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Aramis
Aramis

     
   

Inquiétude

   

Cher Aramis,

J'ai reçu deux lettres aujourd'hui, l'une de d'Artagnan et la vôtre… Et mon coeur est rempli de tant d'émotions que j'en perds littéralement le souffle! Je réalise la teneur de ces paroles «… je suis à nouveau attendu en Espagne mais je ne m'y rendrai pas. J'ai affaire ailleurs mais je ne sais si je peux vous en parler. C'est un endroit où je n'ai pas mandat d'aller et je m'y rends pour mon compte.» La signification de vos mots me frappe de plein fouet!

Ah! Aramis, cela n'est donc pas terminé? Le coeur me serre lorsque je pense au danger que cela peut représenter pour votre vie. C'est une mission des plus nobles de celle que vous avez entreprises, ami, et toutes mes pensées vous accompagnent. Je recherche dès lors plus activement, et je vous ferai part de tout fait qui pourrait vous faciliter la tâche. Vous avez en moi une alliée absolument invincible, car même Sa Luminosité Astrale en personne ne peut m'atteindre là où je me trouve.

Mes recherches préliminaires sont de bon augure pour votre mission: «Officiellement», Monsieur Nicolas Fouquet meurt d'une attaque d'apoplexie en 1680 dans la forteresse de Pignerol… Mais il demeure un doute immense, selon lequel Fouquet aurait quitté les lieux bien avant: son acte de décès n'a en effet jamais été retrouvé…

J'ai bon espoir que vous parveniez à vos fins, ami. Il y a cependant une chose fort importante à ne pas négliger: Méfiez-vous du poison, les séides de Colbert rôdent…

Pour ce qui est de l'homme au masque de fer… c'est plus difficile. Il vous faudra changer l'histoire telle que je la connais, si vous le voulez faire évader en même temps que Monsieur Fouquet. Les annales officielles disent qu'il est transféré à la Bastille en 1698, lorsque ce même Monsieur de Saint-Mars y devient Gouverneur… Il y mourrait après vingt-quatre années d'emprisonnement… Je ne puis pas vous offrir d'autres renseignements, faute d'en avoir trouvé, du moins pour le moment…

J'espère immensément que ma lettre vous parviendra à temps. Je m'emploie désormais à vous éviter un séjour involontaire dans cette citadelle…

Vous m'apprenez dans votre lettre que Porthos est encore en vie, bien que blessé. Si vous saviez à quel point cette nouvelle me réchauffe le coeur! Dans le roman de Monsieur Dumas, c'est le tout premier de vous quatre à partir… De la façon que je vous ai décrite dans ma dernière lettre… J'ai versé bien des larmes en lisant le récit qu'il fait de la mort de vos amis... Mais Monsieur Dumas n'est que romancier et non votre biographe… Vous pouvez comprendre l'intensité de l'émotion que j'ai ressentie à cette bonne nouvelle que vous m'avez annoncée concernant Porthos.

Je crois que ce n'est pas une description de mes vêtements que je voudrais vous donner dans cette lettre, mais plutôt vous initier à la pratique médicale chiropratique… Vous me dites que Porthos est blessé au dos, mais qu'il peut encore se lever. Si c'est ainsi, avec sa constitution et les conseils médicaux suivants, il devrait vite retrouver une santé meilleure…

Donc, pour renforcer ses muscles et ses os, je recommande qu'il mange de l'avoine cuite dans de l'eau pure jusqu'à obtenir un soupe consistante. Il est libre évidemment d'y ajouter d'autres aliments pour en améliorer le goût. Il serait recommandé qu'il mange de l'orge aussi. Cette nourriture devrait lui rendre quelques forces. Porthos devrait éviter de manger des viandes trop grasses, ou bien encore il faudrait enlever autant de gras qu'il est possible sur sa viande avant la cuisson.

Le plus difficile consistera à faire retrouver leur souplesse aux muscles endoloris de votre ami. C'est là qu'intervient la chiropractie. Quelqu'un devra lui masser le dos d'une main assez ferme, en commençant par la nuque et en terminant aux reins, en évitant de mettre une trop forte pression sur sa colonne vertébrale (Cette dernière parcourt tout le milieu de son dos, de la nuque aux reins. C'est ce qui soutient tout son corps.). Il est primordial que Porthos le dise si le traitement est douloureux, car ce pourrait être dangereux, voire mortel, si la douleur est ignorée. Je recommande aussi que Porthos s'allonge durant une heure deux fois dans la journée, et qu'on lui applique des linges trempés dans de l'eau très chaude (mais non bouillante) sur le dos. Et ensuite, Porthos devrait faire quelques exercices d'étirement, en s'arrêtant aussitôt qu'il ressent de la douleur. Ce traitement par la chaleur humide, il devra le suivre fidèlement durant au moins trois semaines.

Si la douleur est trop intense, il faudrait lui faire une infusion de Millepertuis, de son nom latin Hypericum perforatum, à raison d'une poignée de pétales par infusion. Cet arbuste a encore un autre nom, qui vous est peut-être familier: «L'Herbe de Saint-Jean» ou «Chasse Diable». C'est ce qu'on appelle un anti-inflammatoire, médicament qui soulage les douleurs et les spasmes musculaires.

Je dois me rendre à l'évidence que vous ne pourrez pas apporter ces conseils aux serviteurs de Porthos en personne... Il serait bien important cependant qu'il reçût ces soins sans tarder. Son mal n'est pas mortel, mais plus tôt il sera traité, mieux il se portera. Lorsqu'il sera soulagé, votre ami devra évidemment prendre garde à sa posture et aux charges lourdes. Si la douleur réapparaît, qu'il recommence le traitement...

Mon grand ami… Votre coeur et votre honneur vous poussent à entreprendre une bien délicate mission. Le sens de l'honneur revêt une importance toute particulière pour moi, aussi ne tenterai-je pas de vous dissuader d'agir. Vous êtes un vainqueur, Aramis. Je ne crois pas que vous ayez survécu à un Richelieu, puis à un Mazarin, pour venir échouer contre un Saint-Mars ou un Colbert. Richelieu était un fin stratège, Mazarin était un pleutre, et Colbert… ce n'est un ver de terre!

Je n'oserai écrire davantage, je ne veux surtout pas que votre palombe soit trop chargée. Déjà elle porte le poids de tout mon soutien et de tous les encouragements que je n'écris pas dans cette lettre, mais que vous devinerez en la recevant. Je vous en supplie: ne me laissez pas longtemps sans nouvelles, si vous le pouvez, écrivez-moi, ne serait-ce que quelques lignes ou quelques mots. Je veille de ma lointaine époque futuriste sur votre mission, et je suis avec vous de tout coeur…

Kassey-Lyn
le 12 mars 2006


Cher Aramis,

Je ne sais quelle est votre situation actuelle, si vous êtes libre d'agir ou libre tout court… Vous m'avez dit dans votre dernière lettre que vous aimiez que je vous écrive, alors je vous envoie encore une missive. Je continuerai ainsi le plus que je pourrai, même si vous n'êtes pas dans la possibilité de me répondre. Ainsi, même sans nouvelles, j'aurai un peu de réconfort en sachant que quelque part, vous lisez mes encouragements et mon affection, et que cela vous réconforte peut-être. En vérité, je donnerais beaucoup pour savoir comment vous vous portez, et si ma collaboration vous est de quelque secours. Je suis séparée de vous par une barrière infranchissable, et je me débats douloureusement contre un sentiment d'impuissance, d'abord en raison du temps, et ensuite parce que, même s'il m'était possible de traverser les âges pour vous rejoindre, je ne suis qu'une faible jeune fille. Ah! S'il pouvait y avoir remède à toutes ces difficultés! Vos ennemis passeraient avec moi un bien mauvais quart d'heure…

Il semblerait que malgré la distance, le temps avance à la même vitesse aux deux époques. Si c'est ainsi, alors cette missive que je vous envoie vous trouvera en compagnie de monsieur Fouquet, immanquablement. Je prie de toutes mes forces que ce ne soit pas dans une cellule…

Les événements que vous m'avez rapportés dans votre dernière lettre diffèrent énormément de ceux décrits par monsieur Dumas… Je me trouve donc dans l'incertitude la plus désespérante, et je crois que je ne retrouverai le repos du coeur que lorsque vous m'aurez écrit pour me donner des nouvelles de votre santé… Zut! Voilà que je ne peux m'empêcher de verser quelques larmes… Et pourtant, je souhaitais si fort vous envoyer une lettre plus positive, plus encourageante. Allons, je dois me reprendre…

Nous sommes le dimanche au soir, et il a plu presque sans arrêt depuis deux jours. Dehors, la température change, l'on sent que le printemps arrive. Les journées deviennent plus longues, les oiseaux chantent plus longtemps, et ici et là l'herbe commence timidement à se montrer à travers la neige…

En ce moment, afin de vous décrire avec exactitude mon époque, je consacre de longues heures à la recherche et à la lecture de livres savants et techniques. Il y a tant à lire et à comprendre! En vous expliquant l'existence et le fonctionnement des choses que nous connaissons aujourd'hui, j'accrois aussi ma connaissance des merveilles qui m'entourent.

Je crois qu'il est temps que je me lance dans la description de nos vêtements contemporains, il y a en vérité fort longtemps que le sujet traîne. En notre époque où tous sont égaux, les vêtements sont davantage le reflet des goûts de chacun que de leur rang. Il est devenu très facile de s'en procurer, et cela, très rapidement, car les progrès de l'homme ont permis la production très rapide de bien des produits. Pour avoir accès à une multitude de choix, dans toutes les couleurs, les formes et les tissus, il suffit d'aller dans une boutique ou un magasin. Des rangées de vêtements de toutes les tailles sont disponibles en grande quantité, à des prix plus ou moins variables. Il n'est plus nécessaire d'être mesuré pour pouvoir avoir des habits adéquats. Depuis toujours, l'habillement d'une personne dépend de sa culture, de sa situation financière, de son rang social. Aujourd'hui, outre pour ces raisons, une personne s'habille pour faire passer un message, pour dévoiler ses valeurs, parfois pour montrer ses sentiments. Il existe plusieurs mouvements de modes, et les gens, en s'habillant en conformité avec les règles d'un mouvement, s'identifient souvent aux valeurs véhiculées par ce même mouvement. Je ne vous décrirai pas ceux-ci, car ils changent sans arrêt, et de plus, sont innombrables. Vous êtes à une époque où il est bien vu pour un homme d'être élégant, habillé de dentelles, et même parfois de rubans. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les vêtements masculins sont plus sombres, plus sobres qu'ils ne l'ont jamais été. Pas de dentelle, pas de garnitures. Toutes ces choses sont habituellement réservées aux jeunes femmes, et je dirais même, aux très jeunes filles. Les gens portent moins de couches de vêtements, et ceux-ci sont plus près du corps. Hommes et femmes portent sans distinction le pantalon, le chandail, la veste, les chaussettes, les espadrilles, les sandales…

Ce qu'il y a de regrettable dans tous ces changements, c'est que les vêtements véhiculent un sens moral dégradé. Il fut un temps où le simple fait de dévoiler un mollet était choquant pour une femme. À l'autre extrême, aujourd'hui, les jeunes femmes portent des vêtements si courts et si serrés qu'ils ne cachent plus rien. Ou laissent tout deviner. Bien évidemment, la liberté de choix prônée par la société moderne favorise autant la modestie que la vulgarité, même si la plupart des modes contemporaines sont plutôt vulgaires.

En ce qui me concerne, je prône la modestie et l'élégance dans tout ce que je porte. Habituellement, je porte de longues jupes avec des chandails aux longues et amples manches. J'aime beaucoup les vêtements d'inspiration médiévale, qui rappellent dans leur coupe les robes que les jeunes femmes portaient au XIIIe siècle. Mes couleurs de prédilection sont le beige, le blanc, le noir, le bleu royal, le bourgogne, l'ivoire, et plus rarement, le gris. La coupe de mes vêtements ainsi que leur couleur ne m'attirent généralement pas la faveur des gens de mon âge: ils me trouvent austère et même prude. Mes cheveux sont généralement dénoués et flottent librement dans mon dos. Parfois, je les rassemble avec un ruban. La coiffure ainsi faite s'appelle la «queue de cheval». Durant les journées chaudes de l'été, il m'arrive de torsader mes cheveux sur le sommet de ma tête, et de les fixer avec un deuxième ruban. Cette autre coiffure s'appelle la «toque». La coiffure contemporaine est aussi diverse que la mode vestimentaire. L'homme moderne élégant porte ses cheveux très courts, encore plus que les puritains de votre époque. Les hommes laissent plus rarement pousser leur moustache et leur barbe. Et lorsqu'ils ne les rasent pas entièrement, ils les taillent très petites. Chez les femmes, les coupes varient énormément, souvent d'une façon surprenante. Il est commun pour une femme d'un certain âge de porter les cheveux courts et frisés. De toutes les tranches d'âge, certaines femmes portent les cheveux aussi courts que les hommes, quand elles ne se rasent pas complètement la tête!

Je me souviens de vous avoir mentionné le velcro. C'est une invention fort pratique des années 1950. Le nom vient de ces deux mots: velours et crochets. Cela consiste en deux bandes de tissus cousues sur un vêtement, une des bandes étant faite d'un matériau fibreux, l'autre étant composée de milliers de minuscules crochets. Appliquées l'une contre l'autre, ces deux bandes se lient et donc maintiennent fermé le vêtement. Si l'on veut délier ces bandes, il suffit de les séparer à nouveau. Le mode de fonctionnement du velcro est inspiré de l'observation d'un phénomène dans la nature: la manière dont s'accrochent certaines plantes et graines, par exemple la bardane. Je crois que vous savez à quel point il est difficile d'enlever ces impertinentes plantes de ses habits lorsqu'elles y sont accrochées…

Je vous envoie un autre poème… Il provient de mon recueil que j'ai composé il y a quelques années… Celui-ci s'intitule «Le temps par nos décisions».

Derrière chaque choix que nous faisons,
Se cache un éventail de parallèles,
Ce que nous décidons, oui, nos résolutions,
Changent de notre vie la moindre parcelle,
Le passé est l'égal du futur,
Comme le présent est celui de l'avenir,
Nos décisions, soyons-en bien sûrs,
Sont les leviers de notre devenir…
Tout comme le soleil épanouit le jour,
Nos choix affirment notre raison de vivre,
Si, inactifs, nous guettons du bonheur le détour,
Insensés sommes-nous! C'est le vent poursuivre!
Avoir un but est devant toute alternative,
L'unique façon de vivre pleinement,
Si aucune décision n'est vraiment définitive,
Avoir une visée nous aide grandement…

Je vais terminer ainsi cette lettre, ami. J'ai tenté de toutes mes forces de chasser mes inquiétudes pour vous faire explorer par la pensée un autre aspect de mon époque si déroutante. Je continue de rechercher les événements passés pour vous aider de mon mieux dans ce que vous avez entrepris. Encore une fois, je vous envoie tout mon soutien et toute mon amitié.

Kassey-Lyn
le 13 mars 2006


Chère Kassey-Lyn,

Le père Aristide a été long à se laisser convaincre de me céder sa place et il a vraiment été saisi de peur en prenant connaissance du contenu du billet apporté par ce ramier en mon absence! Il m'avait bien fallu en effet une partie de la nuit pour le convaincre d'échanger nos places, car le dimanche après-midi, il doit se rendre à la citadelle et confesser les prisonniers. Voyez-vous, il vient d'arriver et n'est pas encore connu là-bas, ce qui me donnait une chance de pouvoir me faire passer pour lui au moins une fois. Tel était mon plan.

Monsieur Fouquet a un régime de faveur. Il voit son confesseur un peu plus souvent, mais c'est seulement le dimanche après midi que le prêtre est autorisé à parler au prisonnier masqué, et en présence de Saint-Mars encore, même si ce dernier se tient à l'écart. Rien ne doit être dit, jamais, sur son identité, même au confesseur. J'ai juré à ce bon prêtre que je ne voulais que parler aux prisonniers, leur donner des nouvelles des leurs, faire passer quelques lettres au nez et à la barbe des geôliers. Et voilà, qu'en lisant votre missive, il a cru comprendre que je voulais faire évader quelqu'un! Le pauvre homme a passé l'après-midi en prière, persuadé que je l'avais abusé. Mais il ne s'est pas rendu à la citadelle, ce qui aurait donné l'alerte. Fort heureusement aussi, vous n'avez rien dit dans votre lettre relative au futur que ce Savoyard d'Aristide aurait fort bien compris vu ses connaissances du français. Dieu merci, l'incognito de Dialogus est préservé!

Je me suis rendu comme le faisait le précédent titulaire du poste chez monsieur de Saint-Mars qui sous mon habit et ma capuche ne m'a pas reconnu. Les choses se sont passé comme chaque semaine depuis quelques années, depuis que Louis XIV a fait de cette citadelle un quartier de haute sécurité, soigneusement compartimenté et hautement gardé, réservé à quelques rares prisonniers d'état, le genre de prisonniers qui ne peuvent être exécutés comme de simples malandrins, mais qui ne ressortiront jamais vivants de cet endroit. J'ai vu tous ceux qui avaient besoin d'un réconfort spirituel, les valets de monsieur Fouquet et enfin Fouquet lui-même. Si vous aviez vu sa surprise et sa joie! Il s'entendait bien avec son dernier confesseur, si bien qu'ils l'ont déplacé, muté vers une autre paroisse, loin d'ici... Ce prêtre avait même poussé l'audace jusqu'à demander à partager sa détention. Nicolas a toujours autant de charme et d'esprit, mais il a véritablement grandi. Sa foi est immense, sa piété sincère et sans faille, il ne demande véritablement plus rien à la vie et ne veut même plus sortir de ce trou, sauf si le roi décide par lui-même de le libérer. Cela n'arrivera pas de si tôt, je le crains. Les anciens amis du surintendant ne le reconnaîtraient pas, non pas seulement que ces années de prison l'aient vieilli, mais encore son esprit si brillant s'est tourné vers Dieu, d'une façon si absolue que vous en seriez tout comme moi impressionnée. Personne ne le sait, mais cet homme finit sa vie dans la peau d'un saint. Plus rien ni personne ne le détournera ne la lumière à présent, même pas moi. Je lui ai donné des nouvelles du monde, il m'a donné un impressionnant paquet de lettres écrites avec du papier et de l'encre de fortune. Les dernières nouvelles que les siens recevront avant longtemps. Puis nous avons parlé et notre conversation est allée aussi loin que l'esprit peut aller. Je crois que je comprends son ancien confesseur.

J'ai pu ensuite m'approcher de l'homme masqué. Un quart d'heure tout au plus sous les yeux soupçonneux du soldat. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que l'on avait affublé le pauvre homme d'un abominable... masque de fer. Je sais qu'il ne le porte pas quand il est enfermé seul, ce qui est le cas le reste du temps. Mais le voir là-dessous... La Dame d'Irlande avait raison et la légende est bien vraie. Il y a un masque de fer. Alors que je tournais le dos à Saint-Mars, je lui ai laissé voir mon visage et il a eu ce petit mouvement de recul... Il me reconnaissait... Philippe parle latin, pas Saint-Mars. Nous avons donc pu converser sur le ton apparent de la confession, le capitaine n'y a vu que du feu. Ainsi, je sais ce que cet homme a vécu depuis dix ans. Pour ce qui est de le confesser, le père Aristide s'en chargera la semaine prochaine, on ne peut pas tout faire en si peu de temps. Je ne peux que vous dire qu'il veut à toute force sortir de son cachot et retrouver la liberté. Mais il sait, et je sais, qu'actuellement cela n'est pas possible. J'ai étudié les lieux, échafaudé toutes les trames, je ne vois aucun moyen de le sortir de cet endroit. Et sous les yeux de Saint-Mars, aucun écrit ne peut être échangé. Pauvre prince, étant censé ignorer son identité, je ne pouvais pas même m'incliner en le quittant pour lui témoigner mon respect.

De retour à la paroisse, un comité d'accueil musclé m'attendait. Les yeux tristes du père Aristide m'accablaient de reproches et Magda, cette montagne femelle, me prit au collet et me souleva de terre sans ménagement, en me traitant de vaurien, dans un italien très animé. Je reconnais que la scène était fort drôle, avec le recul, mais je vous assure que je n'avais plus rien du fier bretteur qu'il vous plaît d'imaginer. Quelle humiliation, morbleu! (pardon, seigneur...)

Après quelques explications, le calme est revenu et j'ai pu assurer le père Aristide de ma sincérité. Demain, il doit aller à la citadelle. Nous avons convenu qu'il s'y rendrait sous la même allure que moi, encapuchonné et discret. Il ne leur montrera sa tête que progressivement, au fil des jours. Pour ma part, je ne peux pas m'éterniser ici, malgré tout le stratagème pourrait être découvert, il ne manquerait plus que j'aille encore causer du tord à quelqu'un. Je serais tenté de penser que le père Aristide est en sécurité à l'ombre du mont Magda. Elle semble avoir adopté ce petit nouveau. Même Saint-Mars a intérêt à bien se tenir!

Le père Aristide me conseille de gagner la France par les cols et d'éviter la route de Gênes où je serais bien vite rattrapé si j'étais découvert. Or donc, lundi je serai dans la montagne et je suivrai l'itinéraire tracé pour moi par mon hôte. Avant de partir, je vais lâcher mes deux derniers pigeons, le ramier qui m'a apporté votre lettre vous retournera celle-ci, et une palombe du Béarn va apporter à tire-d'aile vos conseils de médecin avisé à mon ami Porthos. Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez aussi médecin. Je vous croyais si jeune que je n'ai pas imaginé que vous puissiez savoir tant de choses. Mais je ne m'étonne plus que dans votre monde une femme sache aussi la médecine. Il n'y a qu'une seule chose que vous ne sauriez faire, je crois, mettre Porthos au régime, quoiqu'il le dise lui-même, celui ou celle qui parviendra à le restreindre n'est pas encore né! Cela tombe bien, car si je reprends votre formule, vous n'êtes qu'un présage... Vous êtes peut être celle qui n'est pas encore née qui rendra Isaac plus raisonnable?

Prenez soin de vous, Mademoiselle, votre amicale présence rend mon voyage bien agréable.

Aramis


Cher Aramis,

Je dois vous demander humblement pardon pour tous les inconvénients que mon avant-dernière lettre vous a causés. En vérité, je suis une sotte doublée d'une bavarde et je suis aussi subtile qu'un boulet de canon! Ah! Vous êtes bien généreux de m'écrire encore. Ma foi! C'est moi qui aurais dû être secouée comme un prunier, et non vous… Je voudrais offrir toutes mes excuses au Père Aristide pour l'émoi qu'ont causé mes paroles inconsidérées, quoique je sois un peu froissée du fait qu'il a lu votre correspondance. Il ne doit pas avoir entièrement lu la missive, car la date d'envoi se pavanait sous ma signature… Je crois qu'à l'avenir, je ferais bien de ne pas commettre cette imprudence. Je ne voudrais surtout pas que par ma faute, il vous arrivât malheur. Je ne me le pardonnerais jamais.

Si vous m'aviez vue aujourd'hui... Je revenais de la bibliothèque et du marché, à pied, ma bourse en bandoulière à une épaule, un sac bourré de livres à l'autre, et les bras chargés de nourriture. J'avais l'impression d'être un mulet. Pour couronner le tout, il s'est mis à venter et à neiger… Enfin, je suis arrivée saine et sauve à la maison, mais complètement épuisée!

Le temps que les jeunes femmes de mon âge occupent en sorties ou en divertissements, je le passe, moi, à dévorer sans relâche le moindre livre éducatif qui me tombe sous la main. Non, je ne suis pas médecin, mais je m'instruis de toutes matières qui m'intéressent. Si je l'eusse été, je vous aurais expliqué en détail non seulement le régime alimentaire de Porthos, mais encore la méthode précise de massage pour son dos. Et je me suis trompée, il ne s'agit pas de chiropractie, mais de physiothérapie.

Les progrès de la science ont permis d'élargir à l'infini les horizons de la médecine moderne. Vous souvenez-vous de ces «microbes» dont je vous ai parlé, dans une lettre précédente? Cette découverte, très importante, ne représente qu'une particule dans l'océan de la modernité. Les médecins se spécialisent, de nouvelles méthodes de soin sont découvertes tous les jours, et les savants n'ont pas fini de nous étonner. Chaque membre du corps humain, si ce n'est chaque cellule, se voit consacrer une branche de la médecine. Tel médecin étudie le cerveau, tel autre, c'est le coeur, ou encore le foie, le sang, les os… Enfin, vous comprenez. Et ils ont une immense connaissance de leur spécialité. De nos jours, des interventions chirurgicales inouïes sont réalisables, par exemple, la chirurgie à coeur ouvert. Je n'aurais pas assez de ma vie pour vous décrire l'ensemble des progrès et des inventions qui révolutionnent constamment l'art de guérir autrui.

Les maladies mortelles connues de votre époque, comme la peste, sont pour la plupart enrayées aujourd'hui. Mais il en existe des nouvelles, virulentes et cruelles. Certaines sont directement imputables au comportement de l'homme. Un exemple est ce qu'on appelle le SIDA, ou syndrome d'immunodéficience acquise. Cette maladie, pour laquelle il n'existe aucun traitement, s'attaque directement à ce système naturel de défense chez l'homme, et qui est le système immunitaire. Chaque année en raison de cette maladie, des centaines de milliers de personnes meurent à travers le monde. La contagion se fait par le sang, ou, plus souvent… dans un contexte d'immoralité. Le manque de valeurs morales et la dégradation continuelle des moeurs sont en grande partie responsables de l'étendue de cette maladie, qualifiée d'épidémie mondiale. J'espère qu'un jour l'humanité ouvrira les yeux, se rendra compte de la gravité de son état, et cessera dès lors de gaspiller les précieuses ressources de la terre et de s'autodétruire.

Vous me faites dans votre lettre une description de monsieur Fouquet qui m'attendrit. Sa dévotion et sa piété sont admirables, et je préférerais le savoir ailleurs que dans ce donjon, à la merci de ce serpent venimeux, Colbert. Car, qu'il s'évade ou non, la vie de Fouquet est menacée, et je puis même dire que c'est le poison qui le terrassera. Mon coeur frémit de tristesse pour ce pauvre homme qui n'a été coupable que d'avoir de l'argent et de la générosité.

Mais toutes ses souffrances et celles de Philippe seront vengées par la postérité, dont je fais partie. Ce terrible secret que le roi veut taire à toute force retentit aujourd'hui à pleine voix partout dans le monde, et pas même le clochard dans la rue n'ignore la vérité. On se souvient du règne de Louis XIV comme d'un règne éclatant, totalitaire, et pour certaines choses admirables. Cependant, l'honneur de ce roi est irrémédiablement taché, et il est condamné, non seulement par la France ou l'Europe, mais par le monde entier. Vox populi, vox Dei.

Le Père Aristide vous a donné un sage conseil en vous donnant cet itinéraire, surtout si Saint-Mars vous a reconnu. Et cependant, je crois que personne, si ce n'est peut-être d'Artagnan, ne pourrait vous surprendre ou vous rattraper. Dans sa dernière lettre, notre ami m'annonçait sa prise victorieuse de la ville de Solebay, et, au moment où je vous envoyais cette missive si sotte qui a tant effrayé le Père Aristide, il galopait vers Paris pour annoncer en personne sa victoire au roi. Je crois que vous auriez tout votre temps pour retourner à Arette sans être importuné par personne, même en marchant à reculons!

Allez-vous pouvoir rejoindre Porthos très bientôt, où qu'il soit? Car si c'est le cas, j'aimerais bien savoir l'effet du traitement sur sa santé, pour offrir au besoin d'autres conseils. Je sais que Porthos peut se révéler très têtu, mais son bien-être dépend de son régime et de ses traitements. S'il fait l'enfant gâté, vous pourriez lui dire que la Demoiselle Marie Cassandre Lynne de Valois, duchesse de l'Agenois, souhaite qu'il guérisse rapidement et soit de nouveau capable de vous accompagner. Je crois que cela l'incitera à être plus docile…

Je ne puis m'empêcher de penser à ce pauvre homme prisonnier pour qu'un autre puisse régner. Vous aviez mille fois raison, Aramis, lorsque vous avez dit que la France se porterait mieux avec Philippe en tant que roi plutôt que Louis XIV. La nation ne se serait peut-être pas rebellée au XIXe siècle... Peut-être que la France serait toujours monarchique… Peut-être porterais-je publiquement ce titre que tout à l'heure je vous ai dit pour que vous convainquiez Porthos de se laisser soigner…

Je pense à vous à tout instant, ami, et j'espère que vous vous porterez bien. J'ai bien hâte de recevoir des nouvelles, de vous et de Porthos, si vous le voyez.

Votre amie,

Kassey-Lyn D'Agenais


Ah, Kassey, que la montagne est belle!

Ce Piémont-là est presque aussi beau que le mien, même si je préfère toujours mes Pyrénées. En quittant Penerolo, comme ils disent ici, j'ai suivi la vallée de la Chisone traversée de charmants villages comme Perosa. Je fais route à présent vers Fenestrelle et Mont Genèvre. J'espère atteindre Briançon le plus rapidement possible, mais je sens le poids des ans. Ma mule est bien chargée et j'ai dû beaucoup marcher. Au sommet de ce col, je me suis reposé, j'ai regardé la vallée éclairée de toutes les couleurs des feuillages d'automne. C'est bon d'être vivant et de pouvoir regarder encore la magnificence de la nature. Sur une pierre blanche, une vipère prenait un dernier rayon de soleil avant d'aller hiverner. Vous dites que la saison change, que le printemps arrive? Eh bien moi, je sens l'hiver venir à travers ces petits matins gelés. Mais sous le soleil de midi, il fait encore bon par moments. Nous sommes à la mi-octobre et je dois me hâter de quitter ces montagnes où le voyage risque de devenir un peu trop frais pour mes vieux os! Étrange n'est ce pas, que vous vous situiez au printemps, vous qui êtes au printemps de votre vie, alors que je me trouve en automne, moi qui suis à l'automne de ma vie.

Au moment où j'allais repartir, un pauvre pigeon affolé s'est jeté sur moi. Au-dessus de ma tête, un cri strident s'est fait entendre. Un rapace déçu reprenait son envol après avoir interrompu son piquet. Ah ça! Présomptueux faucon, me prends-tu pour ton déjeuner? J'ai serré le volatile dans mes mains et je sentais son coeur battre la chamade. Petit chanceux, va! Ce pigeon me fait penser à l'histoire que vous m'avez racontée, l'oiseau malade sur le banc enneigé. Mon pigeon à moi s'est bien remis. Tant mieux, car il est l'un des messagers de Dialogus. Il porte une bague rouge et sa cartouche est pleine. Encore un message de vous! Je ne sais si le temps passe à la même vitesse pour vous que pour moi. Je ne connais Dialogus que depuis cinq semaines, pratiquement la veille de mon départ du Béarn. J'ai l'impression que vous êtes aussi leste à dégainer votre plume que d'autres leur épée! Mais je ne m'en plaindrai pas. Ainsi ai-je des nouvelles fréquentes de mon guide du futur, cela m'oblige à prendre le temps d'écrire, ce que j'aime faire. Cela me fait penser que je n'ai jamais autant communiqué avec mes propres enfants qui ne savent pas grand chose de leur père, alors que je le fais si naturellement avec une demoiselle qui aurait pu être ma fille si elle n'était en 1669 encore qu'un lointain présage. Vous dites que nous sommes séparés par une barrière infranchissable? Je prétends le contraire. Nous croisons tous les jours des gens que nous voyons, que nous pouvons toucher, les connaissons-nous pour autant? Est-ce si regrettable que nous ne puissions jamais nous rencontrer? Non, croyez-moi, c'est mieux ainsi.

Vous m'apprenez une chose dont je me doutais assez. Monsieur Dumas a quelque peu «romancé notre vie! Je me demande quelle mort il m'a choisie (Seigneur, pas un suicide, j'espère...), je ne connais que celle de Porthos, un peu anticipée! Voyez-vous, je ne sais pas ce qu'il peut vous arriver en 2006 et vous ne savez pas ce qu'il va m'arriver en 1669. Moi non plus d'ailleurs. Cette délicieuse incertitude, c'est cela la vraie vie. Réjouissons-nous. Nos courriers se croisent dans un même instant présent et c'est déjà beaucoup!

Vous m'avez envoyé un portrait de vous en vous décrivant, et je connais à présent la façon dont vous vous habillez. Il semble qu'il n'y ait pas vraiment de mode en votre temps. Les sociétés les plus décadentes adoptent généralement des usages vestimentaires qui choquent les anciens. J'ai lu autrefois des textes latins sur ce sujet. La Rome impériale était si décriée comparée à la vertueuse Rome républicaine...Cette égalité dont vous me parlez déteint sur les vêtements des gens. Les femmes et les hommes s'habillent pareillement et les hommes riches et pauvres s'habillent tout aussi tristement. Au XVIIe siècle, l'habit fait le moine, voyez-vous. Il est très important de s'habiller de façon fastueuse pour affirmer son rang. Les belles femmes portent des décolletés parfaitement engageants. Quant au tiers, il s'habille de noir, de gris et de marron, et porte... des pantalons. Et vous venez de m'écrire que tout le monde s'habille ainsi! Ce n'est guère étonnant, et je dois me faire une raison. Ne m'avez-vous pas dit que la noblesse n'existait plus? L'égalité entre les hommes est sûrement une noble idée, mais fichtre! Quel ennui!

Le portrait que Dialogus donne de moi est paraît-il assez flatteur: moi, il y a une trentaine d'années.... Mes cheveux étaient blonds autrefois, aujourd'hui ils sont de toutes les couleurs: châtains-blonds-gris-blancs. Je les porte mi-longs et ils sont restés au naturel frisés. Cela m'évite de mourir de chaleur sous une perruque. Mes yeux sont restés verts et j'ai presque gardé ma taille de jeune homme, au prix d'un mode de vie assez spartiate. Je mange peu, je dors peu, je fais beaucoup d'exercice. Je suis né, en réalité, le 17e jour du mois de février de l'an de grâce 1616. Et c'est mon père qui a pris La Rochelle....

Je vous salue, gente Demoiselle, et calmez, je vous en prie, toutes vos inquiétudes. Tout va bien. J'espère qu'il en est de même pour vous dans votre vie de tous les jours

Amitiés,

Aramis