Jérémie de Pierre
écrit à

   

Aramis
Aramis

     
   

  L'Église

   

Salutations messire,

Après avoir dévoré vos aventures de votre personne et de vos camarades, je me suis posé une question à laquelle, j'espère, vous saurez répondre; qu'est-il advenu de votre idée de rejoindre les rangs de l'Église? J'ai lu dans le livre intitulé «Vingt ans après» que vous vous êtes effectivement fait religieux, mais que vous avez par la suite abandonné cette vocation. Pourriez-vous m'aider à discerner le vrai du faux?

Avez-vous déjà visité le Nouveau-Monde? Songiez-vous à le faire? Pardonnez ma possible hardiesse à vous interroger de la sorte, mais je vous avoue sans honte que vous avez toujours représenté pour moi un modèle de conduite. Ne vous en déplaise, dans notre société pour le moins corrompue du 21ème siècle, votre galanterie et votre sens de l'honneur m'apparaissent comme un salut.

En espérant une réponse de votre part, sachez que je reste à votre entière disposition.

Bien à vous,

Jérémie de Pierre



Jéremy,

Difficile en lisant les lettres du futur de savoir ce qui vous  inspire: les livres de Monsieur Dumas ou d'autres pièces nous concernant dont vous semblez friands en votre siècle.

Qu'est-il advenu de ma vocation d'entrer dans l'Église? Eh bien, d'une certaine façon, savez-vous, je ne l'ai jamais quittée. J'étais le fils d'un fier mousquetaire et je suivais ses traces, tout en sachant que l'abbaye familiale me reviendrait un jour, une abbaye laïque, cela dit. Comme beaucoup de familles béarnaises, la mienne fut  séduite par la réforme et tel que vous me voyez, je suis né protestant. J'ai vu aussi dans ma petite enfance les restes de ruines de mon village qui avait été pratiquement rasé.

Je ne renie pas ce qui est dit dans «vingt ans après» et dont Dialogus m'a informé. À cette époque, cependant je n'étais pas dans les ordres, n'en déplaise à Mr Dumas. J'étais plutôt sur le point de perdre complètement la foi, n'ayant vu que misère et violence exercées au nom de Dieu. Et qu'aurais-je du penser en voyant rouler à mes pieds la tête de Charles 1er, malheureux roi d'Angleterre que ni Dieu ni nous autres n'avons pu sauver?

Néanmoins, après tout ce temps, je pense que l'évêque qui était à mes côtés ce jour là avait raison: Dieu n'est pas responsable de la folie des hommes.

Aussi en ai-je voulu longtemps aux hommes de m'avoir obligé à vivre dans un monde de violence et de haine. Puis, à la recherche d'apaisement, d'amour, de pardon pour mes actes et les leurs, j'ai trouvé Dieu, sur le tard dans ma vie, et embrassé enfin la religion.

Je l'ai fait avec plus de sincérité et moins de calcul de carrière qu'on ne le dit, d'autant plus que cela m'a fâché avec une partie de ma famille restée fidèle à la religion réformée.

Pour finir, je ne connais pas encore le nouveau monde mais l'un de mes fils rêve de prendre la mer pour la nouvelle France. J'avoue qu'il m'arrive de songer aussi aux Amériques, sachant qu'à mon âge, cela serait sûrement mon dernier voyage dans ce monde.

En espérant que cette lettre apportera quelques réponses à vos questions,

Bien à vous,

Henri d'Aramitz