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écrit à

   


Aramis

     
   

En quelle année?

    Le 15 février 2006

Bonjour Monsieur Aramis,

Depuis que j'ai découvert Dialogus, j'ai eu l'occasion d'écrire à monsieur D'Artagnan, qui a bien voulu me répondre. Il y a déjà un moment que je voulais vous écrire, mais en vérité, je ne savais trop comment vous aborder. Vous avez vécu tant d'aventures, connu tant de gens! J'ai lu et relu le récit de vos péripéties rapporté par monsieur Dumas si souvent que parfois j'ai l'impression de vous connaître.

Vous avez exprimé le désir de connaître davantage les caractéristiques de mon époque (je sais cela parce que Dialogus publie la correspondance reçue, et que j'ai eu l'honneur de voir certaines de vos lettres). J'ai été surprise de le savoir, d'autant plus que peu de gens du passé manifestent ce goût de connaître le mode de vie du XXIe siècle. Il y a tant à dire, ma foi! Cela peut prendre des jours et des jours. Mais c'est très bien ainsi, puisque l'occasion m'est donnée de pouvoir correspondre avec vous.
Je puis commencer par vous avertir que les choses ont immensément changé à mon époque. Les affaires politiques, les moeurs, les valeurs, la technologie... Des choses qui semblent impossibles pour vous et qui sont devenues banales. Un seul exemple. L'année avant la naissance de ma mère, les hommes ont marché sur la lune pour la première fois! Je peux sans peine imaginer votre surprise en lisant ces quelques mots. Le progrès de la science permet aujourd'hui des merveilles, mais engendre aussi autant de corruption. Et à mon grand regret, les valeurs qui règlent votre temps ont à peu près disparu. L'honneur et la loyauté ont fait place à la lâcheté, les hommes sont conduits par la recherche constante des richesses et du pouvoir. Vous qui êtes un gentilhomme, un homme de parole et d'honneur, ne pouvez imaginer frapper un ennemi par derrière. Aujourd'hui, ce n'est non seulement dans le dos que les ennemis se frappent, mais encore ils se mettent souvent à plusieurs contre un seul pour le faire.
Je n'en dirai pas plus dans cette lettre. Je m'imagine sans peine votre réaction en la lisant. Je ne suis qu'une jeune femme et, cependant, j'ai un sang plus vif que bien des hommes de mon époque. Ma parole vaut ma vie et je m'efforce de mener une existence droite et honorable. Cela, votre histoire me l'a enseigné.

J'espère que cette lettre vous a plu. Si vous le voulez bien, je continuerai à vous décrire mon époque, avec davantage de détails. En attendant votre réponse, je vous prie d'accepter, Monsieur Aramis, mon amitié la plus sincère.

Kassey-Lyn D'Agenais

P.-S. Pourriez-vous me dire de quelle année vous écrivez?



Mademoiselle d'Agenais,

Qu'il me soit permis de vous dire à quel point votre lettre a touché le vieux bretteur que je fus, et que je suis peut-être encore...

Les choses que vous m'apprenez sont si surprenantes et si désespérées. Qu'est-il donc arrivé à l'humanité dans votre futur si lointain? Les forces du mal ont-elle pris possession de l'esprit humain, annihilant la compréhension, la tolérance, la fraternité, la compassion au fond du coeur des hommes? Vous l'avez dit, j'ai dans ma vie vécu tant de choses, que je croyais que les malheurs de mon siècle finiraient par s'adoucir dans un avenir plus ou moins proche, que les enfants en bas âge ne seraient plus si souvent enlevés à l'amour de leur mère, que les mères épuisées par leurs couches ne seraient plus ravies à l'amour de leurs maris, que les infirmes ne seraient plus obligés de mendier à la sortie des églises pour un morceau de pain, que la peste et la famine ne frapperaient plus les Provinces épuisées par des guerres interminables. J'espérais qu'un jour les jeunes filles comme vous pourraient sortir de leur maison et se rendre en société sans avoir besoin de gardes armés pour les protéger. A vous lire, rien n'aurait changé, si ce n'est que pour son malheur, l'humanité aurait perdu en plus tout sens de l'honneur...

Et pourtant, un an avant la naissance de Madame votre mère, les hommes auraient marché sur la lune... Ce n'est pas cela qui m'étonne le plus. Laissez-moi vous conter un souvenir que la conquête de la lune éveille en moi. Au siège d'Arras en 1640, je fus blessé comme beaucoup d'autres, comme d'Artagnan et Porthos. J'ai perdu aussi quelques-uns de mes bons amis dans cette boucherie. Toujours est-il que je me suis retrouvé à l'arrière, transpercé d'un coup de mousquet, avec un chirurgien qui me comprimait les côtes pour arrêter l'hémorragie. À côté du lit où je récupérais quelques forces, un jeune homme de deux ou trois ans mon cadet fut emmené. Il s'appelait Savinien Cyrano de Bergerac, et n'avait pas l'accent malgré son nom de chez nous. Il avait pris une balle dans la gorge mais il s'en est sorti. Il passait son temps à écrire. Ses camarades vantaient sa bravoure inouïe, il était capable disaient-ils, d'abattre à lui seul soixante hommes avec sa seule épée. Mais ils étaient Gascons, cadets de Casteljaloux, donc prompts à exagérer un peu. Pourtant en parlant avec ce jeune homme, j'eus vite la conviction que c'était quelqu'un de peu ordinaire, courageux à l'extrême mais méprisant la guerre. Il n'avait qu'un plaisir: lire et écrire et il écrivait des choses par trop extraordinaires. Comment par une équipée extraordinaire, des hommes iraient sur la lune. Poétique sélénite... Il serait si heureux de savoir que vous l'avez fait! Y retournez-vous souvent depuis? La lune est-elle habitée? Les mers que l'on y voit à l'oeil nu sont-elles poissonneuses? Est-il possible que l'humanité capable d'un tel exploit n'obéisse qu'à la fourberie? Il faut bien avoir un idéal pour réaliser des choses aussi extraordinaires que le rêve de feu mon compagnon Cyrano.

En ce qui concerne la politique, les moeurs, la corruption, je ne voudrais pas être trop critique envers mon temps, mais je ne peux que vous rappeler quelques-uns des événements de mon siècle et du précédent qui ne font que dire à quel point mon époque est catégorique, rude et sans nuance. Sous Charles IX, Catherine de Médicis laissa faire un massacre la nuit de la Saint-Barthélemy. Par une opération préméditée et bien préparée, des assassins frappèrent partout en France et simultanément en immolant des milliers d'hommes, femmes et enfants qui n'avaient d'autre tort que d'être protestants. Plus tard, pour se débarrasser d'un rival, Henri III envoya des assassins au duc de Guise non sans l'avoir rassuré sur son avenir, juste avant de le faire tuer. Louis XIII, aussi juste soit-il, n'agit pas autrement avec Concini. Louis XIV ne s'y est pas pris plus ouvertement avec Fouquet mais notez bien qu'il n'a pas pu le faire assassiner de la même manière, car les pratiques commencent à évoluer. Colbert a même fait prendre un édit pour limiter les tortures inutiles ou trop archaïques (mais bien sûr, les autres tortures continueront à être pratiquées, rien n'excite plus le peuple qu'un vaurien roué vif). En ce qui concerne les finances de l'État, j'ai toujours vu les intendants s'en mettre plein les poches, même le grand Richelieu, et je ne vous parle même pas de Mazarin, passé docteur en corruption, et de Colbert son disciple méritant. J'ose vous dire, sans rire, que le surintendant Fouquet était meilleur ministre pour le peuple.

Vous me parlez de progrès de la science, j'aimerais en savoir plus sur ce sujet. Dans quel domaine la science a-elle progressé le plus? Vous me parlez de technologie. C'est un mot que je ne connais pas si ce n'est par ses racines grecques. De quoi s'agit-il exactement?

Enfin, je voudrais adoucir votre sentiment vis à vis de votre époque qui vous semble si dure. Il me semble que vous êtes le fruit de votre temps et pourtant, vous n'êtes pas une personne sans honneur et sans idéal. C'est donc que ces qualités n'ont pas complètement disparues. D'autres personnes sur Dialogus ont dit leur attachement à ces valeurs. C'est donc que tout espoir n'est pas perdu. Nous étions des jeunes gens courageux, mais notre sens de l'honneur poussé à l'extrême nous poussait quelquefois à faire des choses stupides, comme de transpercer sans autre forme de procès un présomptueux qui nous avait regardé de travers ou qui avait osé regarder la même femme. À côté de cela, nous étions tous prêts au sacrifice suprême pour que la reine garde le sourire, pour que le roi puisse décocher un sourire vainqueur au cardinal, pour que notre capitaine soit fier de nous. C'était peut être donner bien peu d'importance à la vie humaine, même la nôtre.

L'amitié d'une jeune fille sincère ne se refuse pas, d'autant plus que si vous n'étiez femme, je dirais que vous êtes gentilhomme, vous en avez le coeur. Je lirai vos lettres avec plaisir si vous m'écrivez encore et j'y répondrai avec le même sentiment. En attendant, croyez bien qu'en suivant un droit chemin il est possible d'agir sur le monde, fussions-nous une goutte d'eau dans l'océan.

Bien à vous, demoiselle Cassey-Lyn,

Aramis,

21 septembre 1669




Cher Monsieur Aramis,

J'ai accueillie votre prompte réponse avec beaucoup de joie et aussi un brin de culpabilité. Je vous ai fait voir un futur noir et irrécupérable, et je m'en veux fortement. Vous avez raison de me rappeler qu'il existe encore parmi les gens de mon époque des personnes pour qui l'honneur a de l'importance, car sans cela Dialogus n'existerait probablement pas. J'ai l'immense privilège de pouvoir discuter avec des gens qui ont mené une vie que j'admire et que je cherche à imiter, et tout ce que je trouve à vous écrire, se sont des misères. Je dois absolument m'en corriger! Je vais tenter de redresser quelque peu l'image de mon époque que je vous ai fait voir dans ma dernière lettre.

À vrai dire, tandis que je vous écris cette lettre et que je médite à tout ce qui existe aujourd'hui, je ne sais par où commencer. Je vous ai parlé de merveilles, et c'est le cas. D'abord, les gens d'aujourd'hui ont accès à toute connaissance qu'il leur plairait d'acquérir. L'instruction n'est plus l'apanage des gens d'Église ou de l'aristocratie. Partout fleurissent des établissements scolaires fréquentés par des enfants dès l'âge de cinq ans. Depuis cet âge jusqu'à 17 ans, en moyenne, on nous enseigne, augmentant le niveau de difficulté académique à chaque année qui passe. On nous apprend le français, l'anglais, les mathématiques et les sciences telles que les sciences physiques, l'écologie, la biologie. Nous voyons également l'histoire (personnellement, il s'agit là d'une matière que j'affectionne particulièrement), la géographie, les sciences économiques et un cours particulier appelé Enseignement moral, destiné à inculquer des valeurs et des normes de conduite. Par ailleurs, nous pouvons choisir entre une multitude de matières non obligatoires, mais aussi agréables, telles que le droit, les arts musicaux et dramatiques ainsi que la peinture, la sculpture, la broderie, et j'en passe. Nous apprenons à nous servir des outils inventés à notre époque, et que je vous décrirai volontiers si vous désirez les connaître.

Bref, à la fin de cette formation, les jeunes gens reçoivent une certification et peuvent dès lors se trouver un métier qui correspond à leurs affinités. Ou alors, ils peuvent continuer à suivre des cours, qui consistent en une formation avancée et qui permettent encore davantage de réalisations. Ainsi, ils apprennent à devenir des professeurs, des médecins, des chirurgiens, des avocats, des astronautes (ceux-là sont ceux qui vont sur la lune... Malheureusement, je n'ai pas la chance d'être parmi ces gens-là, et par conséquent je n'ai jamais posé le pied sur le sol lunaire. Cependant, j'ai eu l'occasion d'en voir des images fort détaillées, et je vous le décrirai si tel est votre désir.)... Ma foi! Si je devais vous énumérer tous les métiers qui existent aujourd'hui, vous ne voudriez probablement plus m'entendre!

Dans votre lettre, vous avez exprimé votre inquiétude quant à la sécurité des femmes qui sortent en société. Je puis vous rassurer sur ce point : Je n'ai nul besoin de garde armée pour sortir de chez moi. Si les méchants d'aujourd'hui sont devenus fort traîtres, ils sont également devenus pour la plupart fort lâches, et n'ont garde d'attaquer une femme en pleine rue... D'ailleurs, malheur à qui tenterait de me blesser, moi, ou quiconque de mes amies! Je suis assez forte et agile, et à défaut, je possède d'excellentes cordes vocales. Mais habituellement, si on résiste fermement, de tels hommes se découragent et s'enfuient sans demander leur reste. Je puis aussi vous dire que les gens aujourd'hui ne s'arment plus pour marcher dans la rue, et que l'épée est désormais un outil sportif plutôt qu'une arme.

Je vois également avec plaisir que vous avez connu Monsieur de Bergerac, et qui, tout comme vous avec vos amis, a eu la chance d'avoir une histoire qui lui est consacrée. Il s'agit d'une pièce de théâtre fort romantique (je rougis en vous écrivant ces quelques mots...) et qui raconte l'histoire d'un poète gascon avec un très grand nez (si, si!). Il est amoureux de sa cousine mais n'ose lui avouer cet amour à cause de son apparence. Il ne s'agit probablement pas de la même personne, mais je vous livre ici tout de même une ballade que son sosie de théâtre a composé alors même qu'il se battait en duel. Vous sachant vous-même poète et fort agile à l'épée, je suis certaine que cela vous plaira.

CYRANO : Ay !..
LE VICOMTE : Qu'avez-vous?
CYRANO : J'ai des fourmis dans mon épée !
LE VICOMTE, tirant la sienne : Soit !
CYRANO : Je vais vous donnez un petit coup charmant.
LE VICOMTE, méprisant : Poète !...
CYRANO : Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu'en ferraillant je vais- hop ! - à l'improvisade,
Vous composez une ballade.
LE VICOMTE : Une ballade ?
CYRANO : Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
LE VICOMTE : Mais...
CYRANO, récitant comme une leçon : La ballade, donc, se compose de trois couplets de huit vers...
LE VICOMTE, piétinant : Oh !
CYRANO, continuant : Et d'un envoi de quatre...
LE VICOMTE : Vous...
CYRANO : Je vais tout ensemble en faire une et me battre, et vous touchez, monsieur, au dernier vers.
LE VICOMTE : Non !
CYRANO : Non ? (déclamant)
"Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !"
LE VICOMTE : Qu'est-ce que ça, s'il vous plaît ?
CYRANO : C'est le titre.
LA SALLE, surexcitée au plus haut point : Place ! -Très amusant ! -Rangez-vous ! -Pas de bruits !
CYRANO, fermant une seconde les yeux : Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis.
(Il fait ce qu'il dit, à mesure.)
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l'abandon,
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmydon,
Qu'à la fin de l'envoi je touche !
(Premiers engagements de fer.)
Vous auriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vous larder, dindon ?...
Dans le flanc, sous votre maheutre ?...
Au coeur, sous votre bleu cordon ?...
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément... c'est au bedon,
Qu'à la fin de l'envoi je touche.
Il me manque une rime en eutre...
Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
C'est pour me fournir le mot pleutre !
- Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don :-
J'ouvre la ligne,- je la bouche...
Tiens bien ta broche, Laridon !
A la fin de l'envoi, je touche
(Il annonce solennellement)
ENVOI
Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j'escarmouche,
je coupe, je feinte...
(Se fendant.)
Hé ! là donc
(Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
A la fin de l'envoi, je touche.

Je puis vous dire que, lisant cette ballade pour le moins hardie, j'étais parcourue de frissons! J'eusse aimé en être témoin, de cette scène, si elle avait eu lieu en réalité.

Je vois que ma lettre s'allonge rapidement, et je ne voudrais pas trop vous ennuyer. Il y a tant d'autres choses de mon époque que j'aimerais vous décrire, et je continuerai dans les prochaines lettres. Cependant, si vous me le permettez, je serai quelque peu discrète en ce qui concerne la politique mondiale, d'abord par souci de neutralité chrétienne, et ensuite pour éviter de vous décevoir. Mais je vous donnerai le plus d'information que je pourrai si vous le désirez.

Lorsque j'ai vu la date de votre dernière lettre, j'ai pris conscience de votre titre. Je crois qu'au moment où vous me parlez, vous êtes duc et ambassadeur d'Espagne. J'ai craint avoir été fort impolie de négliger d'employer votre titre... À mon grand regret je suis fort ignorante du protocole auquel vous êtes habitué. Si vous vouliez bien me dire de quelle manière vous aborder, la prochaine fois je saurais palier à ce manque. Je termine là-dessus cette lettre, vous remerciant encore de votre bonté et de votre amitié. En attendant votre réponse, je demeure

Votre toute dévouée,

Kassey-Lyn D'Agenais
Le 19 février 2006



Chère Mademoiselle d'Agenais,

Voilà une lettre qui me réjouit le coeur! Cette pièce de théâtre consacrée à Cyrano semble bien parler du même homme. Il aurait pu, tout en parades et en ripostes, décocher de tels vers à son adversaire car il savait être à la fois talentueux et drôle. À la fin de l'envoi, je touche! J'aurais aimé la placer moi-même! Je reconnais bien là le Cyrano que j'ai connu et maintenant que vous me le dites, je me rappelle qu'il avait effectivement un grand nez. Mais honnêtement, ce genre de détail passait inaperçu, car c'est par son esprit que cet homme brillant séduisait ses pairs... et, le connaissant, je doute qu'il se soit beaucoup intéressé à sa cousine. Il appréciait les femmes, mais pas comme nous autres, mais restons-en là, ce n'est point le genre de conversation qu'il sied d'avoir avec une jeune dame.

Je me réjouis que l'éducation des jeunes (et des jeunes femmes?) ait pris tant d'importance en votre temps. Est-ce possible que le tiers y accède aussi bien que la noblesse? Si cela est vrai, alors il ne doit rien rester de la société ancienne. Je crois que l'ignorance fait le lit de la peur, de la haine, de la misère. Je ne veux pas faire de reproche à l'Église à laquelle je dois beaucoup, mais est-ce possible de se contenter de regarder le peuple mourir de faim en lui promettant qu'il sera premier au paradis une fois délivré par la mort ? Je me demande alors ce que nous avons fait de l'enseignement des Évangiles, de la charité, du partage, de la tolérance. Je me suis demandé à quoi pouvaient penser tous ces gens qui répètent sans comprendre des mots latins et qui croient sans pouvoir jamais le vérifier tout ce que le clergé... enfin, tout ce que nous leur disons. Tout ce que mes ancêtres ont connu, guerres de Religion, croisades, rien de cela n'aurait été possible, car le peuple, en connaissance de cause, se serait révolté. C'est bien cela, n'est-ce pas, depuis que vous êtes devenus savants, vous vous êtes révoltés?

Cette conversation avec vous me trouble infiniment. Je ne trouverai pas la tranquillité d'esprit en apprenant à connaître votre siècle. Mais la curiosité me tenaille et je doute aussi face à mes anciennes certitudes. Que Dieu me pardonne. Je frise... non, je suis en pleine hérésie. Mais je n'en suis pas à une contradiction de plus. J'aurai passé ma vie à chercher quelque chose que je n'ai jamais trouvé. Soyez discrète Mademoiselle, sur ce que je vous dis là. Que ces mots ne retournent jamais à mon siècle, ou je suis un homme mort. (Je compte sur votre discrétion aussi, Monsieur Dumontais, comme promis!). De votre côté, Mademoiselle, vous me dites que vous devez rester discrète, par «neutralité chrétienne», mais en même temps, vous me dites que la politique est mondiale... Mondiale? Mais comment est-ce possible? Je ne comprends pas davantage en quoi la neutralité doit être chrétienne. Je croyais que c'était un privilège des treize cantons...

Je perçois confusément que vous ne me dîtes pas tout, parce que comme moi, il y a des sujets que normalement vous n'êtes pas autorisée à aborder. J'espère que ma réaction à toutes ces nouvelles du futur ne vous effraie pas. Je suis sincèrement heureux que l'obscurantisme recule, que vous puissiez sortir, sans arme, en toute sécurité dans votre ville, que vous appreniez tant de choses si utiles, je vous envie en vérité. J'ai étudié le latin, le grec, la théologie, les auteurs anciens dont plusieurs étaient à l'index (raison de plus pour les lire!), les langues vivantes pendant nos missions, l'anglais, l'espagnol... Mais jamais je n'ai eu la chance de pouvoir étudier autant de matières que celles qui vous sont proposées. La jeunesse de votre temps a infiniment de chance. J'espère qu'elle le sait.

Vos lettres sont de précieuses perles, elles sont en quelque sorte la Gazette du futur. J'espère que vous ne vous lasserez pas de sitôt de m'envoyer vos si incroyables nouvelles. Parlez-moi de la «technologie», cette science mystérieuse qui semble avoir de l'importance pour vous. Si vous en avez le droit, parlez-moi de ce en quoi vous croyez.

Je vais à présent prendre congé de vous en espérant que cette lettre ne vous aura pas trop lassée. Demain, je repars en mission, en tant qu'Aramis, pour la France et secrètement. Hier encore, j'étais en Espagne où l'on me fait l'honneur de croire que je suis le Duc d'Almada mais nous savons bien, vous et moi, qu'aucun Duc ne peut tomber du ciel l'espace de quelques années. Dieu que ma vie est compliquée! Appelez-moi Aramis, qu'il n'y ait point de protocole entre nous. Je suis, je n'ai jamais été un autre qu'Aramis.

Bien à vous, Mademoiselle Kassey-Lyn

Aramis




Cher Aramis,

Vous avez terminé la lettre précédente en me disant votre crainte de me lasser. Ah! Je vous prie fort de croire que vos lettres sont au contraire très bien accueillies. Vous désirez connaître davantage mon époque, et moi je n'ai de souhait que de satisfaire votre curiosité. Vous pouvez sans craindre de me lasser me poser toutes les questions qui pourraient vous traverser l'esprit, et j'y répondrai toujours au mieux de mes connaissances et avec tout mon coeur.

Vous m'apprenez que vous partez de nouveau en mission en France. Je souhaite de tout coeur que votre voyage se fasse sans encombre et surtout sans danger. Cela m'inquiète, mais je vous sais brave et vaillant. Croyez-vous que nous puissions toujours correspondre malgré le fait que vous voyagez? Vos lettres me sont très chères et je garde chacune d'elles comme une pierre précieuse.

Je dois d'abord m'excuser pour le fameux mot «technologie», mot qui ne fait son apparition dans la langue que dans les années 1800... Comme vous le savez sans doute déjà, l'origine étymologique de ce terme vient du grec «technê» qui signifie art, et de «logos» qui signifie science. J'ai trouvé une définition qui pourrait vous éclairer un peu plus que si j'avais tenté de vous l'expliquer à partir de mes propres connaissances. Voici donc:

«Pourquoi a-t-on recours au mot «technologie»? "De deux mots, il faut choisir le moindre", disait Valéry. Or, il existe un mot, qui est moindre que «technologie» et qui signifie la même chose: «technique». Pourquoi recourir au «logos», qui signifie science alors que le mot «technê» qui signifie art est une racine grecque dont notre mot «technique» n'a pas à rougir et qui, en outre, permet de distinguer les applications de la science elle-même?

Le mot «technique» a un sens clair, proche de celui du mot «méthode»: il y a une technique du violon, il y a une technique du béton. Comme le rappelle Jacques Ellul, on commet déjà l'erreur d'employer le mot «technique» à la place du mot «machine» ou «machinisme». Pourquoi ajouter à la confusion en employant le mot «technologie», encore plus général, à la place du mot «technique»?

Parmi les explications qu'il faut retenir, il y a l'influence de l'anglais, mais les mots anglais ayant, en l'occurrence, les mêmes racines grecques que les mots français, la même question se pose à leur sujet: pourquoi ne pas choisir le moindre?

C'est, semble-t-il, l'Américain John Bigelow, professeur à l'université Harvard, qui a lancé le mot «technologie» au milieu du XIXe siècle. Le mot technologie, dans le sens qu'on lui donne depuis lors, désigne la technique en tant que fondée sur la science moderne, par opposition aux techniques traditionnelles, celles du violoniste ou du peintre par exemple, qui étaient d'origine empirique. Mais à ce sens qui justifie peut-être la substitution du mot «technologie» au mot «technique» dans certains cas s'en ajoute un second, qui est proprement religieux: chaque fois qu'on utilise le mot «technologie», on annonce le Paradis sur Terre et on adresse une prière à l'Homme, maître et souverain de la nature. Il s'agit d'une parole sacramentelle.»

Je tenais à m'excuser si mes premières lettres ont paru quelque peu... discrètes. Je brûle de tout vous dévoiler, et cependant, je ne veux pas vous inonder de trop de nouveautés. Déjà même vous croyez faire de l'hérésie. Je voudrais vous rassurer sur ce point: vous n'êtes et ne serez jamais un hérétique pour avoir voulu apprendre! Si Dieu nous a offert le libre arbitre, c'est pour que nous choisissions de Le servir avec notre coeur et aussi avec toute notre tête. C'est un choix éclairé que nous faisons, parce que nous montrons par là non seulement notre foi, mais aussi notre désir sincère d'apprendre à connaître la volonté divine. D'ailleurs, Dieu nous invite lui-même à apprendre. Si vous avez la Bible (allons, je divague, vous l'avez assurément!), vous pouvez trouver cela dans l'Évangile selon l'apôtre Jean au chapitre dix-sept, verset trois. En français, cela se dit ainsi: «Ceci signifie la vie éternelle: qu'ils apprennent à te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.»

Êtes-vous quelque peu surpris de mes connaissances bibliques? Je vous prie de ne pas vous inquiéter: je ne suis pas une hérétique, et non, je ne suis pas une protestante non plus! À vrai dire, je lis la Bible tous les jours depuis ma plus tendre enfance. Aujourd'hui, la Parole de Dieu est accessible à tous, tout comme les sciences et les notions que l'on nous apprend et dont je vous ai parlé dans ma lettre précédente. En contrepartie, le latin n'est plus enseigné et est devenu une langue fort désuète (à mon grand regret, car si je la connaissais, je pourrais plus facilement apprendre l'italien, l'espagnol et le portugais).

Lorsque je vous parle de politique mondiale, c'est parce qu'aujourd'hui nous avons une connaissance immensément plus vaste de ce qui se passe partout dans le monde. Comme vous l'avez dit, tout a tellement changé. Mais parler de ces changements prendrait des pages et des pages, et je vais devoir étirer le tout sur plusieurs lettres. Que diriez-vous que nous établissions un «programme» pour aborder toutes ces choses une à la fois? Je vous propose ceci :

1. La qualité de vie moderne

2. La «technologie» (l'architecture, les moyens de transport, etc.)

3. Les valeurs sociales, économiques et culturelles modernes (la politique aussi)

4. Les progrès dans les sciences et dans la médecine

5. Les divertissements et les sports modernes

Je crois que c'est là un fort bon début. Qu'en dites-vous? Je crois que dans quelques semaines, vous n'aurez rien à envier aux savants de votre époque, et vous pourriez vous faire passer pour visionnaire, si vous le souhaitiez! Ah! Je plaisante, car je sais que vous ne pourriez, sous peine de passer pour ce que tout à l'heure vous craigniez, parler de ce que je vous apprends du futur. Et c'est dommage, car la sagesse et la connaissance peuvent beaucoup de choses, lorsqu'employées à bon escient.

Pardonnez-moi si je suis indiscrète, mais pourrez-vous voir monsieur D'Artagnan lorsque vous serez dans le Royaume de France? Si cela vous est possible, pourriez-vous lui transmettre mes salutations? Depuis un moment déjà que j'espère une réponse de sa part. Il doit être très occupé.

Il se fait fort tard, chez moi, alors je dois ainsi conclure cette lettre. Vous m'avez permis de vous appeler Aramis, vous pouvez de même utiliser mon prénom si vous le désirez. Il a une signification grecque que j'aime beaucoup. Il signifie «Messagère qui aide l'humanité». J'espère seulement être à la hauteur de mon rôle de «messagère du Futur».Entre temps, je vous souhaite un beau voyage, et je demeure,

Votre toute dévouée,

Kassey-Lyn

Mademoiselle Kassey -Lyn, chère messagère
 
Votre prénom est le meilleur des présages, mais tellement inhabituel...si c'est un nom de baptême. Sachez toutefois qu'Aramis n'est pas mon prénom. Je me nomme Henri mais en vous révélant cela, je me rends compte que ce prénom m'a bien peu servi en société, seulement à titre très privé. Aramis est mon nom de guerre. Je l'ai simplifié ainsi pour me différencier de mon père et mon grand père  et de tous mes aïeux qui se sont distingués sur moult champs de bataille sous le blason  de la famille Aramitz depuis... Je ne sais, peut être quatre siècles...
J'avais envie d'être moi-même et seulement moi-même, et comme mon père servait  dans la même compagnie en tant qu'officier, j'étais vite devenu «le fils d'Aramits» et cela me déplaisait fort. Mes amis parisiens avaient tendance  à manger la fin des mots et m'ont vite amputé ce "t" symbole d'une ascendance pesante.  Ainsi je suis devenu le seul et l'unique Aramis de chez Aramitz!
 
Votre longue lettre m'en apprend déjà beaucoup sur vous. Vous êtes fort généreuse d'accepter de m'instruire sur les temps futurs. Vous ne comptez ni vos heures, ni votre peine pour me satisfaire  et je ne pourrai jamais vous en remercier que par un tout petit mot : merci. Et soyez rassurée sur le fait que nous puissions toujours correspondre. Je voyage présentement par une chaise de poste. C'est un mode de transport de grand-père me direz-vous, sûrement m'imaginiez-vous galopant sur un cheval fougueux à travers les dangereuses routes de France hérissées de malandrins et d'espions à la solde de l'ennemi ? Hélas, il y a seulement vingt ans, je passais encore ma vie debout sur mes étriers et j'enrichissais annuellement ma collection de blessures, balafres et autres estafilades récoltées pour une malencontreuse tendance à me mouvoir en un milieu infesté d'armes de tous types, piques, épées, dagues, pistolets, mousquets, fusils... Aujourd'hui, je m'économise. Là où je vais, je voyage par la poste tant que les chemins sont praticables, déguisé en bourgeois, je n'ai absolument l'air de rien et surtout pas de ce que je suis. J'ai amené avec moi une cage où cohabitent quelques pigeons voyageurs. Plusieurs d'entre eux connaissent le chemin de Dialogus. Ils vous porteront mes plis et me porteront les vôtres. Derrière tout cela, il y a sûrement de la «technologie»... du moins, je le présume !
 
En lisant votre définition du mot «technologie» je me doute que la compréhension de quoi que ce soit va m'être difficile. Alors que je réussis à percevoir avec un peu de peine ce qu'est la «technique», je constate que je ne sais pas qui est Valery ou Jacques Ellul, ni ce qu'est un violon ou le béton. Si je comprends le mot machine, je peine à saisir ce qu'est le «machinisme», rassurez-moi, ce n'est pas un mot français, comment faire rimer quoi que ce soit avec un mot pareil... La définition renvoi au XIXe siècle qui pour moi n'est qu'un coin de ciel complètement noir, sans étoiles. A cause de la façon dont s'achève ce paragraphe, je ressens déjà d'instinct une certaine hostilité pour ce siècle 19. Ont-ils vraiment cru que l'homme était maître et souverain de la nature, que la «technologie» apporterait le paradis sur terre,  comme une prière  adressée à l'homme qui se prend pour Dieu? Et vous, deux siècles plus tard, le croyez-vous toujours?
 
Mademoiselle,  ce n'est peut être pas moi, après tout,  l'hérétique... même si mon histoire personnelle me chuchote le contraire à l'oreille. Je n'ai jamais cru que la soif de s'instruire soit un blanc-seing pour pactiser avec le Malin, à son corps défendant.  Ma remarque dans ma lettre précédente portait plutôt sur le rôle de la religion pour le bonheur ou plutôt le malheur des peuples. Pour un homme de mon temps, croyez bien que ce genre de pensées est insoutenable. De même, ce que vous me dites soulève un voile déjà sur votre société. Vous connaissez la Bible, tant mieux, mais vous semblez davantage croire en ce que fait l'homme qu'en l'esprit qui est en lui, l'esprit de l'homme, l'esprit du fils de l'homme, l'esprit de Dieu. C'est en nous, pas dans les livres, pas dans les théorèmes, pas dans les versets, pas dans nos icônes, seulement en nous, mais il faut quelquefois plus d'une vie  pour apercevoir une toute petite lueur tout au fond de son coeur ...
 
Mais cela n'empêche pas d'étudier, voir, comprendre, tout est codé, tout est caché. Je n'ai jamais cru qu'apprendre puisse nuire à la recherche d'une certaine spiritualité, bien au contraire. On ne cesse jamais d'apprendre, jusqu'à la fin de sa vie. Rien ne vous empêche d'étudier le latin, même dans vingt ans. Mais ne partez pas avec l'idée que vous savez d'avance ce que vous allez trouver. Prenons l'exemple du latin...Vous allez peut être découvrir que cette langue (universelle!) vous aide à mieux comprendre le français, la façon dont les phrases se construisent, dont les idées se mélangent subtilement au tournant d'un détail étymologique. Puis, vous allez vous demander pourquoi l'allemand, langue si différente, adopte une logique de construction si similaire. En même temps, quand en écrivant à l'ambassadeur d'Espagne, vous vous surprendrez à écrire "semper" au lieu de "siempre" et à jurer en franco-béarnais, je vous assure que vous aurez perdu toutes vos certitudes sur le latin... 
 
Je ne voulais pas sous-entendre plus haut que vous êtes, vous-même, hérétique. Pourquoi ? Parce que vous lisez la Bible par vous même, vous craignez de  passer pour une hérétique à mes yeux? Vous m'avez diverti grandement. Il m'a semblé entendre derrière moi l'énorme rire de Porthos... Savez-vous qu'il est calviniste et que sa famille compte déjà un nombre éloquent de pasteurs? Quant à moi, et à ma famille, je vous laisse deviner dans quel camp nous nous sommes battus, au temps des guerres de religions... Je devine que monsieur Dumas ne vous a pas tout dit. S'il y a une chose que je cache plus précieusement encore que les ferrets de la Reine, et à l'insu, surtout, de mes amis jésuites, c'est la Bible de Jeanne d'Albret. J'ai beau avoir tourné casaque (normal pour un mousquetaire!), je considère que je n'ai pas encore perdu mon âme tant que je garde la mémoire.
 
Je compte sur vous, jeune professeur, pour enseigner au vieil élève que je suis toutes les choses que vous me proposez dans l'ordre qu'il vous plaira. Ne m'en veuillez pas si de temps à autre, je ne comprends pas ce que vous m'écrivez. Je sais  que nous trouverons toujours un terrain d'entente. Au fait, un violon, ne serait-ce pas une sorte de viole technologique ?
 
Avant de vous quitter, je voulais vous dire que je me suis décidé à écrire à notre relation commune, via Dialogus, Charles d'Artagnan. Personne  à ma connaissance n'a eu de nouvelles de lui ces derniers temps. Je crois qu'il est en pleine guerre de Dévolution mais je lui ai rappelé votre bon souvenir.
 
Il ne me reste qu'à m'incliner et à baiser la main de ma messagère providentielle du futur,

Je vous suis tout dévoué,
 
Aramis

Cher Aramis,

Ah! Si vous pouviez savoir à quel point je suis heureuse d’apprendre que vous vous portez bien! Il y a certaines erreurs que je me dois de corriger, particulièrement sur l’impression que je vous ai donnée de moi-même et de mes convictions personnelles. J’ai pris le temps de relire la définition de «technologie» que je vous ai envoyée. Je reprends ici les quelques phrases suivantes :

«Mais à ce sens qui justifie peut-être la substitution du mot «technologie» au mot «technique» dans certains cas s'en ajoute un second, qui est proprement religieux: chaque fois qu'on utilise le mot «technologie», on annonce le Paradis sur Terre et on adresse une prière à l'Homme, maître et souverain de la nature. Il s'agit d'une parole sacramentelle.»

Ho là! Mais quel tissu d’âneries vous ai-je envoyé là? Je me dois de faire attention, parce que si c’est là l’opinion générale de mon époque (fort malheureusement), il ne s’agit pas de la mienne. Que l’homme puisse user de libre arbitre pour servir son Créateur et apprendre à le connaître, soit! Mais qu’il se prétende apte à concevoir le «paradis»… Je frissonne d’horreur devant ces propos, qui sont véritablement hérétiques, et que je vous ai envoyés, croyant vous donner une définition du mot «technologie». Ma foi! J’espère que mon inattention ne m’a pas valu de perdre votre estime avec cette image que les hommes d’aujourd’hui ont d’eux-mêmes. Je ressens toute la force de la réprimande que vous adressez avec raison à ces individus qui, sous prétexte qu’ils ont découvert quelques petites choses qui améliorent la qualité de vie pour beaucoup de gens, se prennent pour Dieu. Avec raison il est écrit dans la Bible, en Jérémie 10 :23 : «Je sais bien, ô Jéhovah, qu’à l’homme tiré du sol n’appartient pas sa voie. Il n’appartient pas à l’homme qui marche de diriger son pas.» Je me risque là à écrire le nom divin, que dans leur aveuglement les hommes du début du XXe siècle ont effacé de la Parole de Dieu. Voilà ce qu’est mon opinion véritable, et également la raison de cette «neutralité chrétienne» que je n’avais osé jusque là expliquer. Votre lettre m’apprend que nous sommes du même avis, vous et moi, avec près de sept millions de gens partout répandus aujourd'hui sur la planète. Je ne voulais pas vous parler de politique parce qu’aujourd’hui elle est complètement corrompue, et ce dans des domaines bien pires que dans les questions d’argent et de pouvoir. Je ne voulais pas vous dévoiler si abruptement l’état d’esprit de mes contemporains. Que peuvent aujourd’hui près de sept millions d’humains, devant les près de sept milliards qui sont d’avis contraire ou qui ignorent la gravité de leur état?

Ne m’en veuillez pas, je vous en prie, de cette tirade que je vous ai écrite. Mon sang bout quand je médite sur ces choses-là. La Sainte Bible, la Parole divine, bien que disponible à tous aujourd’hui, n’est pas obéie la plupart du temps. Je regrette surtout la négligence que j’ai démontrée en vous envoyant une citation que je n’avais pas entièrement lue. Pour moi, la Parole divine est le guide suprême, et je m’efforce d’appliquer tout ce que j’y apprends. Je respecte et j’obéis aux lois gouvernementales par obéissance à Dieu qui nous demande en Tite 3 : 1 «Continue à leur rappeler d’être soumis et d’obéir aux gouvernements et aux autorités, en leur qualité de chefs…»

Le progrès scientifique et la technologie (maintenant, ce mot me fait horreur) sont pour beaucoup dans le mode de vie moderne que je vais vous décrire à présent.

Par où donc vais-je commencer cette description? Disons un grand mot qui vous est inconnu : l’électricité. Il s’agit d’une forme d’énergie sans laquelle nous ne pourrions rien accomplir aujourd’hui. Prenons donc le cheminement que les scientifiques ont suivi pour arriver à découvrir cette forme d’énergie tant utile.

Connaissez vous Démocrite? Il s’agissait d’un philosophe qui vivait à la même époque que Aristote, et qui avait une opinion tout à fait contraire de ce qu’est la matière. Aristote disait que toute matière remplit toute l’espace qu’elle occupe, et que le vide n’existe donc pas. Démocrite, quant à lui, disait que toute matière est composée de petite particules qu’il a nommées atomes et entres lesquelles existe le vide.

Jusque là, je crois que vous pouvez comprendre. Jusqu’au XVIIe siècle, les savants ont cru ce que Aristote disait. Avec les années et les expériences que les hommes ont faites, il a été démontré que Démocrite avait raison. L’univers entier est composé d’atomes, et oui, le vide existe. Juste pour comprendre ce fait, on m’a montré une expérience toute simple que je m’empresse de vous communiquer. Prenez un contenant étanche et remplissez-le à moitié d’une mesure de sable fin. Ensuite, prenez la même quantité d’eau et versez-la dans le contenant. Selon la théorie de Aristote, le volume de l’eau devrait simplement s’ajouter à celui du sable, et votre contenant se remplirait jusqu’au bord. Si vous le voulez, faites en l’expérience. Que ce passe-t-il, lorsque vous versez l’eau dans le contenant?

Celle-ci s’infiltre entre les petits grains de sable, et le votre contenant n’est pas même aux deux-tiers plein. Cela s’explique par le fait que l’eau prend la place de l’air présent entre les grains de sable. Et toc! Voilà le point établi en faveur de monsieur Démocrite.

Bref, cette petite démonstration achevée, nous pouvons continuer avec l’application que les hommes ont faite de cette découverte. Ils ont appris à connaître les différents composants de l’atome, soit des protons, des neutrons, et des électrons… Les protons sont des particules positives, et les électrons sont négatifs. Quant aux neutrons, le mot le dit bien, ils sont neutres. Les électrons sont les plus petites particules des atomes, et sont tellement petites qu’elles peuvent s’en détacher. Une loi veut que les électrons soient attirés par les protons. Je vous propose une autre petite expérience pour mieux comprendre cela. Faites quelques pas sur un tapis en vous traînant les pieds (pour cela, vous ne devez pas porter de bottes). Ensuite, touchez la main de quelqu’un d’autre avec le doigt. Vous devriez entendre un tout petit bruit, et cette autre personne va sursauter quelque peu. Ce que vous venez de faire, c’est un éclair en miniature! En frottant vos pieds sur le tapis, vos protons ont attiré des électrons du tapis, ce qui fait que vous aviez une énergie «négative», et en touchant l’autre personne, qui elle avait une énergie «positive». les électrons ont été attirés par ses protons, avec le résultat que vous connaissez.

Ouf! C’est fort difficile à expliquer, mais j’espère que vous comprenez mes propos. L’électricité vient du mouvement continu des électrons d’une matière à une autre. Certaines matières, comme le fer, le nickel et le cobalt, sont plus sensibles à ce mouvement d’électrons, et pour cela on les appelle «conducteurs» d’électricité. Pour qu’un courant électrique s’établisse, il doit y avoir un mouvement perpétuel.

C’est là une matière très profonde, et je ne possède pas le bagage de connaissances nécessaire pour être plus explicite. L’électricité est venue progressivement remplacer bien des choses, comme les chevaux pour le transport. Elle a permis l’invention de toutes sortes d’objets qui facilitent la vie. Une de ces inventions est l’ampoule électrique. Le principe est simple. On fait passer un courant électrique dans un filament de métal, et le mouvement électronique chauffe celui-ci, un peu comme lorsqu’un forgeron chauffe un fer au feu. Vous savez qu’un fer rouge est lumineux. La lumière ainsi produite par le filament suffit à éclairer de façon perpétuelle. Bien entendu, on utilise d’autres éléments que le fer, qui n’éclaire pas assez. Pour assurer que les matières que l’on utilise ne brûlent pas sous l’effet de la chaleur, on enferme le filament dans une ampoule de verre transparent qui agit comme isolant et voilà! Il suffit de faire passer le courant électrique, et on tient là une «chandelle qui ne s’éteint jamais». Cette petite invention est utilisée partout. En fait, l’électricité est à ce point répandue que toutes les maisons sont reliées avec des fils à ce qu’on appelle la centrale, et d’où part le mouvement des électrons. Fort pratique, direz-vous, mais le paysage en est fort gâté!

La découverte des atomes est une chose merveilleuse, et cependant, la science dans des mains viles est une chose mortelle. Je vous ai décrit une façon d’extraire de l’énergie des atomes. De multiples autres formes sont possibles, comme l’énergie chimique et nucléaire. Cette dernière est fort ingénieuse, puisqu’elle consiste à aller chercher l’énergie dans le noyau de l’atome, en divisant les protons des neutrons. Encore là, je ne saurais vous donner une meilleure explication par défaut des connaissances requises. L’énergie nucléaire est souvent utilisée de la même façon que l’électricité. Mais les hommes ont aussi appris à en faire des armes. Vous et moi ne pouvons imaginer la puissance qui peut se dégager de l’atome. Au début du XXe siècle, c’est à dire environ soixante-dix années avant ma naissance, l’humanité a vu les horreurs d’une telle arme. Imaginez un boulet qui dévasterait Paris tout entier en quelques secondes… Effrayant, n’est-ce-pas? Beaucoup de gens sont morts anéantis par cette arme cruelle et aveugle. Et encore aujourd’hui, les descendants des survivants sont affectés effroyablement. Vous avez vu des guerres, vous avez connu les divergences politiques au sein de la France. Mes grand-parents, eux, ont été témoins de deux guerres mondiales, où toute la terre était en conflit. Des alliances nationales, des coalitions, des trahisons, et même des génocides…

Je me sens quelque peu drainée par cette description. Là où ma famille se trouve, les conflits étaient de moindre ampleur et malgré la guerre, nous n’avons pas subi autant de dommages que d’autres. Les conflits ont changé beaucoup de choses, les blessures faites ont altéré profondément les mentalités.

Et zut! Je vous parle du futur, je tente de vous décrire les changements positifs apportés par le progrès, et voilà que je vous bouleverse avec de pareilles atrocités…

Le progrès n’a pas causé que des tourments à mon époque. Il vous faut environ deux jours pour parcourir la distance entre Paris et Londres, si vous vous arrêtez en chemin pour vous restaurer et dormir. Et puis, vous arrivez à destination moulu de fatigue. À notre époque, pareille distance se parcourt en environ quatre heures, et ce grâce à une forme d’énergie qui alimente les moyens de transports modernes. Cela remplace fort avantageusement les chevaux! Imaginez que vous ayez eu pareil moyen lors de ce fameux épisode des ferrets de la Reine! Et la réaction de Son Éminence! Y penser me fait sourire quelque peu, alors que je vous imagine dans une de ces machines si rapides que j’utilise tous les jours pour me déplacer…

Je vérifie dans votre lettre ce qu’il reste à clarifier… Et je vois que vous vous interrogez sur le violon. Votre raisonnement est exact, le violon est un descendant de la viole, et il se joue probablement sur le même principe. C’est d’ailleurs un instrument merveilleux que celui-là, et il produit un son très agréable, presque identique à celui de la viole.

Avant de terminer cette lettre, je voudrais prendre quelques secondes pour vous décrire le paysage lunaire, bien que vous n’y ayez point fait allusion dans les dernières lettres. Il n’y a point de vie sur la lune, et les mers n’ont pas d’eau. Il y fait trop froid et en plus il n’y a pas trace d’air. La lune ressemble fort au désert, criblée de cratères en raison des projectiles rocheux qui la percutent. Les «mers» sont de gigantesques cratères. Le ciel lunaire est fascinant, car la lumière des étoiles n’a pas à traverser la couche d’air qui entoure la terre. Ce qui me permet de connaître ces choses, ce sont les innombrables photographies rapportées par les astronautes. Une photographie est une image extrêmement bien faite. Elle se crée presque instantanément grâce à un appareil spécial.

Je vous laisse là-dessus, cher ami. Je voudrais vous assurer que jamais je ne vous ferais l’affront de rire parce que le temps est inexorable. Celui-ci a ajouté quelques années à votre âge, mais il n’a rien enlevé à votre courage et à votre force. Dans mon esprit, chevalier, vous demeurez l’homme que vous avez toujours été, c’est-à-dire un gentilhomme fier, un mousquetaire digne et héroïque et un ami inestimable.

Votre toute dévouée,

Kassey-Lyn

le 26 février 2006


Chère Kassey-Lyne,
 
Encore une longue lettre de votre part pour éclairer une nouvelle soirée loin de chez moi. Ma foi, votre plume est aussi rapide que prolixe. Et tout ce que vous m'apprenez cependant ne fait que rappeler que l'humanité renouvelle les mêmes erreurs, encore et encore. Savez-vous ce qu'écrivait François Rabelais au siècle dernier dans ce livre étonnant ayant titre
Pantagruel? Je le cite en sa langue : «Mais par ce que selon le sage Salomon, Sapience n'entre point en âme malivole, et science sans conscience n'est que ruyne de l'âme».  Il disait aussi que par le monde, il y a beaucoup plus de couillons que d'hommes! Le monde est un éternel recommencement, et toute la «technologie» ne fait que multiplier les effets de la bêtise quand bêtise il y a.  Mais les causes sont les mêmes, l'humanité n'est probablement ni meilleure ni pire en votre siècle. Cela ne fait que renforcer la foi des croyants: si Dieu n'existait pas, les hommes se seraient déjà détruits mutuellement jusqu'à extinction de l'humanité tout entière. Si cela n'est pas arrivé, c'est que l'heure n'est pas venue, l'on veille sur nous... L'homme n'est pas encore assez puissant ou bien, et je souhaite que ce soit le cas, des humanistes éclairés veillent de toutes leurs force à modérer les excès de leurs frères. Là encore, il n'y a en cela rien de nouveau. Les choses sont ainsi au XVIIe siècle. Les uns , dans tous les camps, veulent imposer leur puissance, leurs idées, leurs convictions y compris par la force et par le sang ; les autres résistent aux fanatismes de tous bords se rappelant sans doute que nous sommes tous frères et que l'amour devrait guider nos pas... Donc, ne soyez pas triste,  il doit exister des justes partout dans le monde et nul ne sait combien ils sont, beaucoup plus que sept millions surtout si la Terre compte pour vous sept milliards d'habitants. Je ne peux même pas concevoir ce que cela représente, sept milliards d'hommes et de femmes de par le monde... Mais vous me le dites et je vous crois. L'humanité a crû et prospéré.  
 
Les expériences que vous me décrivez à propos de cette énergie, «électricité», sont pour le moins fascinantes. Quel dommage que Monsieur Blaise Pascal ne soit plus de ce monde, il aurait été prodigieusement intéressé, de même, pour ce qui concerne ces «atomes», minuscules petites choses invisibles qui sont partout autour de nous. Quand je pense à ce qu'un homme comme Nicolas Flamel aurait pu faire de cette information! Il aurait pu ordonner à ces atomes de devenir de l'or. Mais je divague, probablement n'ai-je pas compris ce qu'était cette science. Vous me parler d'une arme terrifiante capable de raser Paris.  Quo ruit et lethum...Comme vous ne parlez pas le latin, je vous apporte la précision suivante. Cette devise est celle des mousquetaires, qui apportent la mort en  fondant sur leurs ennemis, c'est encore aujourd'hui celles des mousquetaires de la première compagnie. Accompagnant cette devise, sur notre étendard, figure un boulet en l'air  qui va tomber sur une ville. Il est vrai que lorsque le roi fronce le sourcil et ordonne «faites donner les mousquetaires !», les ennemis, en face, n'en mènent pas large. Mais quelle folie, je crois que je n'aimerais pas être mousquetaire à votre époque, surtout s'il n'y a plus de ville à prendre aussitôt que le boulet est tombé.

Je relis votre lettre et j'ai peur de comprendre, est-ce qu'une de ces choses est tombée sur Paris ? Vous me dîtes que votre famille a été peu touchée et je sais que vous habitez la Nouvelle France. Vous m'apprenez qu'il y a eu au vingtième siècle deux guerres «mondiales»...Mais qu'en est-il de l'Europe? Je l'ai toujours connue en guerre. Nous sommes nous finalement entre-tués de telle manière? J'ai reçu des courriers par Dialogus dont certains émanent de France, cela me fait espérer que rien de trop terrible et définitif n'est arrivé à ma patrie.
 
Vos descriptions à propos  de ces sources d'énergie ne satisfont pas entièrement ma curiosité. Je ne peux pas espérer comprendre comment vous la produisez, je ne suis pas un homme de science, à peine un esprit curieux. Aussi aimerais-je savoir comment vous utilisez cette énergie. Je me suis figuré des villes sans chevaux qui ne sentent pas le fumier. Monsieur Pascal dont je vous ai parlé a eu l'idée de créer à Paris une ligne  de transport en carrosses ouverte à tous pour quelques sols en fait. Ceci m'amène à une nouvelle question. Comment voyagez vous si rapidement ? Paris-Londres en quatre heures ! Pas par une chaise de poste si vous n'avez plus besoin de chevaux...
 
Avant de vous quitter, je vous remercie de votre description de la lune. Les déserts sont d'une beauté pure  et tranquille. La surface de la lune est donc aussi mélancolique que le laisse supposer la contemplation de cet astre blanc. Silence, sérénité et poésie. J'imagine qu'une photographie doit ressembler à un tableau qui se crée instantanément, sans le pinceau du peintre? Je crois que je vais dormir un peu, penser à cet astre si loin et si proche de nous, peut être verrai-je en rêve ce que les vôtres ont vu de leurs yeux.

Au plaisir de lire votre prochaine lettre Mademoiselle Kassey (ou devrais-je dire Cassandre?),  messagère du futur,

Votre ami,
 
Aramis