Marie d'A.
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Aramis
Aramis

     
   

Les Jésuites

   

Messire,

Vous ne pourriez imaginer la joie que j'ai éprouvée en découvrant que je pouvais vous écrire! J'ai toujours eu beaucoup d'admiration pour vous et je n'aurais jamais espéré pouvoir vous le dire.

Me voilà à présent devant une page blanche, trop intimidée pour écrire. Me pardonnerez-vous quelque anecdote sans conséquence qui lancera ma verve?

J'ai appris que vous aviez été élève au collège jésuite de Pau. Savez-vous que mes propres frères y sont actuellement élèves? Le collège s'est quelque peu agrandi et l'on n'y trouve plus ni jésuites ni soutanes, mais la Tour des Sciences se dresse toujours aussi fièrement à côté de la chapelle.

J'ai toujours été fascinée par votre capacité à vous adapter à toutes les situations. Vous pouvez passer des heures indifféremment à discuter de points de théologie, écrire des poèmes d'amour, vous battre avec vaillance ou comploter avec le même succès, mêlant le tout avec brio. Quand réellement avez-vous rejoint les rangs des jésuites? Car il me semble que vous avez été créé pour porter leurs soutanes noires dans les alcôves des palais comme sur les champs de bataille de la politique tourmentée de votre siècle.

Et puis, qu'en est-il de cette histoire entre vous et la duchesse de C.? Je ne parle pas des aspects dont il serait affreusement indiscret de ma part de m'enquérir mais, vraiment, êtes-vous de tous ses complots?

Combien de cheveux blancs notre brillant Richelieu vous doit-il exactement?

Avec encore toute mon admiration,

Marie d'A.

Chère Marie,

Ne soyez pas timide alors que vous portez le plus joli prénom qui soit... Vos frères sont donc au collège de Pau? Je suis bien aise de savoir que tout cela existe encore dans votre lointaine époque. Vous ne sauriez imaginer tout ce que j'ai appris là-bas alors que je n'étais qu'un enfant. L'amitié sûrement, car c'est à Pau que j'ai rencontré mon ami Porthos. La tolérance aussi, car je ne suis certainement pas aussi «intégriste» que beaucoup de mes contemporains (Dialogus me dit que ce mot revêt une signification différente de votre temps, aussi je m'en excuse si cela devait créer une incompréhension). Les frères m'ont appris aussi à m'adapter aux situations et aux personnalités différentes. Pragmatisme et pluridisciplinarité sont les termes que je crois, vous utiliseriez. Mais surtout, je sais grâce à mes études que seule l'instruction peut lutter contre l'ignorance, le mensonge et la peur de l'autre. Tout le monde a droit à la connaissance mais trop peu d'êtres humains y accèdent. Vous avez raison aussi lorsque vous dites que la prière et l'étude n'excluent pas l'action et le combat. Aide-toi et le Ciel t'aidera, n'est-ce pas?

Au risque de vous décevoir, je vous avoue cependant que je n'ai pas été de tous les complots de la duchesse et que contrairement à elle, j'ai rejoint assez vite le camp de la légitimité: on ne pouvait réellement servir le roi Louis XIII sans être parfois d'accord avec Son Éminence, qu'il s'agisse de Richelieu ou de Mazarin, d'ailleurs...

Vous aurez compris qu'entre moi, Henri d'Aramitz, et le mousquetaire de M. Dumas il y a quelques différences. J'ai par exemple vécu une vie d'homme pleine et entière dans le monde avant d'entrer dans les ordres sur le tard. Et ce que j'ai fait depuis n'est pas porté à votre connaissance.

Je ne sais si le Duc de Richelieu eut des cheveux blancs par mon fait mais certains de ses gardes, oui, sûrement. Pour les intrigues et les batailles d'alcôves, ne surestimez pas non plus mon rôle. Tout ce que j'ai pu vivre dans ma jeunesse n'est rien comparé à la virtuosité des courtisans d'aujourd'hui qui s'agitent dans l'ombre du Roi Soleil.

Chère Demoiselle, j'espère avoir répondu au moins en partie à vos questions.

Je reste votre dévoué serviteur,

Aramis