Irelande
écrit à

   


Aramis

     
   

L'homme au masque de fer

    Bonsoir à vous, Monsieur!

Pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire tout ce que vous savez au sujet de l'homme au masque de fer?

J'ai lu dans un autre courrier que vous êtes devenu mousquetaire à l'âge de 16 ans. Pourriez-vous me raconter de quelle façon vous vous y êtes pris pour le devenir? Avez-vous eu femme et enfants?

Je sais que j'entre rapidement dans le vif du sujet, veuillez m'en pardonner l'audace: c'est que je suis vraiment très impatiente d'en savoir plus sur vous et vos motivations.

Je vous remercie vraiment pour tout, Monsieur.

Irelande
 

Dame d'Irelande, je vous salue.

Laissez-moi tout d'abord vous remercier de votre lettre et de l'intérêt que vous me portez. Je ne me doutais pas en engageant une correspondance avec le futur que tant de personnes se souviendraient de moi après autant de générations. Mais est-ce seulement de moi qu'on se souvient?

Votre question sur le masque de fer m'a contraint à faire quelques recherches. Si j'en crois certains honorables correspondants de Dialogus, il paraît que j'aurais quelque chose à voir avec cette affaire. En réalité, en ce beau jour de septembre 1669, je n'ai encore jamais entendu parler de quelqu'un qui porterait un masque de fer. Mais l'idée qu'un homme doive se cacher sous un masque pour ne pas être trahi par son visage... Cela me fait penser à une personne en particulier. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en été 1658, j'ai rejoint d'Artagnan sur un champ de bataille. Il s'agissait en fait d'une affaire diplomatique que Mazarin voulait voir menée par Charles, mais notre ami était en plein siège. J'étais là pour une autre affaire, mais il fallait quelqu'un dont on pût répondre sur la vie. D'Artagnan m'a recommandé à Mazarin et je suis parti à sa place en Angleterre, pour ramener en France un jeune homme dont personne ne devrait voir le visage. Si quelqu'un, en dépit de toutes nos précautions, venait à l'apercevoir, j'avais ordre de le tuer. Deux personnes, alors qu'il était sous ma garde, ont réussi à le voir: un enfant de la rue qui ne l'a pas reconnu, je l'ai laissé vivre; un marchand indiscret dans une rue de Calais qui s'est incliné plus bas que terre à sa vue. Pour celui-là, j'ai fait ce qu'il fallait. Quand je vous aurai dit qu'en quittant la France, j'avais laissé un jeune roi malade, à l'article de la mort, et que de retour en France, j'étais accompagné d'un jeune homme d'à peine vingt ans et en pleine santé, vous comprendrez que je ne peux pas vous en dire plus car, si ce secret n'a pas traversé les siècles, c'est que pour vous encore il ne doit pas être révélé.

Sachant ce que je sais, ayant vu le visage de ce jeune homme, il se pourrait bien qu'il devienne un jour ce masque de fer dont vous parlez. Mais étant donné son rang, ce serait irrespectueux et sacrilège d'affubler ce grand seigneur d'un masque de fer. Personnellement, je ne lui avais demandé de porter qu'un loup en velours. Dommage pour ce marchand qui le lui avait arraché par trop gaillardement!

Mais j'en viens aux autres questions qu'il vous a plu de me poser. Je vous confirme que je suis bien monté à Paris à seize ans mais, cousin de Troisville ou pas, fils de mousquetaire ou pas, j'ai dû faire mes classes comme les autres et je ne suis pas devenu mousquetaire tout de suite; j'ai d'abord été cadet un certain temps, puis aspirant mousquetaire, puis simple mousquetaire, assez longtemps. La dissolution de la compagnie au début de l'année 1646 ne m'a pas permis de mener plus loin ma carrière de mousquetaire et je ne suis jamais devenu maréchal des logis comme mon père, ni cornette, encore moins capitaine comme mon cousin Arnaud ou mon ami Charles! Au début, je suis resté au service de la reine-régente, mais j'avoue que je ne supportais pas le Mazarin et que mon sens du devoir a fini par fléchir devant les mesquineries du pouvoir. J'ai dû quitter Paris au moment de la Fronde, car j'ai peut-être choisi l'espace d'un moment un camp hasardeux.

Que vous dire d'autre sur ma vie, sinon que je suis retourné au pays où ma fiancée m'attendait... Eh oui, je me suis marié alors avec Jeanne et nous avons eu quatre enfants. L’aîné se prénomme Armand en souvenir de mon cher ami Athos qui n'est plus. Aujourd'hui, il a dix-huit ans. Il me parle souvent d'aventures et hésite encore entre monter à Paris s'engager dans les mousquetaires sous les ordres du comte d'Artagnan, ou prendre le premier bateau qui le conduira vers le Nouveau Monde...

J'espère, Madame, avoir satisfait votre impatience... Et sachez que je reste, à travers le fil du temps, votre serviteur.

Pour vous, je signe de mon vrai nom,

Enric d'Aramitz