jour, au moment de fermer les yeux sur ce monde après avoir vécu une longue vie d'amour au service de vos semblables, ces milliards d'êtres qui vivent sur la même terre que vous et qui partagent la même flamme de vie.

Comme je voudrais vous donner ma force mais cela je ne peux pas le faire. C'est à vous à présent de gagner votre liberté intérieure par votre travail et la discipline de l'esprit. Ce chemin escarpé conduit en des lieux que vous ne soupçonnez pas. C'est un chemin de douleurs et de bonheur immense. C'est le chemin de toute une vie et il ne faut pas avoir peur. Les chemins trop faciles ne sont que des impasses. Ne l'oubliez jamais.

Vous me demandiez de mes nouvelles? J'ai atteint Paris le cinq janvier et j'ai poursuivi directement ma route jusqu'à la rue du Bac, pour me trouver face au Louvre, à la Seine, aux quais... La maison d'Artagnan est juste à  droite et donne sur le palais. D'Artagnan, mon frère, était là et m'attendait depuis plusieurs jours. J'ai compris que nous allions correspondre pendant ces deux années qui nous séparent mais il n'a absolument rien dit des inepties que je vais lui écrire encore jusqu'à ce 5 janvier 1670 ou nous pouvons enfin nous embrasser et constater que nous ne sommes pas que des adresses de la poste Dialogus...

Que dire de plus, jeune fille? Si ce n'est que ma mission continue. J'ai séjourné deux jours chez le capitaine des mousquetaires puis mes pas m'ont conduit rue Saint-Antoine où je suis allé chercher mes ordres. Je suis repassé devant l'église Saint-Paul, celle là même dont j'ai rêvé un jour que vous sortiez et j'ai rejoint la compagnie du Saint-Sacrement.

Je ne sais quand je pourrai vous écrire à nouveau. Je vous laisse mais je ne vous quitte pas vraiment puisque vous restez dans mes pensées. Le Seigneur soit avec vous.

Avec toute mon affection, amie du futur,

Aramis